Un Algérien face au miroir !

Comme, je ne peux guère critiquer le roi, ni blâmer ses lois, ni débattre sur la foi, même sur le peuple, je n’ai aucun droit, sinon le souverain me qualifiera d’espion et d’ennemi de la nation et les miens me traiteront d’insolent et de mécréant. Il ne me reste qu’un choix, m’acharner sur moi.

Aujourd’hui avec beaucoup d’audace, j’ai osé me regarder dans la glace, mais avant de décrire ma face, j’avertis mes compatriotes que toute ressemblance avec ma personne ne serait que pure coïncidence, mais si vous vous reconnaissez en moi, je suis votre voix.

Lorsque, j’ai pris place devant cette glace, des images passent et s’effacent, j’avoue que je n’ai rien saisi, mais je vais vous raconter ce que j’ai aperçu.

Je me suis vu responsable en costume, cravate, mon regard vers le haut et les pieds sur des dos. J’étais dédain envers les miens qui gagnent leur pain avec leurs propres mains, mais un lèche-botte devant ceux qui me tendent la carotte.

Je me suis vu étudiant en plein bavardage dans une bibliothèque sans ouvrages. J’avais les yeux pleins de rage d’être enfermé dans une cage. Je veux tourner la page, mais ils ont anéanti mon courage. Il ne me reste qu’un rêve, aller sur l’autre rive même si je crève.

Je me suis vu en qamis et en pantacourt, piétinant les roses et les fleurs et à la sortie de la mosquée, j’ai choisi les meilleurs souliers que je n’ai jamais payés.

Je me suis vu en buveur d’alcool, j’ai cru que c’est en me soûlant que j’égalerai les Occidentaux. Lorsque j’ai plein de soucis, c’est par l’eau-de-vie que je me complique la vie et c’est par la fenêtre que je jette mes canettes.

Je me suis vu marcher dans la rue, critiquant le désordre et la saleté et c’était près d’un puits que j’ai déposé mes déchets. Je me suis vu derrière un guichet, jouer aux mots fléchés en demandant aux démunis de patienter.

Je me suis vu à l’étranger devant le consulat d’Algérie, j’ai prié et supplié pour qu’ils ne touchent pas à ma dignité, mais j’étais humilié et refoulé et j’ai fini par solliciter la protection de l’étranger.

Je me suis vu avec un drapeau sur les épaules, enflammé par le football et j’insultais le père, la mère et même le Dieu de l’adversaire. Je scandais « one, two, three, viva l’Algérie » une fois dans la rue, je détruis les biens de ce pays. Si je gagne, je casse, si je perds, je casse, voici mes deux faces.

Je me suis vu ignorant et arrogant, qui croit connaître tout, alors que je ne fais que réciter comme un perroquet ce qu’ils m’ont inculqué. J’abhorre les écrivains et je méprise les poètes et les artistes.

Je me suis vu en un intellectuel une valise à la main et aux habits déchirés par les chiens. Les vautours attendent mon retour avec des fleurs, ils se sont tous faits beaux pour m’accompagner au tombeau.

Je me suis vu en un bienfaiteur, je donne l’aumône, mais j’attends toujours le paradis en retour. J’ai vu que le Bourgeois de Maupassant et moi c’est kifkif vis-à-vis de Boule de suif. Je haïs le chrétien et le Juif et j’ai toujours mon prochain dans le pif.

Lorsque, je me suis vu en femme, j’ai fondu en larmes. Dehors, les langues sont plus aiguisées que les lames. Tous les mâles sont en flammes, ils s’acharnent contre les filles et les dames avec l’instinct animal. J’avais défié la loi du troupeau, j’ai voulu me sentir à l’aise dans ma peau en lâchant mes cheveux. Je ne savais pas qu’ils sont si excités par les poils. Je suis sortie en jupe, je ne savais pas qu’ils pensent avec leurs bites. Je n’ai pas caché mes yeux, j’ignorais que j’ai affaire à des voyous. Maintenant, ma peau est marquée par des bleus causés par les fous de Dieu et par le frangin qui était mon chouchou. Je me suis couverte avec une toile, mais ils disaient que je me voile pour que j’aille voir mon amant sans qu’ils puissent me voir. Pour eux, je dois demeurer une soumise, alors cette fois ma décision est prise : au diable leurs choix et en enfer leur voie, ils n’éteindront pas ma voix, je resterai moi, car je connais le droit chemin.

Au dernier regard dans le miroir, au lieu de me voir, c’est une voix qui s’est adressée à moi: « Non, tu ne changeras pas, tu n’évolueras pas, tu n’atteindras pas ton but, pour toi c’est la chute et cela durera tant que tu refuses de croire à ce que tu viens de voir. La lumière, tu ne pourras guère la voir, tant que tu te ne te réconcilies pas avec la raison et le savoir, tant que tu n’aimeras pas ton prochain, qu’il soit fidèle au seigneur ou libre-penseur. Ceux d’en haut te droguent et toi, tu refuses de secouer le joug. Réveille-toi, bats-toi sinon tu es perdu, mon enfant.

J’ai détourné la face, j’ai brisé la glace et parmi vous, j’ai pris place. Nous sommes les meilleurs et les élus du seigneur.

Rachid Mouaci

6 commentaires

  1. Aussi amusant que revoltant. Ce qui est touchant, c'est que vous blamer ce regime de mal gouverner – Alors gouvernez-vous vous meme ! Ou, le probleme serait plutot, que vous n'y participez pas?

  2. Si changement il doit y en avoir en terre algérienne celui-ci ne saurait provenir que de ses autochtones les Amazighs, et pour que les Amazighs s’unissent de fait, les Kabyles doivent en donner l’exemple en neutralisant, par le fait d’une catharsis –épuration des passions-, le syndrome colonial qui continue à les diviser. Il n’y a pas de formule magique. ck

  3. On dirait un portrait à la Dorian Grey peint à la mikhrayeuse. Mais on ne peut pas dire qu’il manque d’ingrédients pour décrire ne serait-ce qu’un moment de la vie d’un algérien. Moi quand j’ai des aveux comme ça à me faire je les enferme dans mon placard à double clefs avec toutes les horreurs que je n’ose pas m’avouer dès fois que sous hypnose mon psy me les fasse dire avouer lors d’une de mes anamnèses à l'insu de mon propre plein gré.

    Marx accusait Hegel auquel il reconnaissait une bonne maitrise d’avoir mis le monde à l’envers avant de l’analyser. . Le tout est de savoir si c’est le miroir qui fait l'homme ou l’homme qui fait le miroir.
    Ce texte est sublime, jusqu’à la chute qui m’a prix à contre pied. « J'ai détourné la face, j'ai brisé la glace et parmi vous, j'ai pris place. Nous sommes les meilleurs et les élus du seigneur ». Dans ma jeunesse j’ai vécu un instant comme celui-là. J’ai été devant un dilemme cornélien dantesque comme celui-là. Alors j’ai pris mon flingue et j’ai tueR le miroir. Il en savait trop et il m’aurait fait chanter.

    Cette chute me rappelle aussi l’histoire, d’un lapin.
    Un jour dans la forêt un lapin sorti de son terrier pour se distraire et s’alimenter. Il passe devant un renard, celui-ci lui fit peur et il rentra à son terrier. Il passe devant un sanglier, celui-ci le terrorisa et il rentra à son terrier. Le loup, le bœuf, le corbeau, l’aigle, le hérisson, toute la faune lui fit peur.
    Alors le pauvre lapin, au fond de son terrier, se mit à méditer son sort. Il se dit ça ne peut pas continuer comme ça ! Ce n’est pas une vie ! Ow ! Ya 3edjaba tout le monde me fait peur ! Je ne peux pas continuer à vivre comme ça en bas de l’échelle animale. Le pauvre lapin conséquent à l’extrême pris une décision fatale : il décida de se suicider.
    Il sorti de chez lui, se dirigea vers une rivière, snif snif, le lapin mesquine !

    Arrivé au bord de la rivière, des grenouilles apeurées sortirent d’un talus et s’enfuirent apeurées ! Le lapin, se dit : putain il y a quand même dans ce bas monde une espèce qui nous craint.

    Alors, ragaillardi, il rebroussa chemin, et se dirigea vers la forêt où des fauves étaient réunis. Il prit la parole et commença son discours par ces mots : hassoun, nous les fauves prédateurs…

  4. Au moment même où je lisais l’article d’El Watan intitulé le chantage de Joseph Ged, un courant d’air ouvre la fenêtre de la pièce où j’étais et une feuille d’un énoncé d’épreuve de français -la leçon de morale- vole du coin de bureau pour atterrir sur mes genoux, où il est écrit, entre autre, ceci :

    -Quand de l’extérieur viennent des dangers qui prétendent devenir les maîtres ; la patrie est en danger. Ces étrangers sont des ennemis contre lesquels toute la population doit défendre la patrie menacée. Il est alors question de guerre. Les habitants doivent défendre la patrie au prix de leur existence.

    En cartésien de nature, j’ai hésité à poster ce commentaire…ck

  5. il y'a du rime, du bon sens et de la profondeur du propos !!! C'est parfait !!!

    A la fin, on casse le miroir … car la faute c'est surtout celle du miroir !!!

  6. monsieur quand on est une nana on est toujours face a son miroir becif matin midi soir et demain kif kif , mais à la fin de votre texte, moi j'aurais pas brisé le miroir parce que j'ai pas bezaf le flouss pour acheter tous les jours un autre,

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