Lettre d’un Oranais à son ami mozabite, Kameleddine Fekhar

Kameleddine Fekhar serait entre les mains de la police judiciaire.
Kameleddine Fekhar serait entre les mains de la police judiciaire.

J’ai appris avec douleur que tu as été arrêté et privé de la plus belle des avancées de l’humanité, la liberté.

C’est décidément une manie dans ce pays, que ceux qui subissent soient emprisonnés et ceux qui sont les responsables soient leurs geôliers. Je te demande pardon de ne pouvoir rien faire contre cette terrible injustice mais, peut-être, arriverais-je à t’envoyer un signe amical qui réconfortera ta peine et atténuera ta colère.

Je sais que tu es l’être le plus pacifique du monde, qui ne réclamait que l’exercice d’une liberté et la défense de droits légitimes. Ton métier est de guérir les gens et ta destinée n’est pas de heurter tes semblables. Je sais à quelle extrémité on peut arriver parfois, lorsqu’on fait face à l’injustice.

A regret, je ne connais pas le M’zab car dans ma jeunesse, on n’avait pas beaucoup l’occasion de parcourir le pays, à moins d’être fonctionnaire, faire le service militaire ou avoir été volontaire à la "révolution agraire". Pour le premier cas, trop jeune pour en avoir eu le statut. Pour le second, ils pouvaient toujours courir pour que j’endosse la tenue militaire. Et pour le troisième, je n’avais absolument pas l’âme d’aller perturber ces pauvres paysans qui ont vu des hordes d’étudiants s’abattre dans leurs exploitations, pour leur grand malheur.

Mais tu n’as pas besoin de me convaincre de la beauté du M’zab car "mon" pays est beau, en tous ses endroits et quelles que soient son histoire et sa culture régionale. Je suis Oranais, donc également citoyen du M’zab, qui est par conséquent mien comme il est le tien. Je ne supporterai jamais, qu’en mon nom, une population soit frustrée de ses droits à vivre, comme elle l’entend, sa profonde culture. C’est quelque chose que je n’ai jamais pu taire dans la presse nationale. Et si je n’étais qu’un seul, je serais celui-là.

Je ne connais pas les circonstances exactes de cette montée de violence dans le M’zab, que je regrette, mais je sais que les mêmes causes entraînent les mêmes conséquences. Tu sais, plus que quiconque, que ceux qui ont recouru à la répression sont le produit d’un régime politique dont nous ne sommes responsables, ni toi ni moi. Ils sont à leur image, et cette image n’est franchement pas belle.

J’espère que cet emprisonnement ne sera pas pénible et qu’ils t’épargneront la seule culture à laquelle ils adhèrent, celle de la brutalité. J’espère aussi que tu seras fort pour ne pas sombrer dans ce que tu n’es pas, c'est-à-dire la rancœur violente et l’envie d’une vengeance aussi brutale que la leur.

Lorsque ce régime, qui ne tient que sur quatre roulettes d’un fauteuil bancal, sera à terre, je suis sûr que tu seras le premier à demander la paix civile et le pardon. Laissons la vengeance à ceux qui, aujourd’hui, défendent le régime. Ils seront les premiers à réclamer la torture, la peine de mort ou le bannissement alors qu’ils auront soutenu ce régime avec zèle. Eux, ont toujours été fidèles à ce qu’ils sont et ils le seront à jamais. Laissons-leur ces mots de la haine car ils ne sont ni de ton vocabulaire ni du mien. Nous deux, je suis sûr que nous réclamerons qu’on les laisse avec le silence de leur honte, ce sera déjà bien assez lourd.

Un internaute, qui a réagi à l’un de mes articles, m’a dit : "vous, les Arabes, on va vous envoyer en Arabie Saoudite, à coup de pied au derrière". Comme je sais ton intelligence et c’est avec des hommes comme toi que j’ai milité, je vais le laisser à son langage, lointain de notre idéal, à l’opposé radical. Nous le laisserons vociférer, lui et ses petits camarades, en bas des articles, c’est la seule place où ils pensent avoir un grand courage.

Je ne sais pas si tu as des enfants, ils peuvent être fiers d’avoir un père pacifiste. Je suis de tout cœur avec eux car ce régime politique s’est toujours fait une spécialité d’arracher les hommes à leur familles. Tu reviendras vers eux avec la fierté d’avoir combattu pour tes idées, pas la peine de faire le héros et de t’embarquer dans des actions qui risquent de les priver d’un père. Le courage n’est pas l’action inutile mais la force des convictions. Tout ton parcours démontre que tu ne peux tomber dans cette violence qui n’est pas de ta nature, j’en ai une grande confiance.

Je ne mettrai plus jamais les pieds dans ma ville d’enfance mais s’il te venait un jour l’idée d’y aller, va voir de ma part, les lions de la Place d’Armes. Fiers comme Artaban, ils feront mine de ne pas te voir mais, au fond d’eux-mêmes, ils reconnaîtront un compatriote et seront ravis de te montrer la joyeuse Oran.

Le nom de l’œuvre, attribué par l’artiste, est "Les lions de l’Atlas". C’est dire combien tu seras également chez toi, dans ma belle ville.

Sid Lakhdar Boumédiene

Enseignant

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Commentaires (26) | Réagir ?

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fateh yagoubi

de quel intellectuel parlez vous?

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Afif haouli

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