Le Rif en lutte et… en débat à l’Institut IREMMO, Paris

Photo de la conférence tirée de euromed-france.org
Photo de la conférence tirée de euromed-france.org

La conférence de l’institut IREMMO (1) a été consacrée au sujet : Le "Hirak", retour sur un an de mouvement social dans le Rif marocain : essoufflement ou contagion ?". Elle a été animée par le professeur Pierre Vermeren et le Rifain Ouadia El Hankouri.

Les présentations et le débat ont mis en lumière les causes historiques de la marginalisation du Rif, la situation socio-économique désastreuse, les leviers de la revendication populaire et pacifique, les réactions du makhzen, les incertitudes ainsi que les perspectives d’évolution. Présentations didactiques qui ont permis de mieux comprendre les fondements de cette révolte qui dure déjà depuis un an. Quelques enseignements :

  • Depuis les temps anciens, la région du Rif (**) avait toujours refusé de se soumettre au pouvoir des sultans alaouites. Le Rif était dans ce qu’on appelait alors‘’le pays Siba’’. Des batailles innombrables avaient eu lieu entre les rifains et les mehallas des sultans de Fès.

  • Le Rif avait été partiellement occupé par l’Espagne, mais il n’avait pas été totalement administré (comme la zone sous protectorat français) afin de bénéficier d’un minimum de structures et l’existence de corps intermédiaires.

  • Le sultan de Fès s’est opposé au soulèvement du Rif de 1920-1926 contre l’Espagne ; il a collaboré avec l’armée française pour faire battre l’armée rifaine puis l’arrestation de Abdelkrim.

  • En 1956, les Rifains étaient opposés à la signature de l’accord d’indépendance avec la France. Ils voulaient continuer le combat pour l’indépendance des 3 pays d’Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tunisie), par fidélité à la stratégie nord africaine d’Abdelkrim

  • EN 1958, l’armée marocaine, dirigée par le prince Hassan II, commit d’innombrables massacres dans les villages rifains : plus de 6000 morts. La marginalisation du Rif avait été impulsée à cette période. Aucun plan de développement, aucune industrie, aucun équipement. Mis à part la zone de Tanger, le Rif est resté au même état qu’à la décolonisation.

  • Le makhzen a organisé/facilité l’émigration clandestine des jeunes vers l’Espagne afin de vider le pays de ses forces vives et décompresser la tension sociale.

  • Les jeunes Rifains doivent quitter le Rif pour ceux qui ont les moyens de faire des études.

  • La situation socio-économique est alarmante : 20 % de la population est au chômage, soit le double de la moyenne nationale marocaine. 40 % de jeunes sont au chômage. Le Rif tient par l’aide apportée par les membres des familles expatriés en Europe (Espagne, Hollande, Belgique, France,…). Même la culture du pavot (encouragé en sous-main par l’État) ne rapporte presque rien au Rif, soit 3 à 4 % seulement des 10 milliards reconnus.

  • Le mouvement est pacifique et la population rifaine adhère totalement au soulèvement du Rif. La communauté rifaine à l’étranger y est fortement solidaire. Le maître-mot est la fin de la marginalisation, de la hogra et la reconnaissance et le respect de l’identité rifaine. La forte présence des drapeaux amazighs et de celui de la république rifaine en sont une preuve. Même si le mouvement a été ‘’décapité’’ par l’arrestation des leaders connus, le mouvement continue et se régénère chaque jour. On dénombre près de 500 prisonniers politiques et ceux qui ont été condamnés, à des peines de 6 mois à 20 ans de prison, ont engagé des grèves de la faim depuis plusieurs jours.

  • La réaction du makhzen au soulèvement du Rif reste dans le schéma classique de la manipulation et de la répression. La faillite des partis politiques est certaine. Le makhzen a tablé sur l’isolement et l’essoufflement du mouvement. Toute sa stratégie est de confiner la lutte rifaine dans les limites du Rif. "Le makhzen fait partie du problème".

  • L’une des revendications clé du Hirak est la démilitarisation du Rif : faire partir ces milliers de policiers et soldats qui quadrillent le Rif.

  • Le makhzen est pris dans son propre piège en lançant sa politique de décentralisation, faite sur mesure pour l’ex. Sahara occidental (à des fins tactiques) mais ne s’appliquant pas pour le Rif !!!

  • Le makhzen ne semble pas innover et maintien le choix de l’affrontement et de la répression, en travaillant sur le pourrissement de la situation. Pourtant des voies de réglement existent : créer les conditions d’une paix durable entre Rabat et le Rif, lancer des initiatives de développement et de création d’emploi et de richesses et non des magasins de la famille royale et la spéculation.

  • Mettre en application une réelle politique de décentralisation pour faire émerger des élites régionales producteurs de biens pour la population.

  • Aller de l’avant pour un Maroc des régions afin d’avancer vers une Afrique du Nord des régions et viser ainsi l’intégration des pays d’Afrique du Nord dont les économies sont complémentaires, une identité et une histoire communes, et par la force des choses, un avenir commun.

  • Une plateforme du mouvement rifain est vivement attendue, en complément des revenducations précises exprimées par les Rifains lors des manifestations pacifiques. Le maintien du mouvement dans sa nature pacifique est l’une de ses forces fondamentales.

Correspondance particulière pour Le Matin

Notes

1) IREMMO : Institut d’Etudes et de Recherches Méditerranée et Moyen Orient, 7 rue des Carmes, Paris 75005.

2) Pierre Vermeren, historien, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, spécialiste du Maghreb et des mondes arabo-berbères. Il a notamment publié Histoire du Maroc depuis l’indépendance (La Découverte, 2006), Le Maroc de Mohammed VI. La transition inachevée (La Découverte, 2011), Maghreb, les origines de la révolution démocratique (Pluriel, 2011), La France en terre d’islam. Empire colonial et religions XIXe-XXe siècles (Belin, 2016).

3) Ouadia El Hankouri, docteur en langues et civilisations étrangères, enseignant vacataire à l’université de Lille 2, membre de la commission administrative de l’Association marocaine des Droits humains ; il est originaire de la région du Rif.

**) Une conférence sur le Rif aura lieu dimanche à la 25 Heures du Livre au Mans (Ouest de la France). Organisée par l'association Tiwizi et animée par Aumer U Lamara et Rachid Chokri, cette rencontre est prévue à 11 h.

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