France : le retour de la Françafrique

Conseiller officier pour l’Afrique à l’Elysée, Robert Bourgi accuse Jacques Chirac et Dominique de Villepin d’avoir reçu des financements occultes de chefs d’Etat africains. L’ancien président français a décidé de déposer plainte. Le Parti Socialiste demande l’ouverture immédiate d’une information judiciaire.

Robert Bourgi, dans une interview accordée à l’hebdomadaire français Journal du Dimanche, dit avoir été chargé de transferts de fonds entre plusieurs chefs d’Etat d’Afrique francophone et l’Elysée sous la présidence de Jacques Chirac. Il évoque des sommes de plusieurs dizaines de millions de dollars, ayant notamment servi à financer la campagne de Jacques Chirac pour la présidentielle de 2002.

A propos de Chirac, Bourgi déclare « Il prenait le sac et se dirigeait vers le meuble vitré au fond de son bureau et rangeait lui-même les liasses. Il n’y avait jamais moins de 5 millions de francs. Cela pouvait aller jusqu’à 15 millions. Je me souviens de la première remise de fonds en présence de Villepin. L’argent venait du maréchal Mobutu, président du Zaïre. C’était en 1995. Il m’avait confié 10 millions de francs que Jacques Foccart est allé remettre à Chirac.« 

« Il y a eu un transfert d’argent »

L’ex-numéro 2 du régime de Laurent Gbagbo, M. Mamadou Koulibaly, actuel président de l’Assemblée nationale ivoirienne, a confirmé à l’AFP les accusations de l’avocat français Robert Bourgi, conseiller officieux pour l’Afrique du président français Nicolas Sarkozy.

« Robert Bourgi a parfaitement raison il y a eu un transfert d’argent entre Laurent Gbagbo (2000-2011) et Jacques Chirac, en 2002« , a déclaré M. Koulibaly, faisant état « d’environ deux milliards de FCFA (environ trois millions d’euros) transportés d’Abidjan vers Paris par valise« . M. Koulibaly a ajouté avoir « rencontré Robert Bourgi à la table de Gbagbo en 2002, venu solliciter de l’aide en vue d’un financement de la campagne présidentielle en France« .

L’argent de l’Afrique dans le débat politique

Le financement occulte de politiques français par des dirigeants africains, comme l’évoque Robert Bourgi, est l’un des volets de la « Françafrique« , ces réseaux opaques d’influence entre Paris et ses ex-colonies. « On sait que, depuis le général de Gaulle, des dirigeants africains ont financé des partis français et en particulier les réseaux gaullistes. La toile de fond des révélations de Robert Bourgi est bien réelle« , résume le journaliste spécialisé Antoine Glaser, ex-directeur de la Lettre du Continent.

France-à-fric

Ces financements sont l’un des aspects les plus décriés de la « Françafrique » (qui peut aussi s’entendre comme « France-à-fric »), expression utilisée pour dénoncer ce système de cooptation politique, réseaux occultes et chasses gardées commerciales mis sur pied après l’indépendance des colonies d’Afrique noire par Jacques Foccart, le « M. Afrique » de la droite gaulliste. En pleine guerre froide, l’objectif était de contrôler les dirigeants de ces pays, riches de matières premières vitales pour la France, en tout premier lieu le pétrole.

Bourgi n’en est en réalité pas à sa première révélation. Dans un documentaire édifiant diffusé fin 2010 par la chaîne France 2, Albin Chalandon, PDG du groupe de 1977 à 1983, et Loïk Le Floch-Prigent, président de 1989 à 1993, ont raconté comment l’entreprise publique arrosait généreusement le financement des campagnes électorales des grands partis en France grâce aux énormes revenus générés par le pétrole africain. Dans le même documentaire, Robert Bourgi expliquait que les hommes politiques français fréquentaient avec assiduité l’hôtel Crillon à Paris où Omar Bongo avait ses habitudes…

La fin d’une époque

Pour Antoine Glaser, le fait même que ces informations sortent aujourd’hui montrent que « le système ne fonctionne plus comme avant, sinon Robert Bourgi n’en parlerait pas« , juge-t-il. « Robert Bourgi est le dernier des Mohicans de la Françafrique. Les dirigeants africains ont maintenant moins l’esprit Tour Eiffel et sont aussi tournés vers la Chine, les Etats-Unis, l’Inde… Ils font jouer la concurrence pour l’exploitation des matières premières« , note-t-il.

L’ex-président français Jacques Chirac a décidé de déposer une plainte en diffamation contre l’avocat Robert Bourgi alors que le premier secrétaire du PS par intérim Harlem Désir a demandé dimanche qu' »une procédure judiciaire soit immédiatement ouverte« .

« Je me tiens à la disposition de la justice« , a quant à lui assuré l’avocat ce dimanche sur RTL.

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