Bob Dylan, prix Nobel de littérature, pourquoi pas Aït Menguellet les années à venir ? (I)

I- Introduction

Peu sont ceux qui avaient pris au sérieux les propos de Dr. Hirèche. Dans les réseaux sociaux, on lisait certains commentaires genre : comment oser parler ou proposer un chanteur au prix Nobel de la littérature ?

En décembre 2012 lors des journées d’études organisées par la direction de la culture de Tizi Ouzou autour de la vie et de l’œuvre de Lounis Aït Menguellet Dr. Hacène Hirèche réitère son appel aux différentes parties concernées pour rendre possible la consécration de Lounis Aït Menguellet par un prix Nobel de la littérature. Le 28 janvier 2013, Dr. Hireche était l’invité de la fondation canadienne Tiregwa pour animer une conférence à Montréal sur le poète-chanteur Slimane Azem dans le cadre de la commémoration du 30ème anniversaire de son décès. Après l’hommage très réussi, nous sommes allés ensemble visiter les chutes de Niagara en Ontario. Tout au long de notre trajet qui a duré 8 heures de route, nous avons passé en revue tout le répertoire de Slimane Azem en analysant toutes ses chansons. En chemin inverse nous avons fait de même avec un autre répertoire aussi riche. Celui de Lounis Ait Menguellet.

La discussion a viré vers le débat qu’a suscité la proposition de ce dernier au prix Nobel de la littérature. J’ai fait part au Dr. Hirèche de ce qui se disait sur internet en 2010 et en 2012 suite à son passage à Berbère TV et au colloque de Tizi Ouzou. Et de me répondre : Lounis Ait Menguellet n’est pas juste un chanteur, c’est à la fois un philosophe, un sociologue et un analyste de la société qui utilise le chant comme support pour exprimer d’une façon philosophique et avec éloquence les sentiments et les aspirations de sa société.

C’est sur quoi j’ai répliqué : « Exactement comme Bob Dylan, un talentueux chanteur à texte qui a abordé les questions sociales américaines et mondiales avec philosophie en utilisant le chant ». Tout à fait m’avait rétorqué Dr. Hireche.

II. Les chansons à textes font-elles partie de la littérature ?

À la sortie de son dernier album en 2014, à une question portant sur la rumeur de délivrance d’un prix Nobel de la littérature pour Lounis Aït Menguellet, ce dernier a répondu : « Le fait que des gens aient déjà l’idée d’un prix Nobel de littérature pour moi, je suis déjà honoré », dira-t-il, tout en écartant la possibilité d’espérer d’être honoré un jour sachant que le domaine de la littérature est une chose et la chanson en est une autre, fera-t-il savoir.

Le Prix Nobel de littérature 2016 discerné ce mois-ci à Bob Dylan montre qu’octroyer pour la première fois cet honneur à un individu principalement perçu comme étant un musicien-poète est dorénavant du domaine du possible. L’Académie suédoise a justifié la sélection de Bob Dylan par une « grande majorité » des 18 membres votants, par le fait que le musicien-chanteur a pu créer de nouvelles expressions poétiques au sein de la longue tradition de la chanson américaine.

N’en est-il pas le cas de Lounis Ait Menguellet ? N’a-t-il pas lui aussi créer de nouvelles rhétoriques au sein de la longue tradition de la chanson et la poésie kabyles et amazighes en générale. N’a-t-il pas pensé de sublimes textes qui ont hissé la langue kabyle à un niveau universel de par les différentes thématiques abordées, et qui dépassent son espace géographique en analysant les maux du monde dans lequel nous vivons ?

III. Bob Dylan un chanteur à textes engagé au long parcours

Bob Dylan, 9 ans plus âgé que Lounis Ait Menguellet, a composé de puissants textes pour dénoncer toutes sortes d’injustices et de conservatismes qui prévalaient aux États-Unis d’Amérique à une époque où ce n’était pas facile de le faire. En artiste messager de la paix, il a entre autres chanté l’inanité de la chasse aux communistes, l’exécution sommaire des noirs et les lobbies politico-militaires et les promoteurs de conflits sur la planète terre.

Dylan composa de nombreuses chansons engagées dont A Hard Rain’s a-Gonna Fall, écrite pendant la crise des missiles de Cuba en octobre 1962 entre les États-Unis et l’Union soviétique. Masters of War est une autre chanson écrite pour dénoncer les marchands d’armes et les dirigeants militaires ou politiques décideurs des guerres.

On ne peut évoquer toute l’œuvre de Bob Dylan (522 chansons), mais il est important de rappeler sa chanson phare Blowing in the Wind (Souffle le vent), composée en avril 1962, dont le succès a sillonné le monde. Elle a été reprise dans plusieurs langues dont taqbaylit (langue kabyle) par Lounis Ait Menguellet sous le titre de Leğwab deg waḍu dans l’album Tawriqt tacebḥant sorti en 2010 (voir son texte à la fin de la présente contribution).

Blowing in the Wind symbolise la dimension sociale et politique que venait d’acquérir le jeune Dylan à l’âge de 19 ans. Elle est considérée comme l’archétype de la chanson protestataire dont la portée humaine et poétique contribua à ériger Bob Dylan en guide spirituel du mouvement des droits civiques qui, à cette époque, désignait principalement la lutte des Noirs américains pour l’obtention du droit de vote.

Plusieurs écrivains ont écrit sur Bob Dylan et son œuvre, et un nombre conséquent de thèses de recherche universitaire ont été consacrées à ses textes.

IV. Lounis Ait Menguellet, un chanteur à textes engagé au long parcours

Les spécialistes scindent les textes composés par Lounis Aït Menguellet en deux grands thèmes. Le premier est constitué de chansons sentimentales, alors que le second est composé de chansons philosophiques et politiquement très engagées. Ces dernières, plus nombreuses et souvent longues, dénoncent la dictature, la démocratie de façade, le déni identitaire, le mépris, l’impunité, la violence institutionnelle qui caractérise la gouvernance en Algérie, mais aussi le jacobinisme, le machiavélisme et les conflits dans le monde inscrivant l’œuvre de Lounis Aït Menguellet dans une dimension universelle.

En effet, le poète kabyle dont la carrière a commencé à l’âge de 17 ans (bientôt un demi-siècle), a composé de nombreuses chansons engagées qui dénoncent toutes sortes d’injustices. De remarquables textes qu’on retrouve dans tous ses albums à partir de Amjahed (1977) jusqu’au Isefra (2014) en passant par Aεṭar (1978), Ay agu (1979), A lmus-iw (1981), Ṭṭes ṭṭes (1982), A mmi (1983), Ǧğet-iyi (1984), Asefru (1986), Acimi (1989), Tirga n temẓi (1990), A kken-ixḍeε Rebbi (1992), Awal (1993), Iminig n yiḍ (1996), Siwel-iyi-d tamacahut (1997), Inagan-Tiregwa (1999), Inn-asen (2001), Yenna-d wemγar (2005). Tawriqt tacebḥant (2010).

L’album Amjahed signe le tournant ou le passage des chants d’amour aux chants politiques et sociaux dans la carrière de Lounis. Ce sont de très longs textes consacrés aux problématiques du monde en général, et en particulier à la société dans laquelle il vit, et qui expriment ses anxiétés, ses amertumes, ses tendances et ses frustrations avec clairvoyance et éloquence. Ce qui a fait de lui, le plus populaire et le plus adulé de nos jours non seulement en Kabylie, mais dans toute Tamazgha.

Je dis bien Tamazgha comme je l’ai constaté lors de mes divers voyages au Maroc, Tunisie et Libye. Dans ce dernier pays par exemple, et parmi d’autres voix de la chanson kabyle, j’ai entendu la voix de Lounis surgir de plusieurs maisons et des voitures aussi bien à Tripoli que dans plusieurs ville de Adrar Nefousa comme Yefren, Jadou, Nalut et Zwara ou j’y suis passé en août 2012 et en janvier 2013. En me baladant avec Khaled Zekri, ex-diplomate et ex-député libyen dans sa voiture, il m’a avoué que jamais Lounis Ait Menguellet ne quitte sa voiture. C’est une icône, une véritable école pour moi, mes enfants, mes amis et toute ma famille avec qui nous passons du temps pour analyser ses œuvres.

Ce qui suit est un échantillon de quelques chansons choisies pour montrer la profondeur des métaphores utilisées par l’alchimiste du verbe pour exprimer de lamentables situations en Algérie et dans le monde. Par exemple dans la chanson Annejma (L’Assemblée, 1981), le poète se révolte contre les mensonges et l’injustice érigés en système de gouvernance en Algérie. La corruption de ce système est clairement mise en évidence dans un autre chef-d’œuvre A mmi (Mon fils, 1983). Celle-ci est inspirée du Prince, un traité politique écrit au début du XVIe siècle par Nicolas Machiavel, un penseur humaniste italien. Ce dernier montre comment devenir prince et le rester, en analysant des exemples tirés de l’histoire antique et celle de l’Italie de l’époque.

Formidablement contextualisé sous forme d’un dialogue imagé entre un père sage formé à l’école de la vie et un fils innocent instruit, à peine sorti d’une grande école/université. Ahuri le fils ne comprenait pas le père qui ne lui donnait pas de conseils moraux. Au contraire il le conseillait à accomplir des actions opposées aux bonnes mœurs si vraiment son objectif est de devenir un grand chef politique qui gouvernera un pays, explique-t-il.

La chanson Arğu-yi (Attends-moi) de l’Album Ay agu (1979), décrit la cruauté de la guerre à travers un triste événement que Lounis Ait Menguellet raconte. Celui des jeunes contraints de partir combattre au Sahara occidental l’ennemi inventé par les décideurs-faiseurs de guerres. Ils revenaient au village dans des cercueils mais en catimini puisque certains sont remplis de sable à la place des disparus. Le poète s’est mis dans le rôle d’un jeune appelé qui raconte ses craintes et sa peur, de ne plus revoir sa bien-aimée, en la suppléant d’attendre son retour.

Amennuɣ (Le conflit, 2010), un texte philosophique sublime, traite de l’éternel conflit dans la société, et qui est inhérent à l’humain. Depuis la création de la vie sur terre, l’homme est en perpétuel conflit avec son alter-ego pour différentes causes dont la religion, l’héritage, l’école, le colonialisme et l’occupation des pays sous prétexte d’apporter de la civilisation aux peuples inaptes, les idéologies, etc. De l’avis du poète, le conflit entre les hommes continuera, et las jusqu’à l’extinction de la vie sur terre. De par ce texte Lounis Ait Menguellet place la barre très haute dans la chanson et de la poésie kabyles en leur offrant, pour la première fois, une composition scientifique qui évoque le Darwinisme ou l’évolution des espèces tout en situant l’origine des conflits sur terre.

V. L’œuvre de Lounis Ait Menguellet source d’études littéraires et universitaires

L’œuvre de Lounis Ait Menguellet a fait l’objet de nombreux articles de journaux, ouvrages et études universitaires au triple niveau, licence, Maîtrise et Doctorat, aussi bien en tamazight, en arabe qu’en français. Allaoua Rabhi, enseignant au département langue et culture amazighe à l’université de Béjaïa, a soutenu sa thèse de doctorat sur « L’Analyse stylistique du répertoire poétique de Lounis Aït Menguellet », Mohammed Djellaoui est Professeur à la Faculté des Lettres et des langues de l’université de Bouira. En 2005, il a édité chez Les Pages Bleues (Alger) un essai intitulé : « L’image poétique dans l’œuvre de Lounis Aït Menguellet – Du patrimoine à l’innovation ». Il a, entre autres, écrit « Lounis Aït Menguellet part sans cesse à la source pour puiser une prose littéraire orale, cette prose amazighe traditionnelle dans ses différentes formes d’expression autour desquelles a évolué la mémoire collective de la société », et d’ajouter : « Le poète met la légende et la vertu au service d’une cause, la culture berbère, longtemps marginalisée ».

Un géant de la littérature nord-africaine, l’écrivain Kateb Yacine, reconnait la valeur poétique et la profondeur rhétorique dans la chanson protestataire de Lounis Ait Menguellet. Quelques mois avant sa mort il a écrit ceci : « Incontestablement, Lounis Aït Menguellet est aujourd’hui notre plus grand poète. Lorsqu’il chante, que ce soit en Algérie ou dans l’émigration, c’est lui qui rassemble le plus large public ; des foules frémissantes, des foules qui font peur aux forces de répression ». C’est écrit dans sa préface pour le livre de Tassadit Yacine « Aït Menguellet chante », édité chez la Découverte (Paris) en 1989.

Dans ce livre, Tassadit Yacine, directrice d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) à Paris, place Lounis Ait Menguellet au confluent de plusieurs cultures. « Il est un poète-interprète qui traduit non seulement les rêves, mais aussi les réalités enfouies dans les dédales psychologiques de ses auditeurs», écrit-elle. Elle poursuit : «Il est par ailleurs le mieux placé pour traduire la réalité et le fantasme des Berbères de Kabylie, car en lui se fondent non seulement deux identités antagoniques et complémentaires (l’une, traditionnelle, nourrie des valeurs de la Taqbaylit, l’autre actuelle, de la modernité), mais aussi deux générations : l’une qui se meurt, l’autre en plein essor ».

Un autre écrivain, pas des moindres tant il est considéré parmi les plus belles plumes actuelles de la littérature nord-africaine d’expression française, Yasmina Khadra dit tout le bien qu’il pense du poète kabyle. Dans une contribution écrite en juin 2011 et intitulée « Lounis Ait Menguellet, Le Phénix des Neiges », il décrit son charisme comme étant droit sorti de la sagesse ancestrale, sa hauteur étincelante de neiges djurdjuraennes, son amour indéfectible pour les siens font de son chant une rédemption. Et de poursuivre : « Lounis Aït Menguellet est un havre de paix, une oasis féerique qui transcende, à elle seule, ces espaces mortifères que sont devenus nos silences tandis que nos rêves menacent de s’effilocher au gré des désillusions. Il sait dire ce que nous taisons par crainte d’être entendus : notre fierté égratignée, nos joies chahutées, nos aspirations laminées. Plus qu’un barde, Lounis est ce refus viscéral de céder devant l’adversité, l’impératif devoir de renouer avec la beauté au cœur même des laideurs abyssales qui ont failli nous défigurer. Lorsqu’il chante, Lounis, les aigreurs retiennent leur souffle car, d’un coup, nous sommes en phase avec ce que nous croyons avoir perdu de vue, à savoir le goût de la fête.

Qui a dit que nous étions morts et finis ? Quand bien même nos colères se voudraient amarres, un mot de Lounis, et déjà nous sommes ailleurs, loin des chaînes de nos frustrations et de nos galères mentales. Lounis ne chante pas, il apprivoise la vie, nous la restitue dans ce qu’elle a de plus grisant et de plus tentant ; subitement, nous avons envie de tout avoir, de tout mériter, les instants de bonheur comme les moments de folie, et nous sommes heureux d’être là, dans cette salle qui devient, au fil du répertoire, une grande maison familiale où toutes les complicités sont permises et où personne n’est jamais esseulé ».

Plusieurs autres auteurs, entre écrivains, journalistes et universitaires, ont écrit où réalisé des articles, livres et documentaires sur Lounis Ait Menguellet et son œuvre. Il convient de citer, et la liste est non exhaustive :

  • Chabane Ouahioune, Randonnée avec Aït Menguellet, Alger, éd. Inayas, 1992.
  • Moh Cherbi & Arezki Khouas Chanson kabyle et Identité berbère 1998.
  • Belkacem Sadouni, Traduction des textes en arabe 2009.
  • Farida Aït Ferroukh, Situation d’impasse et agents de la culture, Algérie, ses langues, ses lettres, ses histoires. Balises pour une histoire littéraire (A. Bererhi, B. Chikhi éds). Blida, Mauguin : 2002.
  • Ali Chibani, Tahar Djaout et Lounis Aït Menguellet. Temps clos et ruptures spatiales, Paris, L’Harmattan, 2012 et Alger, Koukou Editions, 2014
  • Documentaire Skud igenni, réalisé par Mustapha Mangouchi et Meziane Ourad (1989). (A suivre)

Racid At Ali uQasi

Lire aussi : https://www.lematindz.net/22082-bob-dylan-prix-nobel-de-litterature-pourquoi-pas-ait-menguellet-les-annees-a-venir-ii/

18 réflexions au sujet de “Bob Dylan, prix Nobel de littérature, pourquoi pas Aït Menguellet les années à venir ? (I)”

  1. Aït Menguellet prix Nobel de littérature, pourquoi pas Bob Dylan, les années à venir ?

    Wi, pourquoi pas ?

    Comme ça au moins on aura justifié, toutes les tirades contre Dylan.

    Le réquisitoire de Kichi était une vraie plaidoirie et la plaidoirie de Madani un vrai réquisitoire. Et moi qui ai cru qu’ils pouvaient ne pas être d’accord un brin parfois. Ils m’ont vraiment eu. C’était donc du 13 ème digri et moi j’atteins à peine douze avec mon boujouli.

    Maintenant si vous ne savez pas d’où vient le polythéisme et pourquoi Sidna Mouhemed sal 3lih wa sellama a décrété le numerus clausus pour toute nouvelle vocation pour la prophétie, c’est que vous n’êtes que des ahuris.

    Allez savoir thoura si c’est le monothéisme qui avait précédé l’idolâtrie, nagh c’est l’inverse.

    Je dois aussi faire mon mea-culpa. Quand je disais qu’au vu de tous ceux qui ont eu le prix Nobel de littérature, pourquoi pas Dylan, j’ai failli me fâcher pour rien avec Kichi alors que je n’étais même pas d’accord avec Madani.

    Au fait , la question subliminale était : pourquoi Dylan ?
    Je n’imaginais pas toute l’étendue de ce : pourquoi Dylan ?
    Cette question était-elle en avance sur son temps ?

    Et moi qui me suis montré très irrévérencieux envers Quelquun qui m’a proposé pour le Prix Goncourt n’ouskhouzed.

  2. Il ya beaucoup de differences majeures entre lui et Bob Dylan. Dylan assumes ses textes et les pratique. Menguelett donnes des lecons aux Kabyles dans ses textes mais lui il "dors avec l'ennemi" de cette meme culture. Dylan n'as jamais trahi qui que ce soit.. peut etre sa religion d'origine quand il l'as change pour une autre. Menguelett dont les textes sont truffes de mots d'arabe est un
    point noir pour la culture Kabyle. Un personnage, silencieux et taciturne, dont les actions sont pleines de contreverses. Aucune comparaison avec Dylan qui a marque toute une generation par la beaute et le sens de ces textes et de sa musique aussi.

  3. Ait …. , prix Nobel,pourquoi pas ? mais attribué pour une ovation au bourreau de sa culture !

  4. C’est drôle ! Quand j’avais appris (à la radio) l’attribution du Nobel de littérature à Bob Dylan, j’avais immédiatement pensé à Aït-Menguellet !

    Dans le domaine des récompenses, l’académie Française n’attribue-t-elle pas des médailles à des chanteurs distingués qui ont su, par leurs textes, transmettre le patrimoine linguistique de la langue de Molière en y rajoutant une empreinte originale ? Le premier dont je me souvienne n’est autre que Georges Brassens, à la fin des années 1960 ; et le dernier est une dernière, Véronique Sanson ! On peut bien évidemment s’amuser à se demander, pourquoi Véronique Sanson et pas Serge Gainsbourg, Léo Ferré ou Jean Ferrat ? Les commissions académiques sont triées et soumises à des règlements si stricts qu’il n’est pas très convenable de remettre en question la souveraineté de leurs sélections ! Même si parfois, on est tous tentés par « onques » doutes, comme ce fût le cas du Goncourt 2015 pour lequel Boualem Sansal avait été éliminé pour ses pensées anti-islamistes !

    Pour revenir à Aït-Menguellet, je crois sincèrement que si l’œuvre de Bob Dylan mérite le Nobel de littérature, alors celle de Lounis le mérite tout autant, voire beaucoup plus !

    Evidemment, on pourra toujours reprocher au comité d’attribution de verser dans le mélange des genres, en faisant glisser la littérature vers ce que d’aucuns considèrent comme de la pure «chansonnette », mais dans le cas de Maître Lounis, son œuvre recèle une dimension supérieure qui la place indéniablement dans une catégorie hautement émérite, à l’échelle universelle ! La plupart de ses albums, pour ne pas dire tous, depuis le fameux « s’el khedhma l’ouzine sakham » sont des joyaux de fables philosophiques percutantes, des regards sur la société d’une lucidité époustouflante !

    Proposer Aït Menguellet pour le Nobel est de ce fait bien à propos, mais cela nécessite la confection d’un dossier en béton qui requiert un concours large et sérieux ! Car Aït Menguellet jongle avec des métaphores qui ne peuvent être décodées de façon unique ! Lui-même, pour se défendre et rassurer ceux qui lui reprochaient la « virulence » de « eddine amchum », se perdait dans des interprétations latérales en affirmant qu’il était plutôt question de « dettes » ! Oui certainement, mais des dettes fictives envers un créateur fictif ! Le génie de Menguellet n’est plus à démontrer, encore faut-il savoir le « vendre » au comité Nobel !

    En tous cas, en ce qui me concerne, ce serait avec enthousiasme et enchantement que j’apporterais une petite contribution à ce projet, car, comme tout Kabyle bercé par un « eddouh » suspendu entre ciel et terre, du Lounis, il en coule dans chacune de mes petites cellules de montagnard !

    Bon vent pour ce projet auquel nous souscrivons avec entrain !

  5. Nighak a Hend, il ne s’agit point de quelconque fâchage entre qui que soit avec qui que ce soit d’autre ! Nous tous sommes réunis ici autour d’un plat unique, celui du t’men…k (synonyme du askhou…th de « quelqu’un ») dont tu es pourtant l’apôtre ! Tout le reste n’est que question d’interprétation, de préférence au 44ème degré ! Bien évidemment, si tu carbures avec du simple 12 degré, tu dois te sentir totalement largué….Mais si c’est le cas, alors je te rassure, je dois l’être bien plus que toi car, mon « digri de carburage » ne dépasse pas celui de ma petite Carlsberg, c.a.d. du simple khemssa degré ! Allaaaaah santé !

  6. Salut, a Kacem et Verwaq ! Aheq sidna Bacchus wa sellama !!!… Au risque de vous fâcher tous les deux, je ne peux dire qu'une chose à propos de poésie et de prix Nobles et moins nobles : s'il faut qu'il y ait un prix attribué à un poète ou un chanteur, alors il faudrait aussi inclure à titre posthume, car à mon humble avis, il y a beaucoup plus de vrais grands chanteurs/poètes morts qui méritent tous les prix, qu'il n'y en a de vivants. Personne n'est obligé d'être d'accord avec moi là-dessus, mais c'est mon avis sincère. Il y en a un par exemple qui me vient à l'esprit : Atahualpa Yupanqui. Voilà un vrai poète et un vrai grand chanteur. Un des très, très rares à avoir mis la politique en poésie et chansons sans que le politique ne l'emporte sur l'artistique. Ma maîtrise de l'espagnol est imparfaite, mais en l'écoutant je trouve les paroles très belles, de la vraie poésie, et de la très belle musique en même temps. Ce gars chante du chômage (trabajo, quiero trabajo) ou d'un pauvre muletier (el arriero va), et pourtant ça ne sonne pas du tout comme un discours politique mais comme de la belle poésie et de la belle chanson. S'il était américain au lieu d'indien argentin, il aurait sûrement gagné ce Nobel avant Dylan.

  7. Arrettez le delire. Ait Menguellet, en dehors de la Kabyle est comme un poisson hors de l'eau.

  8. Wi jiswi franchement fâché !

    Alors pourquoi pas : Moufdi zakaria, Boudjedra, Yasmina Khadra… L’huile d’olive, tivakhssissine le crottin de nos chevaux, ….

  9. @Verwaq: C'est à dire que j'avais pensé à imerga-tterga ou ihvouvene n-essouq aussi, mais je me suis dit que c'est probablement trop sophistiqué et que ça dépasse le commun des mortels, et surtout la capacité d'entendement de la commission Nobel. Je suis sûr qu'il reste peu de kabyles qui peuvent saisir tout le sens contenu dans un beau "amergou n'terga" ou "ahvouv n'essouq" bien fumants.
    Ceci dit, pour être sérieux et sincère, je ne connais rien de Lounis ou Matoub, car j'ai bouclé tout accès à mon crâne à tout ce qui a été produit comme musique ou poésie en Kabylie depuis 1962 ou 1963. Passée cette date, le seul que je connais et apprécie est Mohia. Dans le domaine purement musical, personne. Question de sensibilité du tympan, je suppose. J'entends quelqu'un chanter, dans n'importe quelle langue, je ne peux m'empêcher de le comparer à Lightnin' Hopkins, Son House, Bukka White, Blind Willie Johnson, Reverend Gary Davis, le jeune El Anka, H'nifa, El Hesnaoui, Vouyzgarene, Atahulapa Yupanqui, Django Rheinhardt, ou une bonne centaine de vieux bluesmen. Jusqu'à présent personne n'a pu supporter la comparaison dans ma tête. Mais je dois préciser : tous les chanteurs que j'ai nommés "quand ils étaient jeunes" car bon nombre d'entre eux, surtout les bluesmen originaux, ont succombé au commercialisme plus tard dans leurs vies et ont continué à se produire alors que leurs voix n'avaient plus aucune vitalité. Par exemple, le jeune Armstrong des années 20 n'avait presque plus rien à voir avec ce qu'il a fait après. Le succès commercial a étouffé son inspiration, et il a commencé à adapter son jeu pour son public au lieu de suivre ses propres entrailles.

  10. Ben tu vois Kichi, ne pas avoir suivi l’ascension du génie de notre terroir Aït Menguellet te handicape d’un chapitre culturel immense ! D’autant qu’il s’agit d’un chapitre qui t’appartient génétiquement !
    Pour palier à ce handicap, je te propose de remettre l’horloge à l’heure du…Nobel, en écoutant et décodant le titre suivant (tibratin) :

    https://www.youtube.com/watch?v=tOmI0pmAakk

    Je te donnerais les liens vers les autres œuvres au fur et à mesure de ta déconnexion du blues des champs de coton….Si tant est que le titre précédent initie en toi quelques relents oubliés du terroir….

  11. Et pour en rajouter une couche, les champs (et les chants) de t’ghadiwth ont été tout aussi puissants que ceux des chants ( et des champs) de coton !

  12. Je te plains a Kichi, tu ne peux même pas t’offrir les remords et la mauvaise conscience du kabyle repenti. Je crois que tu es comme tous ces kabyles émancipés ( ce n’est pas un compliment) qui font tout en anglais ou en français, sauf pleurer …de désespoir. Nekini aussi, je ne sais pleurer, braire, et me mettre en colère qu’en kabyle. Je n’ai pas fini d’être guéri de ma kabylitose enni, nagh balek c’est congénital.

    Ce qui est encore plus désespérant c’est que tu n’as pas connu la joie de ceux qui ont connu Menguellet 3lakhatar tu as quitté l’Algérie en 1908, waqila, si ma mémoire est bonne. Je sais que tu es définitivement perdu pour la cause et rien ne réactivera en toi cette fibre kabyle. Ou peut être le pot nimro 14.

    Estaghfar ya mheynek, ina allahou ma3a erradji3oun !

  13. Dda Kacem et Dda Verwaq !… Vous avez réussi à me tirer de ma torpeur induite par une crise d’insomnie particuliérement tenace et “débilitante", raison pour laquelle je ne postais plus rien depuis un certain temps. Pour vous dire la vérité, j’essayais kane d’être diplomate et faire preuve de tact, sinon Aït Menguellat et les autres « nouveaux » chanteurs (pour moi "ils" sont nouveaux,) ne me sont pas complétement inconnus. C’est parce que leur production n’a jamais réussi à faire vibrer la moindre fibre en moi. Il leur manque quelque chose, l’essentiel qui fait de la poésie qu’elle est de la poésie. Il fut un temps où dans chaque village kabyle il y avait plusieurs hommes et femmes qui faisaient de beaux poèmes, des poèmes improvisés sur place en réaction à une situation. Certains ont survécu depuis des décennies dans la mémoire des gens. Ma propre mère en a fait plusieurs quand elle avait à peine 18 ou 20 ans, et ils sont très beaux et pleins d’humour et de pathos. Et elle n’était pas la seule au village. Le fait est que la culture de son temps incubait la poésie. Mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les moyens de communication nouveaux ont étouffé cette cutlure insulaire et millénaire. Il se peut bien que je rate quelque chose en ne comprenant pas Aït Menguellat et les autres kabyles d’aujourd’hui, mais il y a eu assez de poésie produite par le passé pour me nourrir le reste de ma vie.
    Même chose pour la musique. Un exemple de ce dont je parle. Dans ma jeunesse, j’aimais énormément Zerrouki Allaoua, parmi d’autres. J’adorais sa chanson “ya reb-lehnin ferredj di-l’hin — sehlou willan d’amoudhin". Un jour j’ai entendu une vieille dame (elle était vieille en 1977 ou 78) chanter cette même chanson mais avec des paroles différentes. Sur place elle m’a absolument terrassé. Sa version venait du fin fond de ses tripes, barbare, rauque, non sophistiquée, une façon de chanter que nul kabyle n’oserait adopter aujourd’hui car elle semble trop crue, trop barbare. Cette vieille dame chantait comme L’djida thamoqrant mais en encore plus naturel. J’ai été hanté par sa voix pendant des années et des années. En l’entendant, j’ai compris que Zerrouki Allaoua avait pris cette musique et l’avait adoucie, civilisée, mais c’était contre nature. La vieille dame, une ancienne moudjahida, versait ses tripes, elle ne se souciait pas de ce que penserait l’auditoire.
    Je retrouve ce même versement de tripes chez les vieux chanteurs de blues aussi, et certains autres chanteurs du monde entier, mais plus depuis que la culture américaine a tout rasé sur son passage.
    Enfin, je ne voulais pas dire ces choses, et je pourrais en dire beaucoup plus, mais vous m’y avez forcé, les gars.

  14. Azul Kichi ! Je comprends bien, et je suppose que Hend saisit beaucoup plus, cet attachement aux originaux qui ont rythmé ta propre vie ! À cet égard, tu me rappelle un cousin qui avait laissé une 304 Peugeot dans le préau de la maison familiale en 1981 et qui, à chaque fois que je le rencontrais à Paris des années plus tard (la dernière fois, de mémoire, en 2004) pour lui donner des nouvelles du bled, il me enclenche toujours la même chose « yakhi la 304 enni mazal ethlehou ? » alors qu’elle avait été vendue par son frère 5 ou 6 ans après son dernier exil !
    Ceci pour dire que ça soit en musique, en poésie, en lecture, ou autre, le panorama idéal de nos premiers émois ne ressemble jamais à celui de nos 2ème ou 3ème âge ! Si nous considérons que rien de plus sublime ne pourra jamais ressembler à ce qui nous a titillé les fibres sensorielles, quand nous étions plus jeunes et…certainement plus beaux, alors nous sommes condamnés à accepter l’idée que « ce qu’ont fait et produit les anciens ne pouvant être égalé, la race humaine ne peut que péricliter !
    À ce propos, tu avais fait référence de nombreuses fois au génie de Robert Johnson, que beaucoup d’autres ont copié sans le citer ! Je viens de retrouver le double CD « the complete recordings » ! Dans le leaflet qui accompagne le CD, je lis : « Robert Johnson was like an orchestra all by himself. Some of his best stuff is almost Bach-like in construction…a brilliant burst of inspiration”, signé Keith Richard ! “Robert Johnson’s wonderfully soulful music has inspired me throughout my musical journey”, signé Eric Clapton! Même son de cloche de la part de Carlos Santana, de Ben Harper, de Jimmy Page,etc…Je n’ai pas la force de tout recopier, mais tout le monde s’accorde sur le fait que Robert Johnson constitue un élément clé sur lequel s’est construit le blues d’hier et d’aujourd’hui et personne ne renie l’origine de l’inspiration . Mais de nombreuses reprises ont su amplifier l’âme originale. Je n’en veux pour preuve que le titre « sweet home chicago » qui s’écoute bien, joué par Robert Johnson, mais qui s’écoute mieux par la voix et la guitare de BB King ! Les anciens ont certes inventé, mais les nouveaux ont souvent amélioré ! Si tel n’était pas le cas, il ne nous reste plus qu’à prononcer la dernière chahadda ! De préférence l’index plongé dans un verre de ricard….lol
    Anyway, comme dit l’adage, les goûts et les couleurs ne se discutent pas, mais il est parfois bon de se mettre au goût….du jour…
    Cheers !
    Sorry, my Carlsberg being empty, I have no more energy to read back and correct my numerous mistakes !

  15. Have one more to my health, buddy!… Ce que tu dis s’applique aux sciences, mais il ne s’applique pas aux arts. Dans le domaine de l’art, rien de tel. C’est une authenticité qui s’est perdue, et ce à travers le monde entier. Je ne sais pas si tu te rappelles ce que je disais de Robert Johnson. Je disais qu’il n’était qu’un piètre amateur qui ennuyait les grands bluesmen de son patelin pour qu’il lui apprennent à jouer de la guitare et chanter. Ils le considéraient comme un “samet” qui n’avait aucun potentiel. D’ailleurs, quand on parle de “potentiel" dans ce contexte, il s’agissait juste d’une reconnaissance par la population de quelques dizaines de kilomètres à la ronde. Ces pauvres bougres de bluesmen étaient de misérables paysans qui s’échinaient du lever au coucher du soleil à travailler la terre, et le soir ils se défoulaient en buvant, chantant et dansant. Robert Johnson est le moins talentueux de tous les vieux du blues. En fait, il n’avait pas de talent du tout. Il essayait de copier son idole, « Son House », mais sans aucun succès artistiquement parlant. Il est mort misérable aussi, mais des gens comme Bob Dylan ont ressucité sa musique et en ont fait un grand génie.
    B.B. King, même chose, un amateur sans talent, mais un bon businessman. Quand je dis "sans talent” je veux dire sans inspiration profonde, sinon, oui, il sait jouer de la guitare et chanter juste. Il lui manque seulement l’âme du blues, c’est à dire l’essentiel. C’est comme un gateau qui est beau à voir, bien proportionné, belle texture, etc, mais sans goût. Il a tout sauf le goût.
    Je te re-propose d’écouter les « vrais » Masters of the Blues pour comparer. Il y avait une bonne centaine de génies, mais les plus connus et les plus faciles à trouver en ligne sont Blind Willie Johnson (écoute Blood of Jesus, ou bien If I had my Way, par exemple, et fais bien attention quand il crie oooooohhhh !!!… une seule note, comme ça toute seule, qui contient autant d’émotion que tous les chanteurs blancs-becs réunis, une seule note.
    Ecoute aussi Bukka White, Son House, Sonny Boy Williamson, le jeune Muddy Waters, Blind Boy Fuller, Lightnin Hopkins des années 40 et 50, Sonny Terry, etc. Vas-y, s’il te plait, écoute-les pour comparer et reviens me donner des nouvelles. Ecoutes Blind Willie Johnson en premier, car c’est le plus facile à saisir dans mon experience.
    Let me know if/when you do. So long, buddy !

  16. Hello Buddy ! Je connais Muddy Waters et Lightnin Hopkins, mais pas Blind Willie Johnson, ni Blind Boy Fuller que je viens de découvrir ! Et c’est vrai que quand tu te laisse envahir par un certain blues-mood, tu te retrouves très vite envouté par ce jeu de guitare et de blues-trekking magique… walakine, if you need some sleep medicine, je te conseille plutôt du voodoo chile à la Jimi Hendrix :
    https://www.youtube.com/watch?v=IZBlqcbpmxY
    Cela s’appelle du blues modernisé à extasy ! Car quoi qu’en on dise, la guitare électrique a amplifié l’âme du blues au point de lui redonner un souffle encore plus magique ! That is just my way of feeling about it ! As an ultimate example, listen to this:
    https://www.youtube.com/watch?v=U5Vki76x-EU

  17. Crois-moi bien, ces deux vieux Blind people ne sont que deux parmi des dizaines et des dizaines de grands maîtres. Rien que les aveugles, il y avait outre ces deux gentlemen, Blind Lemon Jefferson, Blind Blake, Blind Willie McTell, Blind Reverend Gary Davis, Blind Sonny Terry, et plusieurs autres.
    Je connais evidemment Jimi Hendrix, how could I not ?
    Muddy Waters et Lightnin’ Hopkins étaient fromidables dans leur jeunesse, mais plus tard ils se sont souvent laissé attraper par le commercialisme. Et ce n’est pas seulement moi qui le dis. Je t’ai parlé du grand musicologue et ethnologue Alan Lomax. Il a connu tous ces gens personnellement, et il a aidé Muddy Waters et plusieurs autres à devenir célèbre. Il parle de tout ça dans son livre « The Land Where the Blues Began ».

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