Caméléon
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En Tunisie, comme en Algérie, les premières élections libres de la Tunisie post-Ben Ali ont consacré la victoire d'un parti islamiste qui salue la Révolution libyenne...
A voir la méticulosité technique apportée au déroulement des élections telles que retransmises par la télévision tunisienne à travers les différents bureaux de vote, à entendre les réactions par certains côtés naïves de citoyens tunisiens encore sous l’euphorie de la Révolution qui a fait fuir Ben Ali, leur tyran, à suivre les couvertures médiatiques des correspondants annonçant avec ferveur les résultats partiels, on aurait cru ces premières urnes démocratiques de la Tunisie post-Ben Ali, que ces listes propres tenues par des jeunes filles souriantes et sans hidjab ni foulard, aux sourires fringants, n’allaient, comme de la lampe merveilleuse d’Aladin, sortir le méchant loup.
Et c’est avec condescendance que les voix des fonctionnaires égrènent le parti islamiste Ennahdha, De gibier de potence de l’ex-dictateur, il sort victorieux des urnes démocratiques, comme toujours. Ben Ali aux temps forts de son règne qu’il eût voulu de la même longévité que Habib Bourguiba, a brandi la menace islamiste à son petit peuple pour s’octroyer toutes les richesses du pays et faire de la corruption un système de gouvernance. Laminé sur fond de terreur et de musellement des libertés, Ennahda a été laminé en 1992 après l’interdiction, la même année, de l’ex-Fis en Algérie. Comme l’ex-Fis sorti victorieux des communales en 89 et des législatives de 91, Ennahdha se pose, lui victime de la dictature comme le peuple tout entier, en champion de la démocratie, des libertés, tend la main aux autres partis politiques. C’est l’ange gardien de la lampe merveilleuse d’Aladin. Mais qu’on ne s’y trompe pas. Le discours islamiste adopte les stratégies naturelles du caméléon, un reptile expert en camouflage. Il peut feindre l’innocence dans l’attaque menée contre la chaine de télévision privée Nessma, jurer sur le Coran qu’il n’a rien à voir de près ou de loin dans l’incursion dans l’université de Sousse et se défendre de toute tentation de promulguer la chari’a, d’imposer le niqab, de donner la chasse aux communistes. Les propos de Rached Ghannouchi sont ceux-là mêmes, à la lettre, des chefs islamistes du Fis qui de faux tribuns sont devenus des égorgeurs du GIA, recyclés par la politique de la réconciliation nationale à tel point qu’ils n’ont plus besoin d’adopter les camouflages du reptile. Ils agissent désormais à visage découvert. Les anciens lieutenants de Abassi Madani reprennent les minarets, appellent à l’interdiction des boissons alcoolisés, lancent la meute contre les femmes de Hassi Messaoud, ont pignon sur rue à El Mouradia.
Rached Ghannouchi sait tout cela et se souvient même du temps où Ben Ali justifiait son anti-islamisme par les massacres commis en Algérie les années fastes de son règne. Mais l’idéologie islamiste est une et indivisible. Il n’y a pas d’islamisme "modéré". Il ne s’est dilué dans aucune autre idéologie : celle du PPA de Messali Hadj, du FLN, du socialisme des années soixante-dix, de l’économie de marché même s’il en tire profit. Il n’a de "modéré" que dans le camouflage du caméléon. Le chef d’Ennahdha a partagé avec Anouar Haddam, l’ex-n°2 du Fis les épreuves de la hidjra. Anouar Haddam lui aussi prépare son retour à la faveur du "Printemps arabe" de la "l’ère post-laïque" de Ghannouchi, de la chari’a déclarée en Libye et de la réconciliation nationale si besoin est. D’où le contraste : de belles élections démocratiques, sans tâches ni bavures, saluées par les puissances mondiales comme l’avènement d’une nouvelle ère démocratique pour la Tunisie. Mais le pied à l’étrier du pouvoir, l’on sait ce que valent les belles paroles des Ghennouchi algériens…
R.M
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