L’homme qui attendait…. le métro

El-Anka n’était pas encore mort, Boudebouze pas encore né, Bouteflika pas encore en exil, la place à la Cinémathèque était à 3 dinars, l’Entente de Sétif et koussim, raflaient les Coupes d’Algérie, Lalmas et le CRB les titres de champions, Boudjemaâ Karèche parlait de cinéma, Alloula de Gogol, Messaâdia de «tâches d’édification nationale », on imitait Zinet, Khalida Messaoudi enseignait les maths, on s’ennuyait le vendredi, le café au comptoir coûtait 70 centimes et dans El-Moudjahid on admirait la plus belle promesse de Boumediene : » Le métro d’Alger sera opérationnel en 1985″.

J’avais 45 ans. Le MP3 n’était pas encore inventé, de même que le GIA, le RND, Windows explorer, la direction assistée, la réconciliation nationale et les brigades anti- non-jeûneurs, mais Bouteflika était parti pour mieux revenir, El-Anka pour ne plus jamais revenir, Assad avait débordé à gauche, Koussim et Lalmas avaient raccroché, mais Belloumi avait repris dans les filets, on achetait des Zastava à Sonacome, le ticket à la Cinémathèque coûtait toujours 3 dinars, on imitait Omar Gatlato,le vendredi on visitait le parc zoologique, Khalida Messaoudi mobilisait les femmes, le café montait à 1 dinar au comptoir, on venait de battre l’Allemagne et dans El-Moudjahid on admirait la plus belle promesse de Chadli : : » Le métro d’Alger sera opérationnel en 1989″.

J’avais 50 ans. J’en avais presque 60 quand le mur de Berlin s’écroula, de même que Messaâdia, les « tâches d’édification nationale », le FLN, les dernières Zastava, la presse unique, l’Union de la gauche, la Perestroïka, le socialisme, les souvenirs de Gijon, l’ère Chadli, Madjer était transféré à Porto et Assad dans un camp du sud, Bouteflika n’était pas encore là mais Boudiaf était revenu puis reparti, la Cinémathèque d’Alger était passée à 5 dinars et celle de Bordj Bou Arréridj à la trappe, Boudebouz venait de naître, Boudjemaâ Karèche ne parlait plus de cinéma, Khalida Messaoudi dénonçait la fraude électorale, le vendredi on allait à la mosquée, le café au comptoir passait à 4 dinars et dans El-Moudjahid on admirait la plus belle promesse de Zéroual : » Le métro d’Alger sera opérationnel en 2001″ A mes 65 ans le noir devint à la mode, le café en profita pour passer à 7 dinars, une nuit crasse tomba subitement, de même que nos amis, nos dernières illusions, le rideau sur Alloula, on avait inventé le MP3, le GIA, le RND, Windows explorer, la direction assistée, pas encore la réconciliation nationale ni les brigades anti- non-jeûneurs, on n’allait plus à la cinémathèque mais assez souvent au cimetière, on imitait Ali Benhadj, nous partions en exil pendant que Bouteflika en revenait, Boudjemaâ Karèche ne parlait plus de cinéma et dans la presse indépendante on lisait la plus belle promesse de Bouteflika : « Le métro d’Alger sera opérationnel en 2004″

A 70 ans, tout cessa brusquement de me surprendre, le café au comptoir à 12 dinars, les doberman du FLN, Mohamed Gharbi et Benchicou en prison, Khalida Messaoudi ministre, l’invention dela réconciliation nationale, Boudjemaâ abandonné. Rien ne me rappelait plus le temps ancien, le MP3 était déjà démodé tout comme le GIA, le RND, Windows explorer, la direction assistée, même la réconciliation nationale, tout était nouveau pour moi, l’I-phone, internet, le mms, le big mac, Khalida Messaoudi couvrant la fraude électorale non rien ne me rappelait plus le bon vieux temps sauf, un jour d’octobre 2006, la bonne vieille plus belle promesse de Boumediene, Chadli, Zéroual, Bouteflika, Belkhadem, énoncée, cette fois, par un ministre qui portait le doux nom de Mohamed Maghlaoui, un homme charmant qui, outre la grâce de nous révéler le nom de la première station, Haï El Badr, eut celle de nous dévoiler le prix du ticket, 25 dinars à ce que je m’en souviens.

Aujourd’hui, j’ai 76 ans et je vous raconte tout ça d’un café du quartier. Je viens de parcourir rapidement le journal du jour, mercredi 24 novembre 2010, et les nouvelles étaient sans intérêt: Raffarin à Alger, Ouyahia en Iran…J’allais jeter la gazette quand un titre accrocha mon attention : » Le métro d’Alger sera opérationnel en 2011″ Elle était là, toujours aussi belle, la plus belle promesse de Boumediene, Chadli, Zéroual, Bouteflika, Belkhadem, qui devenait, à la trentaine, celle d’Ouyahia. Une pléïade de génies pilotant une machine qui n’a jamais démarré ! Ah, ma chère promesse! Voilà trente ans qu’on espère te voir sortir du tunnel noir… C’était mercredi 24 novembre de l’année 2010… J’ai pris mon café et je me suis incliné devant elle, elle qui aura survécu, avec panache, à tous ses anciens maîtres et qui, manifestement, va me survivre, moi qui chancelle déjà sous le poids de l’âge et qui ne saura pas de quelle prochaine bouche elle va surgir un jour, telle une amazone, pour nous donner un petit goût du futur.

Didou – Lematindz

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12 commentaires

  1. Décidément; tout finira par avoir raison de nous et tout nous survivra. Mais l'espoir reste de mise. Ne dit-on pas que tout vient à point à qui sait attendre.
    Bravo pour la chronique!!!

  2. C'est le sentiment d'absurdité qui se dégage de la pièce de théâtre de Samuel Beckett :" En attendant Godot " , ce Godot sauveteur qui ne vient pas ou qui ne viendra jamais. Hier dèjà , les hittistes et gavroches baillant aux corneilles qui scrutaient avec espoir des horizons incertains des années de plomb viennent de passer le témoin aux autres jeunes d’aujourd’hui devenus harragas, subissant les affres de la malvie et qui ne voient plus leur bonheur qu'en atteignant l'autre rive de la Méditerranée , là ou ils ont encore la chance de monter dans un métro qu'ils n'ont jamais vu qu'on ne cessait de promettre à chaque génération.

  3. Adel dit : Ce texte exprime à merveille toute l’insignifiance de près de cinquante ans d’une indépendance frelatée.
    Derrière le regard désabusé, on sent un immense espoir trahi – celui des années 60-70 -, l’espoir d’une Algérie qui avance, malgré les gesticulations de Ben Bella et l’autoritarisme de Boumédiène, la SM, les pénuries et tout le reste. La chute vertigineuse aura été très dure pour tous ceux qui avaient cru que le peuple algérien avait assez de ressources morales pour surmonter les erreurs de ses dirigeants. Il apparut, hélas, que cela n’était pas vrai. De par son histoire, notre pays est un pays fragile qui a besoin de gens sages pour le mener vers des lendemains meilleurs. Jusqu’à présent, nous n’avons eu droit qu’à des apprentis-sorciers, des bonimenteurs de foire et des «durs» qui n’ont rien dans la caboche. Il faudra bien pourtant s’atteler à reconstituer le capital qui a été dilapidé sans résultat et oublier les rêves et les désillusions, si nous voulons sortir de l’ornière. L’Algérie ne nous appartient déjà plus – j’ai 56 ans -, elle appartient à la jeunesse qui cherche désespérément une planche de salut. C’est à cette jeunesse et à son avenir qu’il faut penser. Rien de solide ne peut être bâti sur la tromperie, la démagogie, le mensonge, la haine et l’exclusion.
    Mâ yenfa3 ghir essah.

  4. Merci Didou pour cette délicieuse chronique. Je l'ai déjà lue il y a quelques semaines ou quelques mois je ne sais plus quand ni où et je l'ai relue aujourd'hui avec un grand plaisir. Belle écriture, humour subtil, je vous encourage vivement à écrire des nouvelles sur le même ton "désintéressé", je serai le premier à les lire.

  5. M. Didou, vous écrivez avec beaucoup de philosophie l'attente des Algériens pour des jours meilleurs. Nous passons allègrement de la jeunesse à la vieillesse en traversant toutes ces périodes pleines de promesses et de troubles aussi, vous les décrivez avec une plume sage et patiente. Le bonheur, la quiétude et les choses de la vie, nous ont été enlevés, voire volés. Pourtant nous ne sommes pas exigeants, il aurait fallu de peu. Un toit décent pour chacun, du travail, une bonne instruction et des loisirs comme partout dans le monde, celui des pays démocratiques tout simplement. Merci Monsieur d'avoir encore à sentir cette nostalgie qui nous étreint devant tant de gâchis aujourd'hui.

  6. C’est beau à lire. J’ai lu le précédent article de Didou, il porte une connotation poétique arabe et des vérités. Le texte n’a à mes yeux rien de philosophique. Le narrateur décortique l’actualité d’hier et d’aujourd’hui sous un angle choisi par lui : – le métro d’Alger – Une information qui passait de génération en génération. D’autres exemples de la même nature peuvent être donnés par les enseignants, les médecins, les avocats, les paysans, les chômeurs…Moi, ce qui m’intéresse c’est la conscience collective, le discours collectifs et le traitement de l’information. Le DRS a compris dans « sa jeunesse » c'est-à-dire au temps de la tristement célèbre SM que le niveau de l’algérien moyen est médiocre. J’appelle algérien moyen, un diplômé de 1er cycle d’une université algérienne. Donc, incapable d’analyser rationnellement une situation donnée, inapte à créer des associations et de hisser le niveau à hauteur de nos voisins méditerranéens. La machine de destruction était huilée par la DST française et les services secrets égyptiens de Fathi Dib sous la houlette de Nasser. En somme, cette mécanique était orientée vers la mise à l’écart de la Kabylie; synonyme de démocratie, sublime thérapeutique des peuples algériens. De l’assassinat de Abane à l’isolement politique de Sadi l’objectif avait toujours été d’éloigner les Kabyles du pouvoir car, compétents et en mesure de réaliser un chantier politique majeur qui n’est autre que la décentralisation du pouvoir : l’Algérie des régions. ….Chrétiennement votre

  7. Prendre les choses avec philosophie est à mes yeux une posture qu'à voulu prendre M. Didou. Il n'a pas pris la décision d'une attaque frontale à l'égard des responsables de la situation présente. Il a agit en véritable témoin sans complaisance et avec courage. Je trouve que son message est très bien passé. Il a décrit avec sa belle plume le temps perdu en promesses non tenues et en mensonges durant un demi siècle sans que le pays n'ait pu réaliser ce dont rêvaient Abane Ramdane, Ben M'hidi, Hassiba Benbouali et autres martyrs de la révolution. Maintenant, réduire le problème de tout le pays à une seule région correspond pour ma part à un manque de discernement et à une cécité politiques bien regrettables.

  8. Bonjour
    Une belle chronique en effet ! qui resume le parcours d'un citadin algérois pour qui, arrivé à un certain âge, passée la jeunesse dorée des annes 70, l'heure du désenchantement et de la deception a sonné. Mais, ayant eu un parcours différent , pardonnez-moi ,je ne peux me sentir solidaire. En 70, j'avais 10 ans, je vivais dans un misérable village aux confins des Babors, dans une maison de deux pièces avec ma mère, mes frères et soeurs, sans eau ni électricité. On avait faim, on dormait tout près des bêtes. On avait froid l'hiver, on allait pieds-nus et la tête pleine de poux. On n'avait pas accès aux soins ni aux vaccins. L'école était à 15 km du village. On mourrait de la rougeole et de diarrhées sévères. C'était le dénuement total.
    Puis au milieu des années 1980, tout a basculé. Le village s'est transformé, l'eau et l'électricité sont arrivés, les filles pouvaient fréquenter l'école construite au coeur du village. Une unité de soins, de nouvelles routes et, grace à l'argent de l'emigration, de belles maisons – des villas presque – ont commencé à pousser sur les collines.

  9. M. Sadek, si vous aviez en 70, dix ans, vous ne pouviez raisonnablement à cet âge porter un jugement de valeur ou tout simplement juste sur les années 70. Je ne crois pas me tromper en pensant que c'est dans les années 70 que les problèmes du monde rural avaient été pris en charge avec opiniâtreté. Les paysans vous le confirmeront eux-mêmes. Beaucoup m'ont parlé de cette période avec beaucoup de reconnaissance et de satisfaction. Se tromperaient ils ces paysans dont les enfants ont pris le chemin de l'école au lieu des champs (pour 1/5 de la récolte) ?
    J'ajouterais enfin, que les années 80 ont fait le lit de la décennie noire, et ruiné l'économie par des dépenses de prestiges. Ibn Khaldoun aborde bien le sujet sur le citadin et le rural. Il n'y a pas en ce qui me concerne de problème fondamental entre les deux mondes ils se complètent, chacun a besoin de l'autre.

  10. Azul
    L'intégrisme et l'obscurantisme (et d'autres fléaux d'ailleurs) sont nés et ont pris de l'ampleur dans les faubourgs des grandes villes, ça vous ne pouvez le contestez , Mr Atala. Souvent, et c'est là où réside le paradoxe, à la pointe des luttes pour le progrés et la démocratie dans ce pays, on trouve des hommes et des femmes tous issus des milieux ruraux, des montagnards. C'est cette réalité qui ,malheureusement (ou heureusement, je ne sais pas) apporte un contredit aux affirmations d'Ibn Khaldoun . Je ne vois donc pas où est la complémentarité.

  11. Très belle et très juste chronique que je partage entièrement vu mon âge à peu près le même que celui M. Didou et de mon origine algéroise.

    .

  12. merci didou car moi aussi avec mon age je l'attends ce metro et bien d'autres promesses aussi

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