Tahar Zbiri-Houari Boumediene : les dessous d’un coup d’Etat manqué (4e partie et fin)

Les turbulences de ce mois de décembre 1967 semblaient à beaucoup une querelle dont le pays pouvait faire l’économie.

8. L’échec

Les causes objectives de l’échec de Tahar Zbiri n’ont pas d’autres raisons que son option, dès le début sur le dialogue, les appels à la raison et la persuasion. Cette option n’était pas inspirée par la peur d’affronter par la force Boumediène et ses moyens, mais par la crainte de voir le pays replonger dans les déchirements qui ont précédé et suivi le cessez-le-feu de 1962. Il était convaincu que « la table rase du 19 juin » était une bonne chose pourvu que ses promesses soient tenues. C’est cette illusion, nourrie jusqu’au bout, qui le mènera à l’échec.

La meilleure preuve que sa démarche était pacifique est l’ordre qu’il donne au 1er bataillon de chars de quitter la capitale, qu’il tient sous le feu de ses canons, pour un cantonnement à El- Asnam, à 200 km de là. Dès lors qu’il démontre qu’il ne nourrit aucune velléité de prise de pouvoir par la force, il démobilise ceux de ses partisans qui sont prêts à aller plus loin à ses côtés. Il paralyse les mains du plus efficace et du plus déterminé de ses officiers, en l’occurrence le commandant Amar Mellah, lequel ne peut plus élaborer un plan cohérent et une liaison efficace avec les divers éléments de son dispositif, sans heurter de front le parti pris de Zbiri, en l’occurrence la concertation avec les autres chefs militaires et les appels à la raison en direction de Boumediène. Le départ d’Alger du 1er bataillon de chars, pivot central autour duquel doit s’articuler l’intervention des autres unités favorables au mouvement, est compris par les partisans de Zbiri comme la fin de la crise et le début de la solution politique. Tahar Zbiri n’a pas d’équipe.

Il ne veut pas en constituer. Il ne veut pas apparaître comme quelqu’un qui se présente en alternative à Boumediène avec une sorte de cabinet fantôme. Il décourage ceux qui, plus lucides que lui, le voient courir vers l’abîme. « Je n’ai fait de contrat avec personne et je n’ai demandé à personne de me suivre », jette-t-il à ceux, parmi ses proches, qui tentent un exposé réaliste des choses. Abdelaziz Zerdani, l’ami des jours difficiles, quand dans l’Aurès, Adjoul tenait d’une poignée sanglante la grande Idara, Abdelaziz Zerdani tant injustement accusé et tant recherché par les services de sécurité n’a jamais prétendu à un rôle national futur. Il s’est borné, une ou deux fois — sans être écouté, hélas — à dire ce qu’il pense des assurances de Saïd Abid. Quelques jours après ces mises en garde, les événements lui donneront raison. Une équipe aurait été utile pour évaluer froidement — tout en convaincant Zbiri de garder ses atouts militaires — chaque proposition, chaque avancée pour transcrire immédiatement dans le concret les engagements du chef du CR. Mais encore une fois, Zbiri n’avait pas d’équipe ! Il n’avait pas d’équipe parce qu’il n’a jamais été question pour lui de faire un coup d’Etat. Zbiri n’a fait aucun effort pour expliquer ses intentions, laissant dans l’incertitude ceux qui, dans l’armée, auraient pu faire une autre lecture que celle qui semblait évidente : un simple « ôtes-toi de là que je m’y mette ».

Les turbulences de ce mois de décembre 1967 semblaient à beaucoup une querelle dont le pays pouvait faire l’économie. Le pouvoir aura beau jeu, une fois l’échec consommé, de travestir la vérité. Ses relais tentent d’accréditer la thèse de « la conjuration d’officiers ignards et ambitieux liés par des liens tribaux ». Comme aucun responsable ni au niveau national ni au niveau régional ne s’était déterminé publiquement en faveur des thèses de Zbiri, la configuration régionaliste deviendra crédible. Cherif Mahdi, secrétaire de l’état-major général, courageusement, refusera d’avaliser les mensonges officiels et remettra les choses à leur juste place par ses écrits chez les services de sécurité, par ses déclarations lors de l’instruction et par son cri du cœur devant la cour. Quand, écœuré par les dérobades, les défections, les reniements, les lâchetés et les trahisons de certains membres du Conseil de la révolution y compris les militaires, Cherif Mahdi dit les choses telles qu’elles se sont passées, un silence respectueux plane dans la salle. Le commandant Abdelghani qui préside le tribunal, mal à l’aise, essuie les verres de ses lunettes, étrangement embuées. Mais ce qui est arrivé après l’échec est une autre histoire.

Revenons à cette soirée du 13 décembre. La rencontre du 13 décembre 1967, au soir, au domicile du chef de la 1re Région militaire, laquelle a réuni autour de ce dernier Mohamed Salah Yahiaoui, le colonel Abbès ainsi que Abderrahmane Bensalem et Zbiri (respectivement chef de la 3e Région militaire, responsable de l’Académie de Cherchell, commandant du quartier général et chef d’état-major) a été provoquée par Saïd Abid pour signifier à Zbiri que Houari Boumediène oppose une fin de non-recevoir à toutes ses demandes. Il conclut qu’ayant, lui, échoué dans sa médiation, il ne peut plus rien tenter. Les chefs militaires présents semblent, par leur silence, partager la position de Saïd Abid. Sont-ils conscients que leur « neutralité » soudaine, affichée au mépris des engagements pris à l’égard du chef d’état-major, livrait ce dernier, pieds et poings liés, à la vindicte de Boumediène ? Zbiri fait — enfin — la seule lecture à faire : Boumediène l’a désarmé par la ruse et les faux-fuyants. Il lit sur le visage fermé de ses vis-à-vis que pour Boumediène l’heure de la curée est arrivée, et que eux s’en accommodent… Il est effondré, il constate — trop tard — qu’il n’a pas mesuré correctement la détermination de son vis-à-vis à ne rien céder sur rien. Il n’a tout simplement pas voulu comprendre que ce dernier avait une démarche et un but en opposition totale avec ceux qu’il voulait, lui, imposer. Il a surévalué « le poids spécifique » et la solidarité des chefs militaires qui s’étaient portés garants de la parole de Boumediène.

Il n’a enfin, et jusqu’au bout, jamais douté de la sincérité de Saïd Abid. Ce même Saïd Abid qui, pendant longtemps, bien avant juin 1967, n’avait cessé de pousser à la roue, qui avait incité Tahar Zbiri a réagir contre les faits accomplis de Boumediène, Saïd Abid qui a détruit Chabou de réputation et qui, soudain, freine des quatre fers. Pour Zbiri, le chef de la 1re Région militaire est, objectivement, l’homme qui lui ôté des mains tous ses atouts avant de l’enfermer dans l’impasse. Saïd Abid, que certains ont accusé, à tort, d’avoir été un agent provocateur, une créature cynique de Boumediène, était tout simplement un brave homme qui a été au-dessous de l’enjeu, lorsque les hasards de l’Histoire avaient mis entre ses mains le sort de l’Algérie. Saïd Abid, ancien petit employé de banque, bardé d’un modeste certificat d’études, était venu à la révolution au début de l’année 1957 par le soupirail de Tadjerouine (à l’époque un peu le Kandahar tunisien de la révolution algérienne). Il n’a jamais connu d’autres épreuves que celles que procure le relatif inconfort des bivouacs précaires de la frontière. Il n’avait pas le cumul historique, le substrat des expériences, la solidité des convictions qui font les révolutionnaires matures et qui osent. A l’heure de la décision, il est redevenu tout simplement Abid Saïd pris de vertige par l’accélération du manège qu’il avait imprudemment mis en branle. Placé entre les extrêmes, indécis, hésitant, bousculé par deux impatiences, il a joué le rôle d’un sage de village s’usant à réconcilier deux coqs de quartier séparés par une querelle subalterne. Il payera de sa vie, dans quelques heures, ses entrechats sur le fil du savoir.

Devant la nouvelle donne, il ne reste plus à Zbiri que deux alternatives : se soumettre ou réagir. L’ordre qu’il donne de faire converger les unités vers Blida, ordre qui met littéralement Saïd Abid entre les mâchoires de l’étau, est obéi. C’est de cet étau que jailliront les balles qui tueront l’infortuné chef de la 1re Région militaire. Il importe peu de savoir qui a appuyé sur la gâchette. Objectivement, la démarche du chef de la 1re Région militaire était suicidaire. Le deuxième but du chef d’état-major est de provoquer une réunion (même restreinte) des membres du Conseil de la révolution favorables à son option politique et faire prendre conscience à Houari Boumediène de la responsabilité qu’il prendrait en faisant ouvrir le feu sur ses adversaires politiques et sur une partie de l’armée. Les aléas du terrain font que les forces qui s’étaient ébranlées vers le siège de la 1re Région militaire ne pourront jamais atteindre leur objectif. Le maquisard transparent, fidèle à ses idéaux, artisan d’un 19 Juin fondateur, a été vaincu par celui qui était venu de trop loin pour reculer et qui avait réglé le calendrier et l’heure à son propre chiffre.

9. Epilogue

Tahar Zbiri pourra échapper à Houari Boumediène mû par une terrible vindicte. Il lui échappera grâce à la mobilisation des chefs de la wilaya IV historique dont, surtout, le commandant Lakhdar Bouragâa. D’Alger à Tébessa, des moudjahidine, anciens compagnons d’armes de Zbiri (Lakhdar Gouasmia, Mohamed Elhadi Rezaïmia, Mohamed Haba, etc.), des hommes de cœur (Aïssa Meguellati et ses deux fils Nadir et Djamel, Abdelmalek Boumaïza, Hamou Staïfi, Abdeljalil Ayat, Hamid Chakbouni, le docteur Harmouche et tant d’autres) risqueront leur carrière, leurs biens, leur liberté, leur vie pour le protéger et le guider sur sa route vers l’exil. Tahar Zbiri évoquera-t-il leurs noms un jour ? La secousse sanglante du 14 décembre 1967 sera ressentie à tous les niveaux de l’ANP. Beaucoup de cadres en seront traumatisés. Terribles seront les conséquences pour l’Algérie. Le délestage du Conseil de la révolution, d’une manière aussi radicale, permettra à Houari Boumediène d’asseoir définitivement sa dictature sur le radier massif de la police politique pour pouvoir monologuer pendant longtemps, face à son miroir, à mille lieues des réalités de son pays.

Mohamed Maârfia, moudjahed

Lire la 3e partie : https://www.lematindz.net/5780-tahar-zbiri-houari-boumediene-les-dessous-dun-coup-detat-3e-partie/

Lire la 2e partie : https://www.lematindz.net/5765-tahar-zbiri-houari-boumediene-les-dessous-dun-coup-detat-manque-2e-partie/

Lire la 1re partie : https://www.lematindz.net/5744-zbiri-boumediene-les-dessous-dun-coup-detat-manque/

5 commentaires

  1. Une bande de comploteurs et de magouilleurs. les gens sinceres sont restés en dehors les autres c'est des plus ou moins pourris mais pourris tout de même. Boumediene et Bouteflika ont trouvé des serviteurs pour jouer aux putschistes à leurs places et pour les servir. Tous des minables qui racontent avoir fait cela ou ceci pour servir leurs maitres encore plus minables qu'eux. Vautier en présentant un documentaire sur les combattants du FLN de l 'intérieur a eu cette phrase éloquante. Un type de l EMG voulait que la scène qui montre des djounouds du djebel en larmes face au drapeau algérien, soit retirée en arguant que les djounouds ne pleurent pas. Vautier dit alors à celui qui était à côté de lui dans la salle : "Celui qui dit ça n'a jamais tiré une balle (n'a jamais été au djebel)". Et l'autre lui dit c'est Boumediéne.. ces gens ont tiré à balles réelles sur le peuple algérien, c'est le seul héroisme dont ils sont fières..

  2. L'Homme par qui tous les malheurs de l'Algérie sont arrivés. Vous l'avez deviné c'est Boumediène (que Frantz Fanon qualifiait de monstre si par malheur il arrivait au pouvoir ) . Merci Frantz vous étiez un visionnaire.

  3. Le complot des ignares contre l'Algérie et son peuple. Je me remets même au bon Deu et aux prophètes; Inch Bouda ; Moussa, Aïssa (Crésus), Mohamed ; expliquez-nous SVP, comment se fait-il, qu'il y a un peuple sur terre, sur la plus belle partie de la terre, qui n'arrive pas à se mettre d'accord sans faire la guerre au 21 éme siècle, le siècle de l'informatique du Centrino Duo.
    Un peuple qui ne peut pas changer ou progresser sans passer par la guerre, le terrorisme, 30 siècles de guerre même bien avant, un peuple qui ne veut pas changer, la guerre, la guerre, la guerre, les coups bas, la ruse, les assassinats.
    Barakat ; arrêtez de faire la guerre, les coups d'Etat, les complots, armez-vous de bonnes intentions, construisons notre pays sur de bonnes bases. C'est quoi cette malédiction, pourquoi les autres peuples changent leur président, leur gouvernement sans effusion de sang, sans faire la guerre, pourquoi les autres peuples ne s'entretuent pas pour voter, choisir leurs représentants, pourquoi pas nous?
    Un peuple qui ne se réforme pas est appelé à disparaitre alors changeons nos mentalités et laisser les ignares faire la guerre. Amen

    Dahmane

  4. -La fameuse déclaration faite aux soldats de l’armée de l’extérieur à leur arrivée sur le sol algérien :
    « Vous êtes les vrais moudjahiddines, ceux qui reste à l’intérieur sont des harkis… »
    C’est clair Monsieur :
    -Votre prétendant coup d'Etat, le soit disant contre Boumediene n'est qu’un moyen pour aider B à connaître ces ennemis dans les rangs de l’ANP (officiers de l’intérieur encore vivant).
    -Pareille, pour ton ami Ait Ahmed et son FFS monté en pièces pour exterminer tout ce qui reste en Kabylie après guerre.

  5. Les gourroux fabriqués par Djamel Abdenasser en Egypte pour servir l'arabisme en terre amazighe ; nous y sommes toujours! Jusqu'à quand?

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