Saïd Chibane dissèque l'Algérie de Ben Bella à Bouteflika

"L’Algérie entre totalitarisme et populisme" de Saïd Chibane publié chez L’Harmattan, 2016. tome 1, Le temps du parti unique, 218 p. ; tome 2, "La Fausse ouverture ou l’heure des illusions/désillusions", 220 p.

« La liberté ne se donne pas, elle s’arrache ! ». Ce cri du cœur illustre une révolte venue de l’intérieur. Celle d’un directeur d’agences bancaires, en Algérie, autodidacte âgé de 75 ans, Kabyle de la région de Tizi-Ouzou qui, de Bouïra à Tamanrasset et autres lieux, a eu tout le temps de constater, depuis l’indépendance, comment son pays est dirigé par un Etat failli. Saïd Chibane est un homme de terrain (il porte le même nom qu’un homonyme célèbre, ophtalmologue, membre du gouvernement Hamrouche (1989-1991). Il laisse souvent éclater sa colère. D’où des jugements parfois hâtifs et de trop longues répétitions. Mais ces deux volumes sont d’une grande utilité pour comprendre le triste état d’un pays autiste, en marge de la mondialisation et « au bord de la crise de nerfs ». Pourtant, riche, mais peuplée de pauvres, l’Algérie est forte de 40 millions d’habitants et avait tout pour réussir dès 1962 avec, en sus, la manne des hydrocarbures.

Pour comprendre les origines de cette gabegie, le premier tome est consacré aux trois premiers chefs de l’Etat, des fêtes de l’indépendance à la sanglante répression des émeutes d’octobre 1988 (600 morts ?). Au banc des accusés, le FLN, Etat dans l’Etat, parti unique (et son alter égo syndical l’UGTA). Il a confisqué les rênes du pouvoir en le transformant en régime totalitaire, après une brève euphorie des premiers moments du règne de Ben Bella. Comme dans les pays de l’Est, plus imitation de l’Egypte de Nasser, ce parti ne représente plus que lui-même et n’a de révolutionnaire que la succession d’erreurs économiques que dénonce l’auteur. Et ce, à partir de slogans creux, tel « L’industrie industrialisante » qui ont fait des Algériens des assistés important à peu près tout ce qu’ils consomment. D’exportatrice de denrées agricoles, l’Algérie est devenue dépendante, surtout après l’ouverture, sous le général Zeroual (1994-1998), du commerce extérieur. Elle a paradoxalement abouti à des importations tous azimuts. Ce qui confirme le règne de la débrouillardise en favorisant tous les trafics, celui du « trabendo » devenu sport national de l’économie parallèle.

A partir, d’exemples vécus, l’auteur démonte les mécanismes aberrants du fiasco agricole, industriel et commercial où la culture des passe-droits, des pots-de-vin et autres aspects de la corruption gangrènent l’économie. Saïd Chiane explique en quoi l’Algérie est structurellement désorganisée et indisciplinée en raison de sa mauvaise gestion. Ce dont profitent quelques caciques du régime, la caste affairiste, ou des membres des forces de l’ordre. Ce qui attise les rancunes de jeunes laissés-pour-compte que tente peu à peu le discours, démagogue, des islamistes érigeant la religion en valeur refuge. Pourtant, et c’est un des paradoxes de l’Algérie, ce pays dispose d’intellectuels de grande valeur, de chefs d’entreprises et de cadres compétents sous-payés (universitaires, médecins…). Ils n’attendent qu’une chose : que la chape de plomb saute enfin !

Ce livre-réquisitoire souligne aussi les injustices dont sont victimes les tenants de la culture berbère. L’auteur critique Ben Bella qui, en confisquant le pouvoir avec l’aide de l’armée de l’extérieur, a multiplié les erreurs, dont celle de vouloir à tout prix rattacher l’Algérie au monde arabe, sans tenir compte du riche passé maghrébin, multiculturel et méditerranéen du pays. L’ascète Boumediene achève ensuite de transformer le régime en dictature opaque où règnent les tripatouillages et le clientélisme d’un « système » aux mains d’une maffia politico-financière. Il est aussi fondé sur le clanisme, la rente et l’allégeance Cet Etat policier, qui torture (toute puissance de la Sécurité militaire) et n’hésite pas à assassiner de grandes figures de la guerre d’indépendance (Mohammed Khider, Krim Belkacem…), conduit peu à peu le pays à une économie de pénurie que les nationalisations ne font qu’accentuer. Elle tourne à l’économie de bazar quand, en 1979, un autre colonel, Chadli Benjedid, remplace Boumediene décédé. Malgré une timide ouverture vers le secteur privé, l’auteur cite une multitude d’exemples d’un « système » qui continue de piller le pays en se donnant bonne conscience par des institutions de façade (Assemblée nationale, Cour des comptes…), tout en livrant l’enseignement primaire à des intégristes venus du Proche-Orient. Saïd Chibane énumère les révoltes successives depuis le « printemps berbère » d’avril 1980, et donne sa propre version des « événements » d’octobre 1988. Certes, devant l’ampleur des manifestations, le pouvoir a dû céder, en partie. Ce dont profitent les islamistes. Mais l’ouverture au multipartisme et une relative liberté de la presse ne sont pas accompagnées de véritables élections législatives anticipées et d’une remise en cause du « système ». Le FLN n’est pas dissous et avorte d’un clone, le RND (en 1997), tandis que l’armée reste omniprésente. Et ce, malgré le référendum constitutionnel du 23 février 1989 qui aurait dû conduire l’Algérie sur la voie de la démocratie.

Tout aussi percutant, le second volume dénonce les illusions de changement à partir de cinq constitutions, que l’auteur estime « bricolées », afin que l’opacité du régime perdure. Et ce, de la « décennie noire », 1992-2000, où la population est prise entre deux terreurs, à nos jours. A retenir, le long plaidoyer en faveur du seul homme d’Etat que l’Algérie ait connu, Mohammed Boudiaf, assassiné à Annaba le 29 juin 1992, et qui gommé de la mémoire nationale. Humble, tribun parlant vrai, il s’entoure d’expatriés, comme lui, pour redresser le pays et d’hommes compétents, tels Mouloud Hamrouche et le Premier ministre Ahmed Ghozali. C’est le seul Président à avoir proposé un projet de société fondé sur l’entre-aide, le travail créateur… Et ce, en faisant appel à la plus grande richesse du pays, sa jeunesse, qu’il appelle à se mobiliser, le 8 juin. Il meurt pour avoir osé dénoncer « ceux qui s’enrichissent en rond » et avoir lancé une enquête contre la corruption et les divers « services » qui ouvrent, contre sa volonté, des camps de concentration dans le Sud où s’entassent des islamistes. L’auteur n’est pas tendre pour l’actuel détenteur de la Présidence et sa folie des grandeurs. Bouteflika en est à son 3e mandat, toujours prompt, bien que cacochyme et grabataire, à sévir contre quiconque remet en cause son pouvoir (exemple l’affaire Benchicou, directeur du Matin, en 2004). Il y a là quelque chose qui évoque « Qu’attendent les signes » de Yasmina Khadra.

Ayant constaté la dichotomie entre pays réel et pays légal, l’ouvrage se termine par un appel à la refondation de l’Algérie au sein d’une Seconde République.

Jean-Charles Jauffret

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5 commentaires

  1. Salam Aid mabrouk pour tout le monde musulman

    Le livre traite des sujets intéressants de l'histoire de l'Algérie de 1962 à ce jour et tous ce que a été dit et vrai c'est toujours le parti unique qui a dirigé le pays vers une faillite totale, ou toutes les libertés ont été bafouées, la corruption gagne du terrain surtout sur le régime de Bouteflika. Mais malgré cela l'auteur n'a pas parlé de la décennie noire et n'a pas montré par le doigt les auteurs du drame responsables des centaines de milliers de détenue de déportés et disparus qu'à vécu le peuple Algérien. Il me semble que l'auteur a un penchant et une attirance seulement pour la cause kabyle mais pour la grande majorité algérienne tel que l'arabité et l'islam n'est pas évoqué alors que c'est le principal conflit qui existe depuis des centaines d'années.

  2. CV DU PR JEAN-CHARLES JAUFFRET

    Le professeur Jean-Charles Jauffret, après une carrière de professeur agrégé d’histoire et docteur es
    lettres dans le secondaire (Prytanée militaire de La Flèche, lycée d’Etat de Vernon), a été maître de conférences à
    l'ESM de Saint-Cyr de 1983 à 1991, puis professeur d'université à Montpellier III de 1991 à 1997. Auditeur de
    l’IHEDN, il a été en mission à Djibouti, en 1995, et à Brazzaville en 2008, à Bamako en novembre 2011, et
    connaît bien le Maghreb et l’Algérie en particulier (dernier séjour en juillet 2012 en Kabylie et à Béjaïa).
    Spécialiste d’histoire militaire, il a enseigné à l’université de Paul Valéry (Montpellier III), l’histoire de la
    présence française en Afrique. Depuis 1998, à Sciences Po Aix, il est titulaire de la chaire d'histoire de la
    Défense. De 1991 à 2011, il a enseigné à l’Ecole du commissariat de l’Air. Il préside également le grand oral de
    Sciences Po Aix depuis 2005.
    Directeur du département d’histoire et du master de recherches "Histoire militaire comparée,
    géostratégie, défense et sécurité" de Sciences Po Aix, au sein du CHERPA, laboratoire de recherche du CNRS de
    Sciences Po Aix. Spécialiste de la guerre d'Algérie, il a publié six colloques sous sa direction, une centaine de
    communications et articles, et les deux premiers tomes d’archives militaires jamais consacrés à ce conflit en
    1988 et 1998. Pour le grand public, on lui doit Soldats en Algérie, expériences contrastées des hommes du
    contingent, 1954-1962, Autrement, 2000, 6e édition revue et augmentée en septembre 2012, et Ces officiers qui
    ont dit non à la torture. Algérie 1954-1962, Paris Autrement 2005 et Alger éditions Chihab 2007.
    Il a également publié chez Autrement (mars 2010) un ouvrage critique d’histoire immédiate sur la
    guerre en Afghanistan, Afghanistan 20001-2010. Chronique d’une non victoire annoncée, prix du livre
    d’Histoire 2010 remis à Verdun le 8 novembre 2010, traduit en polonais, à Varsovie, en mars 2011 aux Editions
    Dialog. En avril 2013, il publie chez le même éditeur, Afghanistan, 2001-2013 : la guerre inachevée, également
    publié à Varsovie, même éditeur en mai 2014. Souvent interrogé par les médias, dont RFI, le journal en ligne
    franco-américain Huffington Post, la revue Diploweb il fait figure d’expert pour les engagements militaires en
    opérations extérieures et les questions de géopolitiques. Il prépare actuellement une nouvelle synthèse sur la
    guerre d’Algérie

  3. Apres tant de gabegeries, de mensonges, de tortures morales et physiques de la population et de dillapidation des richesses du pays, l'Algerie est redevenue COLONISABLE! Je ne sais qui voudras de nous mais a part la Kabylie tout le reste du pays est pret a se livrer sur plateau a qui que ce soit. ET dans ce contexte diabolique, la nomenklatura au pouvoir a deja un pied a l'etranger.

  4. Bonne analyse de l'état lamentable dans lequel se trouve l'Algérie depuis 1962.C'est la triste réalité d'un pays livré à une mafia de rentiers qui s'octroie des privilèges exorbitants alors que le peuple est livré à lui-même.

  5. Arrêtes ton baratin arabo islamique .D'abord l'agerie n' est pas arabe Il a parlé d enotre pays , son pays qui est l'algérie algérienne et a expliqué point par point, jour par jour, etape etape ,comment les l'arabité et l'islamité des bougnouls en chef que sont Ben Bella, Boumedienne,Chadly ali kafer,et la charette ont roulé dans la merde la du "monde dit arabe" le beau pays des imazighene.

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