La langue amazighe qui dérange et la poésie qui empoisonne le pouvoir algérien

De 3 minutes de micro à l’interdiction d’une conférence.

Par Smaïl Medjeber

La salle El Mouggar (ex-Aletti) d’Alger, dont le nom même est une arabisation-déformation du mot amazigh Amougger qui veut dire rencontre, aurait pu être, comme son nom l’indique, un lieu de rencontre pluriculturel. Au lieu de cela, si les murs parlaient, ses murs nous révéleraient tous les dénigrements dont furent l’objet certains intellectuels algériens dont Moufdi Zakaria, auteur de Kassaman ou Mohamed Dib, auteur de La Grande maison.

Située en plein centre de la capitale, cette salle était gérée par le ministère de la Culture et de l’information (c’est-à-dire : Inculture et désinformation). Autant dire que c’était tout simplement une forteresse bien gardée. S’y aventurer relevait purement du suicide. J’étais conscient et de l’impossibilité et du danger de tenter de s’introduire dans pareille tribune, chasse-gardée du pouvoir.

Ma jeunesse – j’avais 22 ans – et ma conviction de militer pour une juste, pacifique et noble cause me poussa à y passer outre. Mon ami Mohamed-Said Ziad, journaliste à Algérie-Actualité, m’y encouragea et me procura une aimable introduction. Après maintes tentatives, la direction de la salle m’accorda une participation à une soirée poétique collective.

Au lendemain de la promulgation du décret présidentiel portant Révolution Agraire, le ministère de « la culture », célébra cet événement. La matinée du 13 juillet 1972, M. Ahmed Taleb El Ibrahimi, l’occupant dudit ministère, eut, entre autres, à inaugurer une exposition de peinture. En clôture, une soirée de poésie fut organisée. Une soirée « Tahia thouwra ziraâiya ! » (vive la révolution agraire !), slogan du pouvoir, en vogue bien évidemment. L’animateur attitré des soirées poétiques était bien sûr un certain Essaihi. Ce dernier nous réunit au salon de la salle avant de monter sur scène.

Nous étions six poètes dont moi-même : 

– Et vous M. Medjeber, quel thème poétique allez-vous nous présenter ? me questionna M. Mohamed-Lakhdar Essaihi.

– Des poèmes anciens qui relate la colonisation française, l’expropriation des terres, la résistance populaire…

– En arabe ou en français ?

– En langue berbère.

– En langue berbère ? Mais personne, parmi le public, ne vous comprendra. Il vaut mieux traduire vos poèmes en arabe…

Il me donna un instant de réflexion afin de me décider. L’un des participants, me souffla à l’oreille, discrètement, en arabe :

– Jeune homme, ne te laisse pas intimider. La langue amazighe est la langue légitime, elle représente l’authenticité de notre pays. Tiens bon ! Dis tes poèmes en amazigh.

L’animateur, après avoir fait le tour de la table, revint à moi, s’enquit :

– Alors M. Medjeber, votre décision ?

– Je maintiens la langue de mes poèmes. Il y a parmi nous des poètes de langue arabe et de langue française. Il faut qu’il y ait quelqu’un pour dire des poèmes en langue amazighe.

– C’est votre dernier mot ?

– Oui.

– Alors je vous donne trois minutes de micro. 

Acceptez-vous ?

– Oui.

– Cela vous suffit ?

– Oui. Cela me suffit.

– Vous en êtes sûr ?

– Sûr et certain ! 

Sur scène, lorsque vint mon tour de passer devant le micro, l’animateur m’y présenta comme étant « La voix du Djurdjura » (sous-entendu : « .. et maintenant une voix folklorique locale pour nous amuser un peu »). Je déclamai mes poèmes. En fait c’étaient des poèmes d’auteurs anciens, puisés dans les recueils de Hanotaux et d’Amar Boulifa. Les trois minutes furent vite consommées. L’animateur m’invita alors à céder le micro. Je fis la sourde oreille et je continuai. Puis, pour ne pas céder à l’insistance de M. Essaihi, je m’adressai au public :

– Est-ce que vous comprenez ce que je dis ? Est-ce que vous comprenez la langue amazighe ? Est-ce que vous voulez que je continue ?

Le public m’ovationna et m’invita à continuer. L’arbitrage du public aidant, l’animateur de service se tut. Je restai trois quarts d’heure devant le micro ! A la fin de cette soirée poètique, on m’invita à aller à la caisse pour recevoir de l’argent. Comme les autres participants. Mais moi, je ne voulais pas être payé pour avoir défendu ma langue. Donc refus de ma part. Puis, à la sortie de la salle, ce que j’apprehendais surgit, un homme en costume cravate m’aborda brutalement : C’est toi Medjeber ?

– Oui.

– Comment as-tu eu le courage de dire des poèmes en berbère ?

– Pourquoi ? Faut-il du courage pour ça ? Ai-je commis un crime, tué ou volé ?

– Allez ! Aujourd’hui tu es sauf ! Gare à toi pour la prochaine fois !

Les exemples d’exactions, d’exclusion, d’interdiction , d’intimidation, de censure frappant la langue amazighe sont trés nombreux et flagrants : le chanteur Slimane Azem fut interdit d’antenne à la Radio nationale algérienne et de vente de disques ; Taos Amrouche fut refoulée de l’aéroport d’Alger, pour l’empêcher de participer au premier Festival Culturel Panafricain, en juillet 1969 ; la chaîne 2 diffusant en langue amazighe à la Radio nationale algérienne, fut menacée de ferméture ; Mouloud Mammeri se verra interdire officiellement de donner une conférence sur la poésie amazighe ancienne à l’université de Tizi-ouzou, en mars 1980. Ce qui provoquera la révolte estudiantine et populaire du 20 avril. Une révolte qui portera le nom de “Printemps berbère”, que le Pouvoir algérien dictatorial réprimera outrageusement, sauvageusement, violemment, jusqu’à des emprisonnements de militants.

Ces années-là, en plus de la langue amazighe qui le dérangeait, ce même Pouvoir, ce faisant, donnait ainsi raison à Kafka : « La poésie est un poison dans la soupe des rois ».

S. M.

N.B :

– Les faits relatés datent des années 1960, 1970 et 1980.

-Texte extrait de ABC Amazigh : une expérience éditioriale en Algérie, volume 1 de Smaïl Medjeber, paru aux Editions L’Harmattan

15 commentaires

  1. au lieu de pleurnicher en dénonçant sans arrêt, le Kabyle ferait mieux d'appliquer ses propres lois aux lieu de subir celles des autres, qui sont faites justement pour accélérer sa disparition.

    VIVE LE MAK
    VIVE LA KABYLIE

  2. Le MAK sera le moteur du fédéralisme en Afrique du Nord pour voir disparaitre à jamais le Zaimisme et l'arabo islamisme .
    Vive le MAK
    Vive la Kabylie
    Vive le GPK.

  3. Chapeau monsieur Medjber, l'Afrique du Nord de demain ne vous oubliera pas. Vous venez de ces montagnes qui font tenir l'Algérie debout. Nos tyrans sont déjà dans les poubelles de l'histoire, nos vaillants résistants issus du peuple sont et resteront dans nos cœurs.
    Notre culture est fortes, elle vie elle vivra.

  4. Nos rois ne mangent pas de soupe. Même si Jésus revenait sur terre pour transformer, non pas l’eau en vin, mais des fûts entiers de poésie en velouté bénit, nos rois, méfiants, n’y goûteraient pas. Et, en termes de soupe, ils détiennent une recette divine infaillible, héritée des banou-hillal, laquelle mélange murmures, chuchotements et révélations dans une agitation perverse, toxique et irréversible, ayant pour propriété unique, celle de rallier, en quelques petites cuillerées ingurgitées, tout sujet happé par la tentation en le transformant en combattant suprême d’une cause qui le détruit jusque dans ses racines les plus profondes.

    Ce sont ces mêmes combattants qui ont eu l’outrecuidance, « la hia la hachma », de gommer Assif (cours d’eau) et Ighzer (ravin) de nos repères géographiques pour les remplacer et regrouper en un seul mot: Oued. Le but évident étant de restreindre et d’avilir le vocabulaire des indigènes du terroir afin de le rendre conforme à « thaâravth », unique canal de transmission qui relie la Terre aux cieux où réside le père eternel. «Thaârav dhawal rabi, dheghess thamousni » (Matoub Lounes), n’est-ce pas?

    De toutes évidences, on ne peut prétendre appréhender la richesse de sa propre langue que dès lors que l’on en apprend d’autres. Et quand, à vos yeux, avec le recul cumulé, cette richesse rayonne de tout son éclat, le sentiment de fierté laisse rapidement place à une sensation de frustration et de rage absolue: Celle d’assister, en spectateur impuissant, au cantonnement de ce trésor (surtout, je me répète encore une fois, en termes de phonétique) assujetti à une symbolique réductrice dont les contours ne dépassent pas le cadre folklorique.

    Les langues du terroir sont des trésors inestimables pour l’humanité. Chercher à les éradiquer ou les affaiblir, c’est vouloir commettre un génocide culturel qu’il appartient à chaque berbère de récuser. Car demain, qui sait, n’en déplaise aux partisans de l’unicité céleste autour de « thaâravth », le berbère s’imposera tout naturellement comme pré-requis incontournable dans tout cursus d’études linguistique à travers le monde. C’est peut-être un rêve fou, mais après tout, n’est-ce pas dans l’ère du temps que de s’accrocher mordicus à ses credos ou ses croyances, quitte à en perdre la raison ? De plus, que peut bien peser sur la balance quelques petits fous du terroir face à ces millions de fous d’Allah déchaînés, prêts à en découdre avec la planète entière, s’acharnant à enterrer, avec une frénésie tenace, toute culture qui ne s’aligne pas vers la « kibla »?
    Ah si Qoreish avait vaincu !

  5. Azul dahmayen i Mas S.Medjber et tanemirt pour ce rappel de quelques facettes de la répression de ce régime autiste, stérilisant et inculte !! La répression est toujours la seule constante de ceux qui n'ont que l'échec comme programme, depuis 1962 !!

  6. Il est vrai qu'à l'évocation de toutes ces humiliations, de ces pressions et chantages subis, des sentiments de révolte et d’indignation (justifiés) peuvent naturellement nous saisir.

    Ceci dit, sur un plan purement linguistique, il est peut-être judicieux de se poser les bonnes questions loin du rôle victimaire qui nous en dispense généralement.

    Par « les bonnes questions » j’entends les moyens ayant permis à des langues comme l’anglais et l’espagnol de s’épanouir et, au-delà, de s’exporter.

    Nous connaissons déjà « les bienfaits » des différentes colonisations fondées bien évidemment sur la puissance militaire et économique des grands colons que furent les Anglais, les Espagnols, les Portugais et les Français.
    Les bienfaits ne concernent pas les populations colonisées, mais plutôt l’essor des langues respectives des colonisateurs ou « empires coloniaux » si vous préférez.

    Ensuite, vient le savoir et sa diffusion ainsi que l’innovation et la création ; ce n’est pas par hasard que le téléphone est appelé « tilifoune » en berbère.
    De même, les quelques mots arabes repris dans TOUTES les langues pour ce qui est des mathématiques ne sont certainement pas dûs à une quelconque sympathie du monde à l’endroit des Arabes eux-mêmes.
    Inventez quelque chose et il portera votre nom ou le nom que vous souhaitez lui donner.

    Ajoutez à cela l’histoire des langues liée à celle des locuteurs eux-mêmes, vous aurez (à peu près) les ingrédients permettant de promouvoir un quelconque parler d’un statut de patois à celui de langue à part entière.

    Les histoires de structures, de phonologie et de graphie apparaissent alors comme une sorte de « cerise sur le gâteau » que des linguistes peuvent à tout moment discuter, mettre à jour, mettre au goût du jour …dès lors que la LEGETIMITE d’une la langue n’est pas discutée.

    L’importance du nombre de locuteurs peut, je vous l’accorde, également influer sur le rayonnement (ou non) d’une langue. Celui-ci peut résulter parfois d’un phénomène tout bêtement naturel tel le taux de natalité (je pense au chinois par exemple).
    Mais, avions-nous entendu parler avec autant d’insistance d’une quelconque déferlante chinoise avant que les Chinois n’aient accédé au rang de puissance militaire et économique ? La réponse est non.

    Essayons donc, chacun dans son domaine, d’être les plus créatifs, les plus innovants et faisons de nos créations et de nos innovations les meilleurs moyens de promotion de ce berbère tant malmené.

  7. merci pour cet article monsieur SM, ça me va droit au coeur et ça me confirme que notre malediction vient du jour où on a accepté de renier nos ancetres et d'adopter ceux de Qoreichs qui nous ont rien demandé, la honte en plus;

  8. @Mass Beaudelaire
    le telephone en tamazight se dit "tilighri" ; la version "tilifun" est bien sure plus utilise pour les raisons que l'on connait. Tu as donne quelques bonnes explications pour les raisons de development et d'epanouissement d'une langue et ces meme raisons auraient pu contribuer a la langue Amazigh pour s'imposer en AFN. Helas depuis 62, la repression totale a terrifie les gens qui parlent et qui veulent developper leur langue tamazight! Aussi il ya eu des milliards de dollars depenses en Algerie pour enseigner et imposer la langue arabe, mais juste quelque DOUROS depenses pour tamazight.
    En 2012, Alors que je pensais etre chez moi en Algerie, sur la terre de mes ancetres qui ont toujours habites sur cette terre depuis l'avenement de l'homme sur la terre, le jour ou je devais aller a la cour de justice , j'ai eu besoin d'un interprete! Cela resume tout. La persecution continue.
    Massine.

  9. Que ceux qui sont contre l'Autonomie aient les capacités, la sagesse et la prévoyance de proposer un autre projet crédible ou qu'ils se taisent.
    Laissez le MAK debarasser la Kabylie des opportunistes, des médiocres, des lâches et des vautours.
    Laissez le MAK propulser la Kabylie et son peuple dans la modernité et le développement au sein de son espace mediterranéen.
    Quant aux autres régions, elles ont le choix entre l'Arabie saoudite, l'Egypte, la Syrie ou le monde libre et développé .
    Sachez une chose, l'après pétrole approche avec son lot de misère et de famine.C'est la guerre civile et le cannibalisme à nos portes.
    Sauvons ce qui peut l'être!!!!

  10. Avec tout ce que le pays kabyle et les kabyles ont vécu comme injustice,depuis 1962 à cette seconde, ou un embargo économique a été imposé par les mercenaires d'Oujda à la solde de l'arabo islamisme et de la France;notre seule voie de salut est l'autonomie!la seule richesse d'un peuple réside dans son intelligence ;l'exemple du Japon est à méditer!on n'a pas besoin de pétrole ,ni de gaz,qui ne tarderont d'ailleurs pas à disparaitre,vers 2020-2022!Amen!
    Vive le MAK
    Vive le GPK
    longue vie à Ferhat !le seul représentant kabyle authentique qui veut nous soustraire à l'hégémonie de l'arabo islamisme assassin de notre identité,quand aux autres,ils sont attirés dans la mangeoire!

  11. J'ai peur que la Kabylie deviennent Benghazi de l'Algérie. La région traître d'Algérie!!
    Ton Mak propose de mettre un prétendu poète entourés de guignoles. Soyons sérieux! Les algériens sont tous les mêmes, et pour la plupart des corrompus!! Ce n'est pas le Mak qui va nous sauver, encore moins le Crif avec qui il s'allie.
    Un extrait de naissance à 1000 da à la mairie de L’Arbaa Naït Irathen et vous dites que ce sont les arabes qui sont fautifs?? Arrêtez de dire n'importe quoi!
    Les jeunes kabyles partent se saouler à Tichy abandonnant leur terre et manifestent car la pomme de terre importée coûte 150da! et c'est la faute à qui ?? à la Syrie ??
    Nous n'avons que ce que nous méritons. C'est à dire, la récolte de notre paresse.

  12. Kabylie libre ?? Non merci !! C'est ton Ferhat qui va me nourrir de poèmes??
    Les kabyles francisés se prennent pour des européens alors que ce ne sont que des africains parmi tant d'autres. de l'extrême ouest du maroc jusqu'à l'extrême est d'egypte, nous sommes tous les mêmes!! Des paresseux! Un bobo, deux bobos, on demande l'autonomie !
    Autonomie dites vous?? et après ?? On vivre de quoi ?? Zit ouzemmour? Inighmene ??
    Les terres agricoles en kabylie sont devenues toutes bétonnées pendant que les maaskri (que nous critiquons à tout va )cultivent la pomme de terre et nous nourrissent et nous, on ne fait que râler!
    à Alger, c'est la faute des sionistes
    en Kabylie, c'est la faute des arabes,
    à l'est, c'est la faute des tunisiens
    à l'ouest c'est la faute du Maroc
    au sud c'est la faute du nord
    Allez! que chacun nettoie devant sa porte avant de critiquer son voisin. Commençons par ramasser toutes les canettes de bière qui salissent le paysage de la Kabylie, ensuite nous parlerons d'autonomie.

  13. Vous kabyles du Mak, lorsque vous allumerez le feu en Algérie comme l'ont fait les traîtres de Benghazi, vous serez les premiers à vous présenter à l'ambassade de France pour quitter cette Algérie que la plupart d'entre vous détestent. Vos marionnettes mènent leur guerre dans les bistros parisiens pendant que le bas peuple construit petit à petit ce pays.
    Venez mettre la main à la patte! La Kabylie n'a pas besoin de philosophes, elle a besoin d'hommes travailleurs pour la nettoyer, les cultiver, les repeindre, les construire, etc.
    Je suis kabyle, j'aime ma terre et mes concitoyens sont terguis, chaouis, turcs,kabyles, arabes, etc.
    Vous prétendez être des nationalistes alors que ce qui vous intéresse c'est le pouvoir comme le clan d'oujda, Frenda, et autres.
    Ne sacrifiez pas tout un peuple pour vos propres intérêts.
    Je suis kabyle et vous ne me représentez pas du tout, ni moi, ni ma famille, ni mon village.
    De toute façon, vous n'êtes que des internautes frustrés de ne pas avoir pu accéder à la grappe de raisin.

  14. Du printemps berbere,au printemps arabe,puis le printemps catholique et puis le printemps du monde Juste pour effacer les Racistes

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