"Je suis pied-noir, j’ai vu le film de Jean-Pierre Lledo et je réponds à Aziz Mouats"

C’est très étrange que vous vous sentiez trahi, professeur Aziz Mouats. Et cela me donne envie de vous répondre. Car vous exprimez, dans le film, beaucoup de choses qui correspondent à ce que vous dites là, dans cet entretien. Je me demande si le débat douteux qu’il y a autour du film n’a pas provoqué cette impression de trahison. J’ai trouvé, pour ma part, que tout le passage où vous interveniez était douloureux, au sens où, justement, l’histoire de votre oncle, et la vôtre, tout ce témoignage, cela faisait passer un message nettement indépendantiste, nettement tragique, concernant les luttes et les souffrances endurées, les déchirements, la guerre. Rien dans tout cela n’édulcore quoi que ce soit, rien. Au contraire, vous apparaissez comme un témoin d’une histoire terrible, un visage qui pourra rester dans la mémoire du monde, comme celui d’un Algérien torturé par un drame révélateur d’un moment de l’histoire algérienne. Je pense vraiment que les spectateurs s’identifient à vous et sont, alors, en empathie avec les Algériens, et non dans l’effacement des crimes des uns pour le déni des réalités autres. Cependant le but du film étant de témoigner des fraternités aussi, le couple qui a protégé pendant une période témoigne pour lui-même, pas plus. Exemple et trace de ces fraternités et de la complexité des postures et positions… Je ne sais comment on pourrait dire à un personnage réel, une personne, qui témoigne sur plusieurs moments et ne les retrouve pas tous, que c’est toujours le cas : on ne se retrouve jamais quand on est traduit. On croit être trahi mais on ne le serait que si les spectateurs ne recevaient pas le message essentiel qu’on voudrait faire passer. Or le message passe, que vous puissiez le croire ou pas. Et la vérité. Une vérité, car ce n’est jamais, forcément, qu’une vérité fragmentaire faite de morceaux à mettre bout à bout, en les reliant aux autres films, et pas seulement à ceux du cinéaste, mais à tout un tissu de réalisations, qui font la trame de la perception totale de ce qui fut. Dans ce tissu de films portant témoignage je mets aussi, par exemple (mais pas seulement), « Cartouches gauloises », film sur la guerre vue par un enfant, œuvre qui m’a touchée, ou «Pieds-Noirs, histoires d’une blessure », documentaire sur l’exil et ses douleurs… Et je mets aussi des films que j’aime moins, ou même d’autres que je n’aime pas du tout ou ne supporte pas. Là, vous donnez un visage à l’Algérie de votre oncle, un visage. Et à votre oncle le plus bel hommage qu’il pourra jamais trouver dans un film. Une existence d’une force insoupçonnée. En voyant le film je me disais que j’aurais aimé pouvoir vous parler. Et autour de moi les spectateurs, Algériens ou pas, pleuraient sur cette tragédie d’une mort gardant sa part de mystère, mais étant la mort de quelqu’un pour un avenir qu’il voulait autre. Comment le dire? Si on voit dans le passé une guerre qui fut aussi une guerre civile, si on essaie de ne pas regarder notre histoire en ne retenant que ce qui était nôtre, chacun dans sa communauté, on peut alors accepter que dans une oeuvre la réalité soit complexe et que dans cette œuvre des aspects nous dérangent, y compris dans ce qui nous concerne, y compris dans la traduction de ce que nous avons voulu dire de nous-mêmes. Pour moi, née en Algérie, mais vivant en France depuis l’adolescence, et ayant observé la réalité avec mes yeux d’alors, et les adultes avec cette lucidité douloureuse de l’enfance, je pense que toute représentation me trahit toujours un peu. Ou me blesse. Même quand elle montre ce que je sais vrai, mais n’accepte pas de devoir laisser définitivement dans cette réalité passée, qu’on ne peut plus changer. Je regarde les témoignages à partir de mon identité (« Pieds-Noirs », dit-on). Forcément d’abord à partir de mon identité, dans cette connaissance et ce souci des miens. (Mais qui sont les miens ? Il y a un moment où cette notion bascule. Miens les autres. Autres les miens. Je ne suis pas « que » cette identité.). Si cela bascule et ouvre la conscience, c’est justement grâce à des films comme celui-ci, qui font entrer en empathie avec des êtres dont les vécus et les choix furent parfois loin de nous. Et trop montrer, trop raconter, ce serait un obstacle à ces prises de conscience, à ces bouleversements du spectateur. (Vous regrettez l’absence de certains moments ou témoignages, mais peut-être qu’ils auraient eu l’effet contraire, qu’ils auraient empêché de recevoir l’essentiel de « votre » témoignage. Pour moi, c’est mieux ainsi. On comprend autrement, on entre dans votre parole et votre émotion, on intègre ce qui est montré et dit.). Je parlais du visage que vous donnez à voir, sans image bien sûr, par les mots, à travers ce portrait fait de votre oncle. Mais le vôtre aussi compte beaucoup, et donne une épaisseur et une présence, par l’image et la voix. Ce n’est pas trahi, puisque c’est.

Marie-Claude San Juan

5 commentaires

  1. Je ne pas vu le film, mais je lis les commentaires des uns et des autres, et je trouve dans votre commentaire Marie-Claude San Juan, beaucoup d’Humanisme. Je me demande si il n’y a pas confusions, entre les Systemes (comme le systeme colonial, ou le Systeme de l’Algerie Independante) et les relations entre les etres humains, dans les situations terribles de guerre et autres, au dela de leurs appartenance ethiniques, culturelles, partisanes, religieuses…Je veux dire confusions dans le film…mais je dois le voir d’abord.
    BonSoir A Saadallah, 11February08

  2. Héroïsme populaire contre barbarie coloniale,
    La honte de soi n’est pas la meilleure manière d’agréger.La France se mire dans son passé ; jusqu’à l’obsession, elle revisite ses heures noires, fait revivre les drames d’hier, ressuscite jusqu’à la nausée les lâchetés et les crimes, entretient une culpabilité déliée de toute connaissance des réalités.Mais oublie souvent que la démystificaion n’honore en rien son prestige.
    Elle ne pense sa relation avec l’Allemagne qu’à travers le prisme des années quarante, mais demande des réparations pendant l’occupation et ceux qui ont collaborés (95%) des français dont la majorité des pieds-noirs ont tenu allégeance à Pétain.
    Elle ne traite de ses rapports à l’Algérie que par le rappel de la guerre et de ses souffrances. Et dans ces deux cas, l’évocation du passé est tronquée ou mensongère.
    Comme le souligne, Corinne Chevallier. Historienne, fille de Jacques Chevallier, ancien maire d’Alger, son père, Jacques Chevallier, maire libéral d’Alger dans les années de feu, était viscéralement attaché à cette terre d’Algérie, au point où il y vécut après l’indépendance et où il repose aux côtés des siens, selon ses vœux.
    J’ai appris que le contexte colonial a largement défiguré l’histoire de ce pays.
    La guerre d’Algérie, ses violences et ses drames ont duré sept années, et mis un terme à une colonisation de cent trente deux ans.
    Qu’on le veuille ou non, des peuples ont été mêlés, entraînés dans l’orbite de l’histoire universelle, des cultures et des langues se sont heurtées et se sont rencontrées, des liens indissolubles se sont créés.
    La fin de cette période coloniale a été féroce en Algérie, parce qu’à Paris la lucidité manquait, et empêchait de tirer les conséquences de la dérive du système. Faut-il accabler de cela le peuple français ? Il a été consulté à deux reprises par référendum à l’initiative du Général de Gaulle. Il a répondu clairement en 1961 en faveur de l’autodétermination et en 1962 en faveur de l’indépendance de l’Algérie.
    Au moment où le monde entier découvre la malfaisance des réseaux islamistes, on mesure à quel point le peuple algérien, soumis à une vague d’attentats sanguinaires depuis les années 90 a été laissé à sa détresse face aux islamistes formés en Afghanistan ; tandis que plus de deux cents milles civils périssaient, les observateurs parisiens ne cessaient de tenter de disculper les fondamentalistes, ou de semer la confusion en faisant mine d’ignorer « qui tuait qui ». Qui s’est soucié du grave fossé creusé à ce moment crucial où l’Algérie avait plus besoin de solidarité que de réquisitoires ? Avalanche de commentaires sur les crimes d’hier, mais silence et absence de solidarité autour des victimes des crimes d’aujourd’hui.
    Des millions de Français ont leurs racines en Algérie mais leur avenir est en France et ils forment un pont entre les deux rives. Il y a aujourd’hui en Algérie plus de francophones qu’il n’y en eut en cent trente deux ans de colonisation.

    cordialement votre!

  3. Réponse à Senouci Khatir. (Je ne lis qu’aujourd’hui votre message, le temps…).
    Il y a beaucoup d’éléments divers dans votre commentaire, et je suis d’accord avec pas mal de points. Notamment sur cet aveuglement, ici, concernant les désastres islamistes en Algérie, dès la décennie noire. Mais il a ses causes, idéologiques et politiques, et certains, en France, n’ont toujours pas compris ce que disent pourtant bien fort, et depuis longtemps, des analystes algériens, sur les deux rives. Des Algériens, et des Pieds-Noirs algériens, de ceux qui, comme vous le pensez, doivent être acteurs de ce qui fait pont. Etre ce pont, oui, il le faut. Condamnés au grand écart, tous. Mais, après tout, le grand écart c’est aussi la danse, avec sa part de beauté… Même quand c’est au sens figuré…
    Et, oui, il faut sortir des images négatives et culpabilisantes, pour « agréger » le plus vrai de l’humain, dans le présent qui nous importe, et pour le futur à venir. Le début de votre message touche au cœur d’une question fondamentale. Mais il faudra le dire et le redire, pour que tous l’entendent… Bonsoir cordial. MCSJuan.
    (Je mets le reste en PS, car ce n’est pas ici notre sujet essentiel, celui de nos deux rives et du pont… à partir du débat sur le film).
    PS : Collaboration… des années 40. Pas 95%… ! Le Chagrin et la Pitié nous avait donné une image très sombre… La réalité est plus complexe. Comme cela est montré dans le docu-fiction (bien documenté) de FR2, diffusé le 18 et le 19… Mais c’est un autre sujet. Et l’allégeance à Pétain est à relativiser. Les gens voyaient en lui le héros passé et d’autres figures projetées. La lecture lucide est venue après. Ce qui n’a pas empêché la résistance, sous des formes diverses, souples, souterraines (des familles, ainsi). Et pour ce qui concerne les Pieds-Noirs de cette époque, le peuple simple, pas pires que les autres (pas meilleurs non plus…).

  4. Réponse à Abdelkader Saadallah.
    Déjà le 19, tard dans la nuit, le 20, donc, et depuis le 11 je veux vous répondre, sans trouver l’instant pour le faire. Juste pour dire combien j’apprécie cette réaction de qui lit l’humanisme en humaniste. Ce sont les déchirements de notre histoire qui nous donnent cette ouverture, encore plus, je crois. Oui, il faudra voir ce film, que je soutiens car je le crois important, et complétant bien la trilogie, dont il ne faut pas l’extraire, car c’est l’ensemble qui fait sens. Les systèmes… Je ne crois pas qu’il y ait confusion dans le film. Mais en parler n’est plus l’essentiel. Il faudra voir… Bonsoir à vous. MCSJuan.

  5. Mr senouci khatir
    Je crois que vous avez oublié le role du pouvoir FLN, dans l’émergence de l’islamisme et terrorisme dans notre beau pays.La confiscation du pouvoir par l’ ALN restée en bon état à l’abri en Tunisie notamment, avant de rentrer en algérie pour controler puis s’emparer avec boumedienne du pouvoir, voila le résultat. Et la vielle garde du FLN est toujours là. A quand le changement de main pour des plus jeunes générations qui seront capable de faire progresser l’algérie?

Les commentaires sont fermés.