Je suis fatigué, fils,
De ma prison et de toutes les prières qu'on m'a confiées
Mais sache, avant de t'en aller,
Si tu redoutes le chemin noir,
Que désormais nous savons tout du chandelier.
D'une flammèche nue et têtue,
Les sirènes de ma terre,
Violées, torturées puis égorgées,
En soixante années de calvaires,
Les sirènes de notre terre
Ont éclairé nos odyssées,
Allumé un bout d'orgueil
Et donné un nom à nos mères…
Je parle de mon fils parce que nous sommes le 22 octobre et qu’aujourd’hui les lycéens de France lisent la lettre du martyr Guy Mocquet, militant communiste fusillé à 17 ans par les nazis. Une façon de rappeler à ces adolescents de France qu’ils ne sont pas bâtards d’une histoire, qu’ils ne sont pas légataires du néant, que s’ils sont libres aujourd’hui c’est parce qu’ils viennent d’un temps inoubliable où la vie s’offrait pour le droit de dire « non ! » Et nous ? Car enfin, pourquoi ne pas se souvenir qu’Ourida Meddad est morte en martyre à l’âge de Guy Mocquet et que sa lettre à sa mère c’était ce cri ultime qu’elle poussa en se jetant de la fenêtre de Sarouy ? Oui se souvenir que Djamila Boupacha, Zhor Zerrari, Fatma Baïchi, Louisette Ighilahriz, Baya Hocine, nos adolescentes nues, ont été torturées à l’âge de Guy Mocquet, torturées pour toujours, torturées pour nous… Se souvenir, oui se souvenir qu’au 5 rue des Abderames, sous les bombes de Bigeard, P’tit Omar n’avait que douze ans…Ah, Eliette Loup ! Comment ne pas se souvenir que, comme Guy Mocquet, comme nos martyrs, Iveton et Henri Maillot, elle était communiste et que ce n’est pas le moindre des mérites du film de Djamal Sellali que d’avoir rappelé l’inoubliable engagement des militants communistes algériens pour la libération de leur peuple…
Elles portent le nom de nos ultimes orgueils et s'il scintille une lumière dans nos souvenirs
et que chavire un rayon de fierté dans nos désespoirs, sachons que ce sont elles, les sirènes de notre terre qui narguent ce ciel gris qui persiste sur nos têtes et qui illuminent de leur légendes
nos vieilles nuits sans aurores…
C’est à l’une de ces nuits que m’est apparue, à El-Harrach, Louisette Ighilahriz :
Une larme est tombée sur mes rêves
Et tu pleurais devant mon pain rassis…
Que revenais-tu dans le noir d'El-Harrach ?
Tu regardais, au dessus des paillasses résignées,
Voler une caresse anonyme.
Elle avait reconnu ton sanglot
Et tes soirs de tortures,
Tes haillons sur ton corps souillé,
Le capitaine, le sang et la gazelle…
Tu voulais libérer les épis et les montagnes
Mais tu ne savais pas, Lila,
Que la liberté avait un prix : la mort
La mort un chemin : la torture
Et la torture un visage : Maurice Schmitt
C’était toujours à l’occasion de ces nuits noires que me venaient le nom de nos mères comme pour me rappeler des sentiers rouges qui ont mené à notre délivrance. Comme pour me rappeler que pour abolir la descendance de ces adolescentes nues, on a égorgé leurs filles, et que le bourreau ne s’appelait plus Maurice Schmitt mais Kartali. On a égorgé leurs filles. Se rappellera-ton un jour que Nour-El-Houda n’avait que douze ans ? C’était alors à l’occasion d’une de ces nuits noires d’El-Harrach qu’il m’a semblé avoir partagé un moment de détresse avec Ourida Meddad :
Ton siècle est mort, Ourida
Et le prochain s'est oublié.
Mais que nous reste-t-il de colère
Pour blâmer le poète ?
Puis je me suis résolu à l’idée que nous serons pour un temps encore les fils d’un calvaire ancien. Et que ce calvaire restera comme une balafre gravée dans nos chairs contre l’oubli, la lâcheté et le désespoir. Que nos balafres porteront décidément, toujours le même nom,Amel, Fatma Baïchi, Katia, Eliette Loup, Nour-El-Houda, Louisette Ighilahriz, Djamila Boupacha, Ourida Meddad, Hassiba Ben Bouali, Zhor Zerrari, Baya Hocine… Que parce nos balafres porteront décidément, toujours le même nom, nous resterons toujours otages de leurs douloureuses lumières :
Je t'appellerai Djamila et tu revivras, Katia
Au bras du chanteur napolitain,
Une crinière sur ta voix,
Et se rallumera le fusain
A l'appel d'un rêve exaucé
Sur Alger délivrée de ses cagoules…
Je t'appellerai Z'hor, Samia ou Ourida,
Et chaque nom t'embellira, Nour-El-Houda.
A douze ans tu fis trembler le Diable :
Tu as dit non à sa nuit
Et l'enfer se résigna.
Je t'appellerai Hassiba et tu te retourneras :
Amel, depuis la première flèche sur un croissant
Sur cette terre toutes nos sirènes hantent le même destin :
Elles naissent d'un ciel inespéré sur nos obscurités
Et brûlent leurs corps dans nos désespoirs.
Nous survivons tous par leurs filets de lumière
Qu'elles ont plantés au cœur de la nuit
Et nous rêvons de ce fil d'or du caftan sacré et de la pelisse de Dieu,
Pour broder ce message sur ta plaine soulagée :
« Merci… ».
Mohamed Benchicou
N.B. Ces poèmes font partie du recueil de poèmes de prison : « J’ai épousé la plus belle illusion de mon père » à paraître cet automne à Alger.
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