Génération sacrifiée : quand les enfants déraillent

Les enfants sont vite jetés dans la rue sans bibliothèques, ni aires de loisirs.
Les enfants sont vite jetés dans la rue sans bibliothèques, ni aires de loisirs.

A la naissance, le bébé humain ne sait pratiquement rien faire contrairement aux animaux, il faut tout lui apprendre. D’après les pédagogues, tout se joue avant 6 ans, rien donc ne se passe après.

Et oui ça se confirme, tout semble figé. On est loin de l’éducation à la Rousseau qui jurait : "Emile n’aura pas d’habitudes !". Maintenant il n’y a que ça, de la matière humaine robotisée : boulot dodo. On a perdu le secret du comment éduquer. On a fait de nos enfants des cas ce que les psychanalystes appellent des "petits obsessionnels". On sait que les serials killers, les despotes, les parents-bourreaux n’ont pas eu d’enfance heureuse ; les grands hommes, les génies aussi sauf que ces derniers ont eu la chance de rencontrer leur bonne étoile leur baraka à temps. Dans son livre Van Gog, le Suicidé de la société, Artaud Antonin écrit : "Nul n’a jamais écrit ou peint, sculpté, modelé, construit, inventé que pour sortir en fait de l’enfer." Entre ces deux extrêmes, il y a les autres, tous ceux qui s’efforcent de maintenir l’édifice. Que ce soit en Occident où on a décrété l’Enfant-Roi, en Orient où on n’a rien décrété juste plus ou moins encaissé, la désillusion est là.

Le capitaine a fait fausse route en balançant hors-bord carte et boussole. A qui la faute à l’école aux parents à la société aux décideurs ? A tous en même temps, à personne en particulier tellement les responsabilités s’enchainent se confondent se multiplient. Quand la télé a été inventée, on croyait que cette magicienne allait nous aider à éduquer nos enfants à les distraire sainement et à les préserver des aléas de la rue. On était loin d’imaginer que cet écran plat relié à des câbles ondes radioélectriques n’avait rien de magique surtout en ce qui concerne les bons sentiments. En réalité, elle n’est que le reflet des fantasmes et des intérêts d’un groupe restreint d’individus, des requins de l’audiovisuel. Quand on voit ce matraquage de la violence poussée à l’obsession on arrive à douter de l’équilibre mental de certains réalisateurs de films. Douter de notre équilibre mental face à ces sempiternelles images de politiciens de stars de sportifs d’illuminés d’analystes faisant l’événement commentant l’événement et le non-événement. Est-ce cela nos rêves d’évasion ? Est-ce le seul exemple que nos enfants doivent mémoriser pour apprendre à vivre ?

Dans ce fourre-tout des temps modernes, rares sont les chaines qui défendent une certaine éthique et continuer à émettre. Dans les télés arabes, il faut ajouter « le tout va très bien madame la marquise", les prédicateurs va-t-en-guerre contre le monde entier, les universitaires experts en djinns et démons qui nous apprennent à combattre l’exorcisme, à nous protéger du mauvais œil, interprètent nos rêves et nous révèlent le "sésame ferme-toi" de tous les problèmes sauf les nôtres. Pas de bibliothèque d’enfants, pas d’espaces jeux ni d’espace tout court, pas de cinéma de théâtre, pas même de mamy conteuse alors qu’en Occident de cette distraction ancestrale on en a au moins fait un métier. Ce vide sidéral, la parabole l’a comblé seule et à sa manière. "Il y a des analphabètes de l’image, plus encore que des analphabètes de la lecture. Mais l’analphabète ordinaire ne lit pas, alors que l’autre est une proie toute désignée pour des rusés manipulateurs." (1) Et l’école a cessé d’éduquer pour se concentrer sur l’instruction. La bonne affaire ! On invente de moins en moins de choses utiles et les mœurs se sont tellement libérées qu’elles se sont évaporées. Reste la famille, pourquoi cette démission ? Depuis la nuit des temps, c’est les parents qui "dressent" leurs enfants. Avec l’avènement de la psychanalyse, on a rejeté cette méthode jugée inhumaine et stérile dont Françoise Dolto en a fait sa croisade. Pourtant cette sommité mondialement connue est le produit de cette éducation barbare qu’elle dénonce.

Les extrêmes ont un seul tort : ils se rejoignent. Maltraiter un enfant ou le gâter n’en fera jamais un être réussi. La preuve, on se suicide et on se drogue plus dans les pays riches et en paix qu’aux fins fonds de l’Afrique laminée par les guerres fratricides et la famine. Des apprentis sorciers ont voulu faire le bonheur des parents et celui des enfants sans tenir compte des règles qui régissent la société humaine. Les juges sont devenus plus "divorceurs" que "réconciliateurs" faisant du divorce une norme alors qu’il devrait être une exception. En toute bonne conscience on a inventé les gardes partagés les biens partagés les pensions valorisées et la valorisation du statut de la femme mais le droit au bonheur de l’adulte entrainera toujours le droit au malheur de l’enfant « monoparental ». Dans le règne animal, la survie des petits est plus menacée quand celui qui chasse est celui qui protège. La délinquance est souvent liée à l’absence du père. Ce manque d’autorité dans un monde de plus en plus compliqué et dangereux pousse l’évolution à se faire n’importe comment donc mal. Le grand pédiatre Aldo Naouri dans son best seller Eduquer ses Enfants, l’Urgence d’Aujourd’hui, relate les problèmes d’une mère : "-Docteur, comment puis-je lui faire comprendre que c’est l’heure d’aller se coucher quand elle me dit qu’elle veut continuer à regarder la télévision ?- Vous n’avez qu’à l’éteindre, votre télévision.- Mais, docteur, elle la rallume ! (A lire cet échange , on pourrait s’imaginer que cette maman est confrontée à une adolescente boutonneuse et rebelle de 95 kg. La petite dont elle parle a 23 mois et pèse à peine 9 kg ! )".

Il y a l’autre dérive chez nous, l’exemple de cet enfant, pour une mauvaise note à l’école, son père n’a pas trouvé mieux comme punition que de lui casser le bras, un autre a préféré les menaces de mort et pousser son rejeton à rejoindre la meute de la rue. Responsable ou pas, une famille ne vit pas dans une ile déserte, ses efforts doivent être en diapason avec ceux de la société de l’Etat et de ses institutions surtout celle de la justice. C’est réconfortant d’assister à un procès made in bled, on ne badine pas avec dame justice quand il s’agit du menu fretin. Je pense à ce jeune paumé qui a traficoté dans la drogue pour payer sa dose quotidienne, au verdict de 3 années fermes, il a pété les plombs face à la juge : "Qu’Allah rende malades tes enfants ! Pourquoi moi et pas ceux qui ont volé des milliards ?... Je préfère le maquis des terroristes à vous !" Il a fallu une dizaine d’agents pour le maîtriser après qu’il ait arraché cadre et gonds pourtant solides de la porte du tribunal. "Fais ce que je te dis mais ne fais pas ce que je fais." Eduquer avec un tel postulat exige un as en psychologie avec fort renfort de talebs et de sorciers. Ce malchanceux à peine sorti de l’adolescence ignorait qu’avant sa naissance dans les années 90, sous prétexte de combattre la corruption, la paie des magistrats a été triplée faisant ainsi d’un juriste fraîchement diplômé plus riche qu’un prof d’université docteur d’Etat. C’était le temps où un ex-Premier ministre révélait que les pots-de-vin touchés par nos hauts fonctionnaires dirigeants afin de signer des contrats avec les étrangers dépassaient notre dette extérieure. En Angleterre on avait aussi augmenté les salaires des magistrats pour la même raison sauf que chez eux, les rares privilèges dont jouit encore la reine ne se maintiennent que parce que la famille royale rapporte au pays plus qu’elle ne lui coûte.

Pour Aldo, un ordre c’est un ordre et si le parent cherche que l’enfant l’approuve il en fait un juge et c’est la pire des maltraitances qu’il lui inflige. On le remarque tous les jours que le manque d’autorité ne rend pas les enfants heureux doux studieux bien élevés mais désorientés agressifs fainéants et malheureux. Le langage psy a investi l’école : traumatisme et choc à gogo au moindre froncement de sourcils et grincement de dents. L’échec de cette école moderne est ahurissant, il y a à peine quelques décennies, elle arrivait à jouer son rôle sans les moyens astronomiques qu’elle possède aujourd’hui, ordinateurs internet experts classements réformes et organismes internationales huilées et bien connectées. Dans son livre l’Ecole Qualité, Wlliam Glasser note : "Nous sommes presque tous parfaitement conscients désormais que nous payons le prix de l’échec d’une école sous forme d’une consommation accrue de drogue d’une augmentation de la délinquance, du nombre de plus en plus grand de grossesses d’adolescentes pour ne citer que quelques-uns des problèmes les plus évidents."

L’enfant n’a pas demandé à venir et s’il est là, deux adultes en sont responsables pour une vie qui n’est ni un long fleuve tranquille encore moins paradisiaque. Les coups n’ont jamais eu d’effet sur les animaux sauf sur l’âne et encore il faudrait lui donner la parole pour en être convaincu. Au cirque, le fauve obéit parce qu’il n’a pas faim et la cravache le caresse que pour lui annoncer un désert mérité. A l’école dans la rue à la maison, un enfant n’est ni roi ni esclave il est seulement un petit adulte qui a besoin qu’on exerce notre autorité sur lui et qu’on satisfait à sa demande d’amour. Tôt ou tard, consciemment ou inconsciemment, étant le maillon faible, il fera payer ses brisures à ses parents et à la société toute entière. "You break it, you own it." (Vous le cassez, il est à vous), a lancé Colin Powel à Bush après l’invasion de l’Irak. En repartant, l’oncle Sam n’a pas pris avec lui les 25 millions d’Irakiens. Mais nous, on reste à vie l’enfant de, le parent de. Il est loin mai 68 où les jeunes revendiquaient la liberté, le droit au bonheur, un meilleur avenir pour les générations futures. A peine un demi siècle plus tard c’est le sauve qui peut. Aujourd’hui, ils investissent la rue pour protester contre la précarité le chômage l’insécurité ; dans les pays arabes ils ajoutent un mai 68 que leurs papys n’ont pas fait. Et comme si tout cela ne suffisait pas, d’un côté il faut payer une dette abyssale que les ainés ont contactée et de l’autre échapper à la violence et tout réinventer même le vivre ensemble. "L’état proprement humain, dit J. Lacroix, n’est ni le plaisir, qui est au-dessous de l’homme, ni le bonheur, qui est au-dessus, mais la joie." Et la joie, l’homme sait la créer, elle qui est à la base de toute éducation affirment les pédagogues.

Mimi Missiva

(1) Anne-Marie Thibaut (La Pédagogie face aux images)

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Commentaires (3) | Réagir ?

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Al Jardine

À Nachabe Madih: On veut attribuer à l'islam des qualités qui ne possède pas malheureusement. On évoque toujours les mêmes arguments lorsqu'on veut démontrer que l'Islam est la religion du savoir (votre interlocuteur commence alors à vous réciter toute une liste de savants et penseurs musulmans ou encore à détourner le sens d'un verset pour essayer de vous convaincre d'un miracle scientifique sorti de nulle part.... Ça c'est un classique... un incontournable même!), celle qui a libéré la femme (libéré de quoi au juste?), celle de la tolérance (alors que Dieu ordonne de tuer les impies où qu'ils soient et de ne point fréquenter de juifs ou de chrétiens.... méchant ethnocentrisme!) . Il y a même une personne qui m'avait dit que la laïcité est un concept qui a dérivé de l'Islam (Faut-il jeter la philosophie des Lumières, celles de Montesquieu, de Diderot, de Voltaire, de Pascal, de Rousseau à la poubelle et ne prendre qu'un livre?). Le propre du texte religieux (coranique ou autre) c'est sa propension à utiliser des éléments mythologiques (ou allégoriques). Il se prête à toutes sortes d'interprétations mêmes les plus farfelues. C'est ce qui explique paradoxalement sa perennité. Pour ma part je me suis toujours posé la question pourquoi on continu à enseigner la religion à l'école publique alors que l'Algérie est un pays qui regorge de mosquées (il y a presque une à chaque coin de rue). D'autant plus que l'État n'a aucun contrôle là-dessus. Ne serait-il pas préférable d'engager des réformes sérieuses en matière d'éducation. C'est presque une question de survie si on ne veut pas encore revivre la folie meurtrière des années 90. Il va falloir un jour quitter la société des croyants pour une société de citoyens responsables, civilisés et tournés vers des valeurs universelles. Et que la religion reste, enfin, une question strictement personnelle. Bien à vous.

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Nachabe Madih

Que dire encore de ces milliers d'enfants issus de l'école algérienne et qui ont fini au maquis comme terroristes? Des générations d'enfants auxquels on martelait le châtiment de l'enfer à coup de versets, matin et soir, les projetant dans un monde irrationnel. Est-il nécessaire que le maître apprenne à l'enfant qu'il faut laver les morts et comment le faire? L'enfant algérien sera heureux le jour où la religion aura pris la porte de son école. Une école qui transforme de petits anges en diables, des humains en une nouvelle espèces assoiffées de poils!

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