Treizième anniversaire de l’assassinat de Saïd Mekbel

Voilà treize ans, le 3 décembre 1994, était assassiné Saïd Mekbel, l’âme du Matin. Il partit, Saïd, ce voleur qui…, il nous quitta en laissant plus de mille billets. Des chroniques : « El Ghoul », « A belles dents », « Mesmar J’ha », en passant par des interviews imaginaires, des écrits dans El Manchar, Baroud ou encore Rupture.
Son fils Nazim écrivit, en 2004, un hommage que nous reproduisons ici, car il n’en est pas de plus éloquent
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De ses écrits, il dira : « Je ne comprends pas grand-chose à ce qui se passe… J’essaie de faire en sorte de ne pas être avec et pour ceux dont la vocation est de former puis dresser des troupeaux… dans le respect bien compris de cette liberté individuelle. » Ses billets abordaient tout ce qui touchait le pays, avec quelques rares allusions à son propre vécu, quand il écrit par exemple : « On a connu un DG qui, le jour où il devait quitter son fauteuil, régla ses comptes… en signant des décisions dont l’exécution était laissée à son successeur. Pour l’anecdote, cela se passa juste avant octobre 1988… » Mais c’est « Double Casquette », parue à la une du premier numéro d’Alger Républicain 1989, qui signe son retour à la presse, il demande alors à Chadli de choisir entre la présidence du FLN et celle de la République : « D’aucuns souhaitent que le président de la République abandonne la présidence du FLN. » Il reprend en 1991 : « De la stature de notre Président, ne retiendrons-nous donc que le côté Chadli mini ? » Pour le Premier ministre Hamrouche, il aura cette petite remarque : « Il apparaît avec un chapelet de prière à la main… qui pourrait bien annoncer… le ralliement… la complicité. » Puis il se demandera quelle différence il y a entre « Hachani disant : quand nous serons au pouvoir, les journalistes nous rendront des comptes…, et cette personnalité du pouvoir : dorénavant, les journalistes devront arracher la liberté de la presse ». Au cheikh du FIS, conseillant de se préparer à changer les habitudes vestimentaires et alimentaires, il répondra : « … Je vous incite en toute fraternité à aller… vous rhabiller. » A l’arrivée de Boudiaf, « le brasseur d’argile » pour certains, il note l’absence de ses compagnons de guerre, Aït Ahmed, Ben Bella, Bitat, en précisant : « Ce morceau de datte qui est recraché… signe qu’une certaine Algérie lui est restée en travers de la gorge. » De Bouteflika, il aura cette prémonition : « …. Avoir gardé le silence pendant quatorze années pour un homme politique de l’envergure de Bouteflika, c’est plus qu’une erreur, c’est une faute grave que nous risquons peut-être d’endosser, car après quatorze années d’abstinence verbale, s’il est désigné comme Président, il aura tellement de choses à raconter qu’il en oublierait peut-être notre envie de parler. » Concernant le passé de la presse, il écrira : « Nous avions montré beaucoup de générosité dans l’attaque contre certains hommes qui sont aujourd’hui devenus notre honneur… Pour que nous ne recommencions pas les mêmes erreurs. » Puis à certains qui proposent la création d’un comité d’éthique, il répondra : « Chacun de nous est libre de se baigner dans ce qu’il veut… mais je crains les moutons de notre profession… Ceux qui retournent la veste, ceux qui s’agenouillent et se prosternent, offrant aux nouveaux maîtres ce petit trou de balle qui leur sert de nombril et qui a déjà évacué ce qui leur restait de dignité. » Parlant de la torture, il propose de donner des cendriers aux agents de police, en leur expliquant qu’« ils sont à offrir à quelques-uns de leurs collègues, fumistes de profession, qui, dans certains commissariats, demandent aux détenus d’ouvrir la bouche pour l’offrir en guise de cendrier ». A qui profite le crime ? « …Tant ils sont faits pour arranger toutes les extrémités politiques qui veulent conquérir ou se maintenir au Pouvoir. N’y a-t-il vraiment rien d’autre à dérouler sur le chemin qui mène au fauteuil que ce macabre tapis fait de ces corps d’intellectuels… ? » De la destruction du pays, il prendra l’exemple de la cimenterie de Meftah « qui a été l’objet d’un sabotage terroriste… minimum trois mois d’arrêt, s’il appauvrit un pays de plus en plus touché, s’il touche un citoyen de plus en plus appauvri, il doit bien se trouver quelque part des salopards que cela doit enrichir ». Puis, il décrira l’enterrement de Hirèche : « … Son frère répétant sans cesse : “Khad’ouna“ – ils nous ont trahis. » « Sur le chemin du retour, on voit un bourgeois, qui, les mains dans les poches, constate d’un air satisfait l’état d’avancement des travaux de sa villa » et ajoutera en montrant du doigt ceux d’en haut : « Vous trouvez normal… qu’un simple citoyen n’ose même pas faire la chaîne pour acheter son pain, alors qu’un Nahnah, Mehri ou qu’un Ben Bella ou autres énergumènes politiques peut se permettre une flânerie tranquille en ville ? » Il se posera d’ailleurs la question de savoir qui va le tuer : « J’ai parfois grande envie de rencontrer les assassins et surtout les commanditaires » car, plus encore, « je voudrais bien savoir qui va ordonner ma mort ». A un avertissement du Haut Comité d’Etat (HCE), il répondra : « Mais il y en a d’autres aussi, des moins haut placés, qui risquent leur vie… gendarme, soldat, policier et, aujourd’hui, simple citoyen… Il faut aussi qu’on se souvienne que dans notre métier, on court aussi des risques pour sa vie. » De la jeunesse, il se demande « quelle espèce de mutants sont-ils en train de faire naître les trafiquants d’armes et de drogue, les escrocs de la finance, les escrocs de la religion… » Des femmes, il dira : « Combien d’hommes incompétents ont occupé un poste que des femmes compétentes n’ont pas occupé ? » Il raconte l’histoire de cet homme qui vient de recevoir une lettre anonyme lui ordonnant de fermer sa clinique : « Je ne dors plus car je ne sais quoi faire… » Il conseille : « Confiez donc la direction de votre clinique à une femme et partez tranquille. » Pour lui, l’intolérance, c’est cette lettre de ce « combattant anonyme » qui promet une Algérie islamique en condamnant à mort cet autre lecteur, « qui avait eu la lâcheté d’indiquer son nom, d’affirmer qu’il était algérien chrétien, assumant son identité, vivant sa foi, ses convictions et ses idées… » Il en parlera encore, lors de l’assassinat des deux religieuses espagnoles : « Comment peut-on tirer sur deux femmes ? Sur deux religieuses, deux créatures de Dieu… qui voulaient faire pencher la balance du côté de la paix et de miséricorde ? Vers quel monde de ténèbres allons-nous, nous qui ne rêvons que de lumière ? » L’avenir du pays ? Il constate : « Chaque jour qui passe vaut une année de perdue… au moins dix ans de retard sur les terrains… On a reculé, tellement reculé, que dans cet élan, on va sauter la transition et aller à la révolution… » Pour conclure, il laissera cette note : « C’est aux lecteurs, à eux en particulier, que je livre ces écrits du jour le jour, modestes traces laissées par un citoyen… car la vérité est comme la justice : elle a besoin de témoins… Même les tout petits témoins qui peuvent écrire des choses qui restent et qui durent. »

Nazim Mekbel (EW 4 décembre 2004)

10 réflexions au sujet de “Treizième anniversaire de l’assassinat de Saïd Mekbel”

  1. Treizième anniversaire d’un ignoble crime demeuré impuni et illégalement pardonné.
    PAIX AUX MARTYRS.

  2. En cet anniversaire maudit, je rends un hommage tout particulier a notre regrette frere et compagnon de lutte Said Mekbel!Il est toujours present parmi nous et il restera l "ame" du journal !On lui fera la promesse que nous ne lesinons sur aucun effort pour que "LE Matin" reviennent sur les etals des kiosques de l Algerie profonde et nous jurons que nous resterons les "Msamir Djeha" contre la mafia politico financiere et les gourous de l archaisme et l obscurantisme!
    Paix aux Martyrs de Novembre 1954 et aux Martyrs de la Democratie!!!

  3. Saïd est parti (Allah Yerahmou) ses assassins ont retouvés la liberté et indemnisés par la grace de Fakhamatouhou. C’est l’Algérie de l’impunité mais la roue de l’Histoire est implacable, elle na pardonne pas car tot ou tard elle rendra son juste verdict contre tous les complices, les corrompus et les revenchards.

  4. Tous ceux et toutes celles que votre père régalait quotidiennment de ses chroniques, à plus d’un titre pertinentes, lui vouaient respect et considération car ils le considéraient comme un visionnaire. Les poètes ont toujours été d’abord et avant tout des éclaireurs pour leurs sociétés et Mesmar Djeha en était un et des meilleurs.
    Repose en paix Said, nous ne t’oublierons jamais
    Ahmed

  5. Les tueurs d’intellectuels sont dans les deux camps: celui du régime et celui des islamistes intégristes. Les dictateurs ont toujours eu peur des secoueurs de consciences et les obscurantistes ont toujours détesté les semeurs de lumière. Saïd Mekebel était donc visé des deux monstres. Mais que ses tueurs ne se réjouissent pas de sa mort, car par sa mort il a donné du courage à tant d’autres intellectuels d’affronter la mort et continuer le combat des justes. Repose en paix, Saïd !

  6. Quelque part sur les rives de la Soummam …euh du Muchigan – un indien était assis sur un tronc d’arbre, un blanc, plutôt mal blanchi vient s’assoir à côté. L’indien partage avec lui le même tronc car il pense que le quidam était fatigué et voulait simplement se reposer. Ce dernier ne cesse de rameter ses congenères pour les faire asseoir à ces côtés au point d’évincer le propriétaire du tronc, puis il dit – maintenant le tronc m’appartient"
    Saîd! heureux qui comme toi, t’a rien vu ! ils se sont mis; indiens et mal blanchis à couper tes arbres, non pas pour faire des troncs d’arbres pour s’asseoir mais tout simplement pour faire des cures dents…

  7. Comment ne pas évoquer la mémoire de ces vaillants défenseurs de notre liberté de vivre et de dire contre les prophétes et les mutants de l’apocalypse ? Malgré la menace et la chasse à l’homme déclarée par les intégristes islamistes de l’époque Said Mekbel n’avait pas peur de publier régulièrement ses billets qui nous illuminaient et nous donnaient la force et le courage de résister et de combattre la bête immonde qu’était le terrorisme islamiste .Ses idées, ses analyses de la situation du moment, ses appréhensions et ses luttes au quotidien auront été pour nous citoyens et citoyennes, de fortes décharges d’adrénaline qui permettaient de faire face aux incursions et à la terreur islamiste des années 90 .Son sacrifice n’aura pas été vain, il représente pour nous une étoile dans les ténèbres qui nous guide et nous éclaire dans notre vie de tous les jours afin que nous ne puissions vivre dans la dignité, la liberté et la modernité et pour que plus jamais personne ne vivra dans l’angoisse "comme ce voleur qui… "

  8. Je corrige la derniére phrase de mon hommage ci-dessous à Said Mekbel assassiné le 3 Décembre 1994 par les terroriste islamistes à Hussein-Dey :
    " Son sacrifice n’aura pas été vain, il représente pour nous une étoile dans les ténèbres qui nous guide et nous éclaire dans notre vie de tous les jours afin que nous puissions vivre dans la dignité, la liberté et la modernité et que plus jamais personne ne vivra dans l’angoisse de : " ce voleur qui …" .

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