Comptine pour trois panthères banlieusardes (à la mémoire de Houria Zanoune)

Poème de Mohamed Benchicou écrit en février 2006 à la prison d’El-Harrach en souvenir de Katia, Nour-El-Houda et Amel, trois jeunes filles, assassinées par les intégristes islamistes parce qu’elles avaient refusé de porter le voile.

Que ne m’as-tu, mère, faite capucine

Que j’étouffe dans ma soutane

Mes vingt années de grâce bédouine

Et vos vingt siècles d’irrévérence ?

Tu ne m’avais rien dit de ce vertige mutin,

Secrète volupté des anciennes guerrières,

Péché furtif des amantes de Grenade,

Qui vous envoûte femmes de ma terre

Depuis les premières coupes berbères

Et qui me prit, mère, au premier lait de ton sein…

La soupe a refroidi, Katia

Et notre porte se dénude de ton odeur…

Ne pourrais-tu, Houda, écourter la nuit sur la plaine ?

Le soleil ne se lève plus sans ton ombre.

Sur Haouch Boudoumi guette avec moi les hirondelles

Houria, à l’une d’elle tu reconnaîtras une mèche d’Amel.

J’ai entendu le lierre blasphémer

Et une libellule maudire les ancêtres :

Jusqu’à quand poursuivrez-vous nos filles

De votre malédiction de la lumière ?

N’avez-vous pas assez d’adolescentes nues

Pour peupler vos légendes

Et de vierges insurgées

Pour remplir vos cimetières ?

Combien faudra-t-il à cette terre

De sang de jouvencelles

Et de nymphes poseuses de bombes

Pour qu’y germent enfin des torches dans sa nuit ?

Ne savez-vous pas que les vigiles des ténèbres

Ont toujours eu peur des sourcils libérés ?

Pourquoi fallut-il à vos déesses une autre guerre

Pour crever ce voile noir sur le ciel d’Alger ?

Que ne m’as-tu faite, mère, apatride et sans vanité

Que j’oublie parfois de m’enorgueillir

De mes vingt années de souveraineté

Et de vos vingt siècles d’impertinence ?

Tu m’as transmis une fièvre démodée

Et j’ai suffoqué de tant d’impiété

Que me remboursaient Dieu et l’histoire.

Je l’avais sentie monter en tignasse noire,

Autour de mon front de femme ressuscitée,

Cette fronde, mère, au premier lait de ton sein

Je t’appellerai Djamila et tu revivras, Katia

Au bras du chanteur napolitain,

Une crinière sur ta voix,

Et se rallumera le fusain

A l’appel d’un rêve exaucé

Sur Alger délivrée de ses cagoules…

Je t’appellerai Z’hor, Samia ou Ourida,

Et chaque nom t’embellira, Nour-El-Houda.

A douze ans tu fis trembler le Diable :

Tu as dit non à sa nuit

Et l’enfer se résigna.

Je t’appellerai Hassiba et tu te retourneras :

Amel, depuis la première flèche sur un croissant

Sur cette terre toutes nos sirènes hantent le même destin :

Elles naissent d’un ciel inespéré sur nos obscurités

Et brûlent leurs corps dans nos désespoirs.

Nous survivons tous par leurs filets de lumière

Qu’elles ont plantés au cœur de la nuit

Et nous rêvons de ce fil d’or du caftan sacré et de la pelisse de Dieu,

Pour broder ce message sur ta plaine soulagée :

«Merci…».

Je suis fatigué, fils,

De ma prison et de toutes les prières qu’on m’a confiées

Mais sache, avant de t’en aller,

Si tu redoutes le chemin noir,

Que désormais nous savons tout du chandelier.

D’une flammèche nue et têtue,

Les sirènes de ma terre,

Violées, torturées puis égorgées,

En soixante années de calvaires,

Les sirènes de notre terre

Ont éclairé nos odyssées,

Allumé un bout d’orgueil

Et donné un nom à nos mères…

Prison d’El-Harrach

Février 2006

A la mémoire de Katia, Nour-El-Houda, Amel

Un commentaire

  1. De doux prénoms qui résonnent dans nos oreilles comme le chant des sirènes ," les sirènes de ma terre ", de celles qui nous montrent la direction des vents , les vents de la liberté , de l'indépendance , de l'émancipation.Les sirènes de notre terre /Ont éclairé nos odyssées,/Allumé un bout d'orgueil /Et donné un nom à nos mères…Qui nous ont rappelés à nos origines.

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