«Algérie musulmane» contre «Algérie française» : du 9 au 15 décembre 1960, les Algériens manifestent dans leur capitale et dans les grandes villes du pays pour protester contre la politique du général de Gaulle. Alors que l’Algérie commémore le cinquantième anniversaire du 11 Décembre 1960, la revue Naqd d’études et de critique sociale, publication algérienne de référence au Maghreb, édite un hors série consacré à ces événements.
Daho Djerbal, historien et directeur de la revue Naqd, revient sur cet épisode considéré comme un tournant historique dans le déroulement de la guerre.
Pourquoi avoir appelé ce hors série «11 Décembre 1960. Le Diên Biên Phu politique de la guerre d’Algérie» ?
La métaphore est de l’historien allemand, le Pr Hartmut Elsenhans qui, dans sa contribution à ce supplément, rappelle que s’il est vrai que les forces colonialistes ont été capables d’anéantir en grande partie le potentiel militaire de l’ALN en Algérie et d’«assécher» les maquis à l’intérieur (regroupement des populations rurales dans des camps sous contrôle militaire français), tout en recrutant un nombre important de supplétifs musulmans (158 000 au 1er janvier 1960), l’effort militaire s’est avéré inutile. Challe ne réussit même pas à transformer cette masse de supplétifs, de collaborateurs, en parti politique comme il le souhaitait pour créer une base musulmane de masse pour son Algérie française. La plupart des candidats aux élections étaient des créatures de l’armée. Les commissions d’élus, établies en 1960 afin d’avoir un partenaire pour un futur dialogue, n’aspiraient même pas à jouer un rôle politique autonome. On ne pouvait donc pas proclamer la victoire des armes françaises et prétendre que le FLN bloquerait par la terreur le dégel politique. Les manifestations de décembre 1960 que l’on voulait un soutien massif des populations algériennes à l’initiative gaullienne d’intégration derrière le slogan d’«Algérie algérienne» se transforment en ralliement public à la cause du FLN et du GPRA. Les manifestations de décembre 1960 sont, comme le rappelle Elsenhans, la victoire décisive des nationalistes algériens sur le plan politique et constituent donc le véritable Dien Bien Phu de l’armée française dans la Guerre d’Algérie.
1960… Une année particulière. De Gaulle infléchit sa politique, commence à parler d’ «Algérie algérienne», la majorité de l’opinion française est acquise à l’idée d’une solution politique, la France accède au club des puissances atomiques après les essais nucléaires dans le Sahara…
Le 16 septembre 1959, de Gaulle parle encore de «communautés diverses, française, arabe, kabyle, mozabite, etc., qui cohabitent dans le pays». En mars 1960, il lance l’idée d’«une Algérie algérienne», qu’il caractérise comme n’étant pas une province comme les autres provinces françaises. Dans le discours du 4 novembre 1960, il parle d’une République algérienne qu’il nie avoir existé, mais «[qui] existera un jour». Le 10 décembre à Tlemcen, il invite «les Algériens de quelque communauté que vous soyez», mais ne distingue plus de communauté diverse parmi la communauté musulmane dont l’unité est admise.
Une des conséquences des manifestations de décembre…
La France se résigne à l’existence d’une nation algérienne avec qui elle devra avoir à traiter. C’est à partir de ce moment que la France entame des négociations où elle ne prétend plus défendre son rôle d’arbitre entre communautés mais uniquement ses propres intérêts dont bien sûr aussi ceux de la minorité européenne. Le slogan d’ «Algérie algérienne» reste donc ambigu jusqu’au bout. Le GPRA qui a bien compris l’enjeu ordonne aux militants du FLN qui ont survécu au plan Challe et au quadrillage des villes par l’armée française de scander «Vive le GPRA», «Vive l’indépendance». Pour ce qui est de l’opinion publique française, le oui massif au referendum sur l’autodétermination de l’Algérie est en réalité un soutien à la politique du général de Gaulle dans son bras de fer contre les putschistes de l’armée et les ultra-colonialistes. La grande majorité de la droite en France est convaincue qu’il n’y a pas de «solution plus française» que celle que le général de Gaulle considère encore comme réalisable, une politique fondée sur la priorité qu’il donne à la nécessité de maintenir le rang de la France dans un monde en pleine mutation.
Du côté algérien, le FLN et les maquis sont divisés…
Devant les dangers qui se profilaient quant au sort de la résistance armée et quant au destin de l’Algérie, le mot d’ordre d’«Algérie algérienne» lancé dès les premiers jours des manifestations de décembre 1960 est alors venu comme une première réponse. Mais ce slogan pouvait tout autant mener à la solution envisagée et planifiée depuis octobre 1957 par le Conseil d’Etat français, c’est-à-dire à une forme d’association avec la France qui n’excluait pas la poursuite de la dépendance. L’Algérie française avait fait son temps. Les manifestations de décembre 1960 signaient sa fin inéluctable. Face aux périls qui s’amoncelaient, et aux luttes intestines au sein du FLN/ALN, qui n’étaient pas des moindres, le peuple algérien a pris sur lui d’assumer la relève du front, de son armée de libération et de son gouvernement en exil. Il avait confusément compris qu’il lui revenait maintenant de sortir et de s’exprimer, de défendre par lui-même ses intérêts. Il entrait ainsi brutalement dans la scène politique en tant que sujet et acteur de son propre destin.
Les manifestations de 1960 ont donc fait surgir un nouvel acteur dans les villes : le peuple. C’était un mouvement spontané tel qu’on en verra d’autres dans l’histoire de l’Algérie, comme la révolution d’octobre 88… ?
En vérité, ce n’était pas la première fois que les Algériens occupaient la place publique et exprimaient leur opposition à la politique coloniale de la France. Déjà en 1934, des manifestations avaient amené à des affrontements avec les forces de police à Alger. Les militants indépendantistes de l’Etoile Nord-africaine prennent alors appui sur les jeunes des quartiers populaires pour lancer le Parti du peuple algérien. Mai 1945 aussi a été une date où le peuple s’est exprimé pour l’indépendance. Décembre 1960 comme octobre 1961 à Paris ont été autant de moments historiques où le peuple a pris conscience de son rôle comme acteur décisif de son propre destin. On ne peut pas dire autant d’octobre 1988 et il ne me semble pas que le terme de «révolution» est très approprié pour ces événements-là. Mohammed Harbi le dit bien dans sa contribution : «L’ébranlement d’octobre 1988 a montré que la plèbe urbaine n’était pas susceptible de construire une contre-société et un contre-pouvoir».
Que reste-t-il aujourd’hui de cette date dans la mémoire collective ?
De ces manifestations de décembre 1960 en Algérie, il reste peu de choses dans la mémoire collective d’autant que près de 80% des Algériens sont nés après 1962. La narration qu’en font celles et ceux qui y ont participé est purement anecdotique malgré sa charge émotive. C’est toute la problématique du rapport entre mémoire et histoire. Il ne me semble pas que ceux qui y participaient avaient conscience de la portée de l’événement qu’ils étaient en train de vivre ou de créer. Ce n’est qu’avec le recul du temps qu’ils ont fini, pour certains, par l’interpréter à la lumière des écrits et des commentaires qui en ont été faits. C’est politiquement et historiquement que l’événement prend du sens. Aujourd’hui c’est encore politiquement que l’écriture de l’histoire se joue. Tout est fait dans les manuels scolaires comme dans les publications soutenues par le pouvoir gouvernemental pour désamorcer le caractère révolutionnaire des manifestations de décembre 1960.
Par Mélanie Matarese
12 décembre 2010
https://blog.lefigaro.fr/algerie/2010/12/-pourquoi-avoir-appele-ce/




Le dernier safari d’un général des colonies
Comme chaque fin d’année, l’Algérie commémore une des périodes les plus prestigieuses de sa résistance à l’occupation étrangère, celle des manifestations du 11 décembre 1960. Une date charnière dans la lutte des Peuples à disposer d’eux-mêmes. Les populations notamment celles des grandes villes sont sorties dans les rues contre la soldatesque coloniale, ses troupes spéciales et ses chars, mains nues, pour rappeler aux sorciers de l’époque que l’Algérie est une et indivisible. Le monde a vécu intensément ces manifestations qui ont vu les populations algériennes se dressaient comme un seul Homme contre une autre imposture, une tentative inavouée de détournement de l’Histoire.
Les tenants d’une Algérie enchaînée au royaume des Francs ont cru effacer de la mémoire humaine un peuple, une identité, une culture, une Histoire plurimillénaire qu’aucun envahisseur n’a pu réduire ou dissoudre. Ils furent pourtant nombreux ces envahisseurs à venir s’échouer sur ces rivages d’Afrique. De leurs passages, de leurs règnes subsistent encore des traces, des vestiges. L’Afrique de Massinissa restera africaine.
A contre-courant des nostalgiques coloniaux, la realpolitik de cette fin de millénaire imposait une de ses vérités, la fin du colonialisme.
En effet, l’homme fort de l’Etat français venait d’accorder l’indépendance à toutes ses colonies. Pas moins de Treize territoires de son empire colonial ont bénéficié d’une indépendance sans heurts, sans que le sang coule. La Mauritanie fut le treizième et dernier pays à devenir indépendant le 29/11/1960. Le général De Gaulle accorda à pas moins de huit colonies, et à 48 heures d’intervalle durant son safari africain, les indépendances. Huit nouveaux Etats naîtront entre le 1er août, le Bénin, et le 17 août 1960, le Gabon !
Mais l’Homme du 18 juin, rappelé le 13 mai 1958 pour sauver son pays de l’éclatement engendré par la guerre d’Algérie, ses contraintes et ses conséquences, entretint les dilemmes du genre « je vous ai compris », « de Dunkerque à Tamanrasset », « la paix des braves »… tout en déployant des stratégies guerrières pour annihiler la Révolution algérienne ou lui imposer ses solutions à lui.
Il en fut ainsi de sa troisième voie. Entraîner le Peuple algérien pour faire écran aux combattants de la liberté tout en s’opposant aux ultras de l’Algérie de Papa. D’une pierre, deux coups comme dit l’adage. Le recours à cette troisième voie pour résoudre le problème algérien devenait une obsession du sauveur de la France du déshonneur hitlérien dès sa venue au pouvoir encore plus en cette année 1960. Cette vision machiavélique pour contrer un processus, devenu irréversible, de décolonisation n’était pas nouvelle. Théoriquement, de vrais coups de béliers maturés dans les officines de nostalgiques de l’ère coloniale mais qui s’avéreront des coups d’épée dans l’eau. Ecraser la dissidence d’une armée alliée à l’OAS et à ses ultras pour asseoir son rôle d’arbitraire, de sauveur d’une Algérie de sa vision, de ses thèses.
Sa sortie à Ain Temouchent le 9 décembre 1960 fut le prélude de l’échec de sa troisième solution pour mettre fin aux évènements de l’Algérie de la France coloniale, reconnus cinquante ans après en tant que « la guerre d’Algérie ». Il joua avec le feu, il s’y brûla.
Les manifestations lancées par des cercles occultes prirent des tournures désastreuses pour le pouvoir colonial, heureuses pour l’Algérie combattante. Les populations algériennes exaspérées par plus d’un siècle de domination, de règne de l’indigénat avec leurs lots de crimes, de génocides, de dépossession mais aussi une guerre d’extermination qui venait de boucler sa sixième année rappelèrent à la France en prenant à témoin le monde qu’il ne peut y avoir que l’Algérie de la déclaration du 1er novembre 1954 et du Congres de la Soummam. L’Histoire a repris son cours. L’Algérie a réintégré sa place dans le concert des Nations après de laborieuses négociations avec le belligérant français et surtout une année et demi de guerre totale livrée par cette quatrième puissance mondiale à un peuple désarmé et démuni.
La France qui a fait son mea culpa aux pays de ses anciennes colonies en leur octroyant l’Indépendance, doit demander pardon aux pays qui ont arraché leur indépendance par le sang, la mort et les souffrances comme ce fut le cas de l’Algérie.
La loi par laquelle la France des droits de l’Homme fait l’apologie de son colonialisme pour l’assimiler à une civilisation fait partie de ce sang impur qui irrigue les sillons de France et de Navarre ! Après tout, c’est un problème franco-français.
Par Salah Amer-Yahia,
Président de l’Union des parents d’élèves de la wilaya d’Alger
10/12/2010
à l’époque nous habitions au "ruisseau" juste en dessous du "ravin de la femme sauvage". je peux vous dire que lorsque de gaulle était venu en algerie, les pieds noirs ont commencé à manifester "algerie française". les algériens voulaienbt contre manifester mais le fln avait interdit cela. le 10 décembre à belcvourt ( pas loin du ruisseau) des pieds noirs avaient tiré des coups de feu à partir de certains balcons d’immeubles et touché de paisibles algeriens qui se rendaient à leur travail. cela a fait enrager les algeriens quiç deciderent de manifester "contre la volonté du fln".le 11 déferlement à salambier, au ruisseau et belcourt. le fln était dépassé dans son interdiction. en milieu de journée le fln a pris "le train en marche" et a tenté tant bien que mal à encadrer les manifs. à l’entv des vieux carcars viennent nous seriner que le fln avait décidé et organisé les manifs du 11 décembre. FAUX !!!!! je vous donne une référence qui appartient au fln et qui ne peut etre taxée d’"anti fln", en l’occurence "EL-MOUDJAHID" du mois de décembre 1960 qui reprend en faisant siennes les interviews entreprises par les journalistes du monde dans lesquelles " de jeunes algeriens crient aux journalistes : nous ne sommes pas fln, le fln nous interdit de manifester, nous manifestons quand meme car nous avons ras le bol du colonialisme et nous vous l’indépendance" etc…etc… ça c’est el-moudjahid clandestin de 1960 qui l’écrit noir sur blanc. la falsification de l’histoire n’est ce pas de raconter des choses fausses?
Il est difficile d’admettre que les manifestations de décembre furent spontanées. Une révolte est toujours l’aboutissemnt d’un très long processus d’accumulation et de fermentations multiples. Ensuite il y a l’intervention du catalyseur, ou du détonateur. Le catalyseur a été encore une fois ce militant de base, très discipliné et toujours à l’affut de la moindre opportunité. Sans les dizaines, voire les centaines de catalyseurs que le FLN historique – rien à voir avec les opportunistes du 19 mars et ceux que nous en connaissons aujourd’hui- a réussi à faire tourner la manifestation à son profit. J’entends au profit de la cause pour laquelle des centaines de milliers s’étaient sacrifiés.
En fait, la guerre d’Algérie, celle dite d’indépendance, a eut 3 dates très précises qui l’ont définitivement propulsée au devant de l’opinion internationale, et donc vers une issue inéluctable :
– La première fut incontestablement celle de l’insurrection du 20 aout 55 qui embrasa le Nord Constantinois et qui fit au moins 12.000 victimes civiles et souvent innocentes.
– La seconde fut et l’article le souligne parfaitement, la manifestation du 11 décembre 1960 et sa très forte médiatisation, et là le système de Gaulle a parfaitement était détourné par les sentinelles du FLN et exécuté au prix du sang par la population algéroise entre autre,
– Enfin la troisième, sera celle du 17 octobre 1961 en plein cœur de Paris. Avec les ratonades et les massacres que l’on sait et qui auront définitivement scellée le sort de la guerre.
Il y eut également un homme dont la lucidité n’a jamais été prise à défaut y compris après mai 68, c’est le général de Gaulle qui voyant poindre le danger d’une scission à l’intérieur de la société française, aura finit par admettre que seule une séparation chirurgicale, donc douloureuse, parce que sans anesthésie et dans l’urgence, pouvait sauver son pays. Les martyrs de décembre 60 et d’octobre 61 l’auront définitivement conforté dans cette voie. Merci à l’auteur d’avoir rappelé que le nombre de supplétifs, donc de harkis était de 158.000 en 1960. On peut leur faire confiance, la démographie galopante, ils connaissaient bien, ce qui laisse supposer qu’à la veille du 3 juillet 1962, ils étaient au moins 200.000 ! Encore la preuve que sans une réelle mobilisation sensibilisation des masses et sans leur soutien, point de sortie ! Rendons à César ce qui lui revient ! L’historien et la journaliste y sont parfaitement parvenus. Amitiés Aziz Mouats, Univ de Mostaganem
C´est vrai qu´en etant gamin, on ne savait pas l´importance de la portée de cette manifestation qui etait pour moi la premiere. Mais je resentais pour la premiere fois dans ce bain de foule que j´appartenais à un peuple autre que celui de tout les jours.C´est la aussi que la majorité criaient "Algerie algerienne", identité nouvelle pour moi, les autres "Algerie musulmane". Les uns etaient pacifiques, d´autres saccageaient tout sur leur chemin. Ils faisaient descendre les "francais" de voiture, les tabassaient et roulaient leurs voitures du haut du "djebel" à climat de france.Ce n´etait plus de bonne guerre…
ce n’est pas, un lieu pour debattre, mais j’aimerais bien comprendre, pourquoi le 11 decembre 1960 serait, une action revolutionnaire du peuple et pas celles (les journees) d’octobre 1988.a mon sens cela a fait autant avance l’histoire des peuples, vers leur emancipation….c’est les travailleurs pauvres dans les deux cas qui ont investis le terrain d’affrontement(plus familial en 1960), meme en 1988, avec la duree on a commence a voir les femmes au foyer s’investir et le mouvement devenir encore plus populaire….alors c’est quoi revolutionnaire….apres decembre 1960, il y eu l’independance, et on a ete a l’ecole, pour devenir journaliste ou historien et suite a octobre 1988, les journalistes ont beneficies de la liberte d’expression, pour defendre leurs points de vue…les points communs aux deux dates, c’est que et l’independance et la liberte d’expression sont restees tres relatives pour ne pas dire jugulees, autre point commun, la contre revolution a bien reagi et les acquis de decembre 1960 et d’octobre 1988 ont ete serieusement malmenes, n’est ce pas
A’ quoi bon a servi de liberer le pays pour vivre en etranger assimilable à l’arabité dans les meilleurs des cas? Un colonialisme cache un autre plus incidieux!