En Algérie, sur les traces d'Albert Camus

Sources. Avec Michel Onfray, retour sur les lieux où vécut l’enfant pauvre de Belcourt qui devint Prix Nobel de littérature.

Il n’y a pas à tortiller, Camus est l’affaire de sa vie : j’ai vu Michel Onfray le teint blême, submergé par l’émotion, à Alger, au 93 de l’ancienne rue de Lyon, aujourd’hui rue Mohamed Belouizdad, là où habitait dans sa jeunesse l’auteur de L’étranger.

Le trouble d’Onfray, difficile de ne pas le partager : la grande meule du temps a tout broyé dans l’ex-rue de Lyon, elle n’a laissé aucune trace du séjour de Camus ici-bas. Tout a été refait. L’escalier et les murs intérieurs du petit immeuble.

Rien à voir avec le lieu de culte ou de pèlerinage que ce devrait être. Il est vrai que le propriétaire de l’appartement n’est pas souvent sollicité pour montrer la petite chambre qu’Albert Camus partageait avec sa mère et son frère. Il se prête à l’exercice en bougonnant un peu, pour le principe, parce qu’il a autre chose à faire.

Jeune sportif

Faut-il croire que l’Algérie, pas reconnaissante, aurait enseveli Camus dans la fosse commune des ultras, des colonialistes, des malfaisants et des mal-pensants ? Ce serait une erreur. En sortant du 93, Onfray tombe sur des octogénaires du quartier qui le reconnaissent. Ils ne se souviennent pas d’avoir rencontré personnellement Camus, mais ils l’ont lu et en ont entendu parler comme d’une gloire de Belcourt. Un jeune sportif sans le sou, qui ne la ramenait pas. « On a su qui c’était quand il est devenu célèbre, dit l’un d’eux. Avant, on ne faisait pas attention.« 

Dadi Houari, un ami algérien qui voue un culte à Camus, raconte que la mère et la grand-mère du philosophe allaient au marché Belcourt après 10 heures et demie du matin, quand les commerçants commençaient à remballer, juste avant que les services municipaux aspergent au grésil les étals de sardines pour rendre impropres à la consommation des poissons qui, après avoir passé plus de deux heures au soleil, ne sentaient déjà plus la rose.

Éclats d’obus

Dans sa biographie de Camus (1), Olivier Todd écrit que, rue de Lyon, dans les années 20 ou 30, « voix françaises, arabes, espagnoles, italiennes se mêlent » et que « ça sent la cannelle, l’anis, le safran, l’eau de Javel et le poivron caramélisés« . Les odeurs n’ont pas changé depuis, mais les gens, si. Il n’y a plus rien de cosmopolite ici. Il ne reste que la misère et la débrouille.

Les Camus étaient pauvres. Touché à la tête par des éclats d’obus lors de la bataille de la Marne, le père d’Albert Camus fut l’un des 1 357 000 Français morts pour la patrie pendant la Première Guerre mondiale et sa veuve de mère faisait des ménages, notamment chez le boulanger du quartier, pour assurer la subsistance de la famille.

Camus n’a jamais oublié ses origines. Un jour, il a écrit un peu naïvement vouloir « arracher cette famille pauvre au destin de l’Histoire, qui est de disparaître sans laisser de traces« , mais, devant sa mère mutique et à moitié sourde, il a observé fièrement : « Je sens que je suis d’une race noble, celle qui n’envie rien.« 

« Vivante et savoureuse« 

La misère étant, comme dit l’autre, moins pénible au soleil, Camus allait souvent à Tipasa, non loin d’Alger, s’abandonner aux joies du farniente et se baigner dans la mer « vivante et savoureuse« , sous le mont Chenoua, qui ressemble à une femme enceinte allongée sur le dos.

C’est ce paysage qui a inspiré à Camus Noces, l’un de ses plus beaux textes de jeunesse. Onze pages superbes qui résument une philosophie en exaltant « les dieux qui parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes, la mer cuirassée d’argent…« . C’est là qu’il dit avoir exercé son « métier d’homme » en savourant, dans une ivresse sans fin, l’orgueil de vivre et de jouir que tout, sous ce ciel, conspirait à lui donner.

En avalant à grandes goulées l’haleine tiède de la mer à Tipasa, Onfray commente : « Noces est un grand texte panthéiste au rebours de la phénoménologie, qui complique tout avec des néologismes. Il fait de la métaphysique sans en avoir l’air, avec des mots simples. » Des mots qui, partis d’ici, ont fait le tour du monde.

« Syncrétisme mystique« 

L’ombre de Camus plane toujours sur Tipasa et ses ruines romaines, dont il était l’enfant comme il l’était du quartier pauvre de Belcourt. L’auteur de Noces y a même son monument. Une stèle qui surplombe la mer avec cette citation inscrite dessus : « Je comprends ici ce qu’on appelle gloire : le droit d’aimer sans mesure.« 

Le nom de Camus est à demi effacé. « Les sartriens sont passés par là« , plaisante Onfray. À moins que ce ne soient les islamistes…

La mystique camusienne, sur fond de plotinisme, se retrouve chez Onfray, qui, contrairement à la légende, ne manifeste aucune gêne dans les églises. Je l’ai même vu très à l’aise dans la basilique d’Alger, où Camus aimait se recueillir : Notre-Dame d’Afrique qui, perchée sur sa colline, toise celle de Marseille, Notre-Dame-de-la-Garde, de l’autre côté de la Méditerranée.

Antisystème

Notre-Dame d’Afrique est protégée par la police vingt-quatre heures sur vingt-quatre, afin de dissuader les islamistes qui auraient de mauvaises intentions. La basilique est tenue par une belle personne, le père Bernard, que l’on dirait sorti d’un roman de Bernanos et qui donne une messe tous les jours à 18 heures. Arabophone, il est l’incarnation vivante de la prière en grandes lettres au-dessus de l’abside de la basilique : « Notre-Dame d’Afrique, priez pour les chrétiens et pour les musulmans.« 

Il a beau avoir écrit le très célèbre et très anticlérical Traité d’athéologie, Michel Onfray n’en fraternise pas moins avec les prêtres de ce genre. Il signe donc sans se faire prier, sur l’autel, le livre d’or du père Bernard avant de résumer, sur le parvis, le credo de Camus : « Un syncrétisme mystique qui n’a rien à voir avec le christianisme vaticano-européen, indexé sur la pulsion de mort, mais qui appartient à la tradition du christianisme africain et panthéiste.« 

Si l’Algérie lui doit beaucoup, Albert Camus doit aussi beaucoup à l’Algérie. C’est sur cette terre et au milieu de son peuple qu’il a construit son antisystème : celui d’un philosophe qui ne veut parler que de ce qu’il a vécu et entend manger la pomme d’Eve jusqu’au trognon. Il n’y a pas de mal ni de honte à être heureux…

Franz-Olivier Giesbert

(1) Albert Camus, une vie, d’Olivier Todd

5 commentaires

  1. Albert camus appartenait a l’Algérie française il était des leurs il n'est pas des nôtres il aimait le soleil d'une Algérie française pas celle des indignes il aimait la justice de sa mère la france en algérie
    ca suiffit de vouloir en faire un écrivain franco algérien nous avons nos écrivains que des rues ne portent pas leurs noms et on cherche a donner une place ou une rue rue "albert camus " N O N

  2. Albert Camus grand écrivain et philosophe mais il faut arrêter avec le fantasme de Camus l'algérien; c'était un Algérois pauvre de Belcourt certes mais de l'Algérie française on a tendance à l'oublier. Je ne suis pas d'accord avec la phrase de l'article "au milieu de son peuple", Camus n'a jamais été au milieu du peuple algérien mais juste à côté; la preuve est que dans toute son oeuvre on n'y croise pas l'Arabe et quand c'est le cas il meurt à la ligne suivante (L'Etranger) c'est vraiment une imposture ou plutôt une posture qui chante l'Algérie française. N'oublions pas que Albert Camus n'était pas pour l'indépendance et que comme tous les colons voulaient jouir du paradis Algérie. Dans sa phrase célèbre face aux étudiants suédois dont l'un deux étaient algérien il a dit : "Je défendrai ma mère avant la justice" et l'étudiant algérien lui a répondu : "Ma mère et l'Algérie c'est la même chose ce qui me différencie de vous". Moi qui écrit cela j'accepte mes désaccords avec cet homme de lettres de grande qualité et que j'adore malgré tout.

  3. Personne n'a parlé de Tipaza comme lui et sans doute ne l'a aimé. C'est grâce à lui qu'on se rend compte de la magie de ces ruines romaines qui surveillent la mer. Dans ce décor fabuleux, l’Algérie indépendante n'a rien vu et a tout saccagé. Des ordures des sachets en plastiques et des hommes qui n'aiment pas les Romains.J'adore Tipaza, mais cet état d'abandon me déprime et sans les mots de Camus, je ne n'aurais pas eu la force ni l'envie de faire le voyage. J'aimerais qu'on m'aime comme Camus a aimé Tipaza et l'a immortalisé

  4. C'est simple comme un bonjour.
    Si vous voulez réhabiliter Albert Camus en Algérie , il vous faux une autorisation de Benjamin Stora.

  5. Que ceux qui refusent d'admettre l'Algérianité de Camus, sous prétexte qu'il est né sous l'Algérie française, nous disent à quelle époque l'Algérie officielle a donc été exclusivement algérienne ? Des colons partent, d'autres les remplacent depuis la nuit des temps….
    Pour rester dans notre histoire récente, ne nous a-t-on pas transformés dès 1962 de Gaulois à Mahométans bessif ?
    Belkhadem est-il algérien ou colon ?
    Comment accepter l'idée que l'estampillé est Algérien et refuser que Camus le soit aussi ?
    Just a question !

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