La porte de Boussad

L’avouerai-je ? Je n’ai pas sursauté à la mauvaise nouvelle. Boussad Ouadi s’en va et la Librairie des Beaux-arts va fermer ses portes. Non, je n’ai pas sursauté. J’ai toujours associé Boussad Ouadi à une porte fermée. Etrange. Etrange ? Je ne sais pas. Je revois les photos. Celle-là d’abord. Boussad au Salon du livre d’Alger. Devant son stand sauvagement scellé avec des planches et des clous. Il venait d’exposer Les geôles d’Alger, mon livre que personne ne voulait éditer. Lui, avait osé. Il reçut mon manuscrit alors qu’il veillait son père mourant, son père, le vôtre, le mien, un homme qui s’était saigné pour instruire ses neuf enfants et dont le seul luxe, le luxe maudit, était cette cigarette qui allait l’emporter. Boussad en parlait avec dévotion. « Il m’a laissé deux ou trois clés pour la vie. » Il lut donc le récit de mes deux années à la prison d’El-Harrach, le récit de nos calvaires présents, alors qu’il veillait ce père agonisant, son père, le vôtre, personnage de nos calvaires anciens, orphelin dès la petite enfance, fils unique sauvé de la misère par un oncle instituteur, devenu ouvrier ébéniste, puis technicien en tout genre chez un riche juif algérois qui possédait les cinémas d’Alger. Le Plaza et le Marignan de Bab El Oued, le Colisée et le Versailles. Encore des portes fermées. Boussad lut ce récit, comme il le dit lui-même, en des moments dérobés à l’atmosphère de deuil et de tristesse et me répondit tard dans la nuit. « J’ai trouvé beaucoup de réconfort dans la lecture de ton texte. Mon père était un homme de bien, qui m’a beaucoup appris et je ne savais comment le remercier. Je crois que ton texte me permettra de le faire, car il résume, au fond tout ce que je sais de la vie : faire son devoir, vis-à-vis de sa conscience d’abord et des valeurs morales qu’on place au dessus de tout, même au péril de la vie. Que vaut une vie hors la dignité et le respect de soi ; être solidaire des autres, des plus faibles, être de son temps, en harmonie avec la nature, la société et ses mœurs, dans la mesure, la générosité et l’effort. Ton témoignage m’a beaucoup ému et je serai honoré de le publier, quoi qu’il en coûte. »

C’est ainsi qu’est né un livre. Tard dans la nuit. D’une solitude. Tard dans la nuit, la nuit, ses portes sombres qui verrouillent les vieux tunnels noirs de nos pères, les portes sacrées des ténèbres, les portes du mensonge, de l’hypocrisie, de l’ignorance, de l’aliénation et de la servitude. Boussad s’était retrouvé seul, avec les clés de son père, devant ces portes massives, seul, de cette solitude qui accompagne, dans mon pays, les fous, les femmes et les traqueurs de lumière. Ils sont, comme ça, quelques-uns dans ce territoire pourtant dominé par l’éclat de la verroterie, ils sont une poignée d’hommes et de femmes, de femmes surtout, à rêver du même voyage, de père en fils, depuis des siècles, à la recherche d’une lumière improbable. C’est l’idée de la lumière qui leur est indispensable. Ils sont comme les oiseaux de Farid al din Attar, ils sont partis un jour à la recherche du SimorgSimorg, ils traversent le temps avec des élans fous, ainsi que les oiseaux rassemblés par la huppe, avec des élans fous mais aussi avec des reculs épouvantés, dans les paysages redoutables et intimes de l’humanité. Ils savent que nombre d’entre eux disparaitront, comme les oiseaux de Farid al din Attar, submergés par les océans, dévorés par la soif, anéantis par le soleil ou les bêtes sauvages, certains s’entre-tuant tandis que d’autres abandonneront la route. Ils savent tout cela, mais ils préfèrent ce risque millénaire à l’insoutenable indifférence à la lumière. l’oiseau mythique, l’oiseau fabulé, si beau que nul ne peut le regarder. Pour voir le

Ils sont une poignée qui rêvent du même voyage, de père en fils. Ils n’ont jamais oublié le visage du père, nos hameaux nus, nos cordillères éternelles et ces contrées perdues où bat le cœur de la nation. Ce sont les descendants de cette race impérissable de gens humbles de ma terre, ces hommes aux visages brûlés par les épreuves, ces femmes au regard résolu et dans lequel Dieu avait déposé l’expression d’un demi-siècle d’abandon et de ténacité, ces gens que j’avais trouvés devant la porte de la prison, ce 14 juin 2006. …

A quoi pensait donc Boussad sur cette photo, au Salon du livre d’Alger, devant son stand sauvagement scellé avec des planches et des clous ? Nous étions le 31 octobre 2007. Bouteflika venait de donner le coup d’envoi du 12e Salon du livre d’Alger. Les geôles d’Alger est exposé à côté de La Dignité humaine d’Ali Yahia Abdenour. Le chef de l’État avait à peine quitté l’enceinte de la Foire que les cerbères avaient déboulé sur le stand des éditions INAS, tel un commando de la Gestapo, éventrent les cartons à la recherche du livre Les geôles d’Alger, ordonnent de retirer les affiches montrant l’ouvrage, enjoignent au personnel de quitter les lieux puis, comme dans un mauvais sketch, osent le geste carnavalesque : ils murent le stand à l’aide de grandes planches ! C’étaient les cerbères d’un régime qui a peur d’un livre, c’est-à-dire d’une déraisonnable petite lumière qui viendrait à s’aventurer dans les opacités du pouvoir. Et laisser des traces. Ah, les traces ! Que peut un gouvernement contre une poignée de traqueurs qui rêvent, de père en fils, depuis des siècles d’ouvrir ces portes par l’arme de la démesure, la littérature, le livre, les mots ? Ecrire. Écrire pour moi, pour ma terre, pour porter la sagesse, l’histoire et la mémoire de mille douleurs, de mille histoires, de mille combats, de mille rêves. Écrire pour laisser des traces, autres que les traces du désert de l’homme, autres que les traces de nos égarements, laisser de nos traces une sagesse ressuscitée, peut-être un patrimoine et, qui sait, une mémoire ! Peut-être Naguib Mahfouz avait-il raison : « L’écriture est maîtresse : elle agit sur la culture et sur les civilisations. »

A quoi pensait Boussad devant cette porte fermée ? Et devant celle-là, Boussad devant le siège du journal Le Matin. Encore une porte fermée. Conférence de presse. La veille, les vigiles avaient proposé un marché : rouvrir le stand sans «le livre de Benchicou». Boussad avait refusé. Les journalistes étaient obsédés par une question : pourquoi se battre pour un livre dans une guerre inégale ? « Pour l’avenir, avait répondu Boussad. Si on se tait, c’est le quitus à la République bananière. » Quelqu’un avait demandé : « Qu’allez-vous faire ? » Boussad avait répondu : « Jeter le livre au milieu du peuple ». Au milieu de tant d’arrogance, il avait pris une décision qui ne lui ressemblait pas, celle d’organiser, partout, des rencontres avec le public, à commencer par sa librairie du centre d’Alger. « Vous ne risquez rien ? »

Rien qui ne soit plus irrémédiable que le silence.

Les traqueurs du Simorg savent que nombre d’entre eux disparaitront, mais ils préfèrent ce risque millénaire à l’insoutenable indifférence à la lumière.

L’histoire de ces vigiles des ténèbres qui décrétèrent blasphème tout réverbère sur ce peuple dépossédé de tout, s’était terminée, ce jour-là, par une fronde du peuple dépossédé. Oui, tout cela s’était terminé par cette autre photo qui donnait raison aux fous et aux rêveurs. J’allais l’oublier celle-là, cette photo d’une foule fière et bigarrée, attendant devant la porte encore fermée de la librairie, sous le regard confus des policiers armés de solides talkies-walkies et chargés de l’impossible mission de museler un livre. Ils étaient là, mères de famille qui revenaient du marché, vieux lecteurs du journal, étudiants aux cheveux gominés, belles jeunes filles au regard de feu, des chômeurs, beaucoup de chômeurs, des cadres, des provinciaux venus pour la circonstance…. Ils étaient là, à s’impatienter, sous les yeux résignés des flics, décidés à empêcher la censure d’un livre édité pour eux. Une fois de plus, ils avaient surgi du fond de leur solitude, pour tendre leur main coriace où se lisait l’espérance de la terre dans ses lignes et ses rides. A Boussad, il me semblait les entendre lui dire ces simples mots : « On ne s’est jamais vus, mais il y a longtemps qu’on se connaît, mon frère. » Boussad avait ouvert la porte et la séance avait duré cinq heures : jusqu’à épuisement du stock ! Devant une masse si inflexible d’hommes et de femmes décidés à aller à la rencontre d’un livre, les policiers avaient rebroussé chemin et Les geôles d’Alger, interdit au Salon d’Alger, vint au monde.

Alors oui, j’ai toujours associé Boussad Ouadi à une porte fermée et je verrai toujours devant la librairie des Beaux-arts planer une ombre, l’ombre du père, l’ombre des mères de famille qui revenaient du marché et celle des étudiants aux cheveux gominés, l’ombre des belles jeunes filles au regard de feu et des chômeurs résolus ; je verrai tous ces regards et je me souviendrai de Boussad, alors, comme le poète afghan, de tant de visages brûlés par le soleil, de tant d’hommes désespérés qui rentrent avec une brassée de faim, de quelque chose qui ressemble aux pleurs, de quelque chose qui ressemble au sang, de quelque chose qui ressemble à Alger, je me souviendrai que je dois écrire.

Mohamed Benchicou

9 commentaires

  1. Vous parlez de LUMIÈRE…!d’Alger à Ghardaia, d’Oran à Annaba, de Tindouf à Djanet via Tamanrasset territoires et contrées de LUMIÈRE…qui finira tôt ou tard par jaillir..se sera alors la fin du Cauchemar

  2. "Une porte fermée.." Mais une grande FENETRE ouverte sur l’Histoire Lumineuse d’un HOMME qui ne se resignera jamais à vivre dans les TENEBRES! Cela fait un bail que nous les leur avons laissés (Leurs TENEBRES)!

  3. Les convictions sont plus fortes et plus precieuses que tout, elles ébranlent les montagnes, merci pour tout votre courage Mr Benchicou, vous etes un exemple de cette Algerie qui ne baisse pas les yeux ni la tete, vous etes un exemple pour tous ceux qui ne se resignent pas et qui place leurs vies aux services de leur convictions, sachez que vous n’etes pas seul. Courage

  4. Ce matin, en lisant cet article, le café noir dont je me drogue quotidiennement n’a plus le même goût…
    J’avalais, à la place, les mots écrits par un Mohamed Benchicou, journaliste et nationaliste, homme épris de liberté, de dignité, d’humanité, … d’humannisme. Je goutait à la place les sentiments de Boussad, libraire, qui devant la mort de son père reste attaché à son pricipe et son idéologie, celle de montrer aux autres ce qu’on leur cache…
    J’avais à la bouche l’amértume de la Guestapo, cette police qui ne voit que son pouvoir mais jamais celui de la justice…
    Justice où est tu?
    Merci Sidi Mohamed

  5. Merci pour cette image des "traqueurs de Simorg", j’ose y croire qu’ils en existe toujours dans notre pays et que tout n’est pas fini.Non, non, c’est impensable qu’ils aient abandonné leur envol majestueux parsemé d’embûches et de portes fermées, ce voyage de rêveurs qui les mènera à la lumière et à la délivrance de ce beau et cher pays qui a rempli jadis les rêves et le souffle de nos glorieux chouhadas, un pays qui se retrouve étranglé et asphyxié par l’hydre intègriste et la mafia politico-financière.

  6. je réagit sur le fond :
    "faire son devoir, vis-à-vis de sa conscience d’abord et des valeurs morales qu’on place au dessus de tout, même au péril de la vie. Que vaut une vie hors la dignité et le respect de soi ; être solidaire des autres, des plus faibles, être de son temps, en harmonie avec la nature, la société et ses mœurs, dans la mesure, la générosité et l’effort. Ton témoignage m’a beaucoup ému et je serai honoré de le publier, quoi qu’il en coûte. »" vous pensez que c’est suffisant comme principe ? si ça se limite à ça on dira les hommes ont qlques dizaines d’années à vivre, à la limite si une partie des hommes est exploitée et s’il ya de l’injustice c’est au profit des uns et contre les autres. Vous me direz c’est au profit d’une minorité contre une majorité. Certes mais ils vont tous converger vers la disparition et le néant. Tenez si on prend une personne à la fin de la vie, avoir été parmi les uns ou les autres ne changera rien à son "avenir" (qui est le néant).
    Je pense que cet argumentaire est pauvre de ce point de vue. Mais c’est peut être là la ligne rouge que se donne M. Benchicou à sa pensée …

  7. De quoi ont ils peur, Mohamed Benchicou? De la lumière! La lumière qui éclaire, qui montre le monde, la vie, les gens. La lumière qui se cache derrière une porte qu’il suffit de pousser. La porte de l’Espoir, de l’Aventure Humaine, des défis impossibles mais toujours tentés. La lumière est là; elle veille, elle existe, elle guide. Mohamed Benchicou, votre voyage ne fait que commencer et vous nous emportez dans un délire que seule la Vérité peut comprendre. Boussad Ouadi a gagné.Il est le vainqueur d’une terrible tragédie( je n’exagère pas). Il sort grandi par une porte qui sera toujours ouverte. Celle de l’Homme digne.

  8. Si aujourd’hui nous sommes arrivés à nous exprimer librement et surtout démocratiquement c’est grâce à Monsieur BENCHIKOU. Il a sacrifié deux années de sa vie pour nous tous. Un BOUSSAD est venu s’associer à Benchikou au prix de sa liberté et des livres qui l’entourent. Un MOUH est venu sur les traces de BENCHIKOU pour exposer aux algériens les détails des virus mortels qui doivent être poursuivis et suivis d’effet.
    D’autres algériens viendront. Les portes sont entrouvertent. A nous de les ouvrir. Les leaders sus-cités sont devant nous.
    Où est le NIF algérien. Peut-être renaîtra t-il. Notre dignité nous interpelle. L’avenir de nos enfants en dépend.
    Bravo, mille bravos et mille merci à BENCHIKOU. Vous serez le sauveur de l’Algérie. Nous sommes avec vous. Que Dieu vous protége et vous donne longue vie.
    Merci MOUH d’avoir informé les algériens afin qu’ils se vaccinent.
    Merci BOUSSAD pour être resté au côté de BENCHIKOU.
    L’ALGERIE VIVRA avec où sans la France et les USA.

  9. Oui, nous exprimons librement dans cet espace;pour des raisons que l’on sait, la plume de Benchicou attire des lecteurs et intervenants souvent de qualité.Ceci dit, la rédaction doit faire apel à des poids lourds de l’ecriture à l’image de Sansal, Metref, Boudjedra, Zerouki…pour alimenter en "lumiere" les esprits épris de liberté et du respect du prochain.Je crois sincérement;faire jaillir la lumiere en soi est souvent une experience douleureuse, sinon dramatique et dans tous les cas mystérieuse c’est à dire avoir de la foi.De montreal…chrétienement votre.

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