Une histoire d'amitié (II)

Une histoire d'amitié (II)

Pourquoi ?

La veille du jour de fête, l'enfant entendit son père déclarer tranquillement à sa mère : "Demain, on l'égorgera."

- Vous égorgerez quoi ? voulut savoir le petit.

- L'agneau, précisa simplement le père.

Le visage de Karim s'immobilisa, pétrifié ; il sentit le sang se glacer dans ses veines, ses cheveux se dresser sur sa tête, le cerveau ébranlé par un vertige.

Les parents remarquèrent la brusque pâleur sur le visage de leur fils.

- Qu'as-tu ? s’inquiéta la mère.

- Papa a…

Karim ne put continuer, la voix lui manqua.

- Eh bien, lui lança le père joyeusement, demain c'est Aïd al adha (la fête du sacrifice) ; on doit, par conséquent, égorger l'agneau.

L'enfant ne comprenait pas.

- Qu'est-ce que ça veut dire ? Pourquoi tuer mon ami ?

- Pour rendre hommage à Dieu, expliqua le père d’un ton calme.

- Mais pourquoi tuer Doudou ? répéta encore une fois Karim

Le père resta surpris, ne sachant quoi répondre. La mère intervint :

- Chaque année, par tradition, nous devons sacrifier un agneau par reconnaissance à Dieu.

- Mais pourquoi tuer mon ami ? répéta l'enfant.

- Parce qu'il le faut, affirma-t-elle.

Cependant, tout en avançant cette réponse, la femme, au fond d’elle-même, se posa la même question : « Oui, pourquoi il le faut ? » Elle n’y avait jamais pensé auparavant. Pour elle, c’était tout naturel, cela faisait partie de la tradition. Mais elle garda l'interrogation pour elle. Elle craignait, en l'exprimant, d'embarrasser son mari, pis, de blasphémer.

- Pourquoi il le faut ? s’entêta l'enfant.

- C'est Dieu qui le veut ! trancha le père, d'un ton convaincu.

Puis il expliqua avec patience :

- On ne discute pas les ordres de Dieu. On les exécute, tout simplement.

- Pourquoi Dieu le veut ? continua l'enfant. Vous m'avez toujours dit que Dieu est bon et miséricordieux.

- Tu es encore trop petit, répliqua le père avec indulgence. Mais, en grandissant, tu finiras par comprendre. On te l'enseignera à l'école.

Néanmoins, l'enfant insista :

- Doudou n'a fait aucun mal, à personne. Pourquoi, alors, lui faire du mal, à lui ?

Les parents ne surent quoi répondre. Ils se consultèrent des yeux, extrêmement embarrassés. Karim crut avoir vaincu. Il voulut en être certain.

- Papa, reprit-il, est-ce tu tuerais un petit enfant ?

Le père fixa un regard effaré sur son fils, puis :

- Bien sûr que non, jamais !… Pourquoi me poses-tu cette question ?

- Un petit enfant et un petit agneau, ne sont-ils pas tous les deux des êtres vivants ?

- Mais ils sont différents, objecta le père.

- Est-ce qu'ils ne souffrent pas tous les deux, si on leur fait du mal ?

Le père, interloqué, resta la bouche fermée. Les traits de son visage devinrent tendus. C'était un homme bon, s'entendre accuser d’engendrer du mal lui fut pénible, douloureux. Il regarda son épouse. Elle, non plus, n'avait aucun argument à rétorquer ; son visage devint brusquement très sérieux, ses yeux s'agitèrent, signe du profond trouble.

L'enfant ajouta :

- Ton ami, papa, est-ce que tu le tuerais ?

L'interpellé, déjà ébranlé, manifesta un commencement d'énervement.

- Mais, enfin, tu me prends pour un fou ?

- Alors, pourquoi veux-tu tuer mon ami, à moi ?

Un violent soupir souleva la poitrine de l'interrogé. Il se vit réduit à ses derniers retranchements. L'enfant en fut soulagé.

- Alors, papa, conclut-il, tu ne feras pas de mal à Doudou, n'est-ce pas ?

Le père fixa un regard perplexe sur son fils. Celui-ci s'en approcha davantage :

- Papa, c'est pour moi que tu as acheté Doudou, n'est-ce pas ? Pour me donner un ami !

- Mais c'est un animal ! balbutia le père.

- Et puis, ajouta l'enfant pour lequel l’argument n’avait pas de poids, même s'il n'est pas mon ami, même s'il est simplement un animal, je ne veux pas qu'on lui fasse du mal. Il est tellement gentil, tellement doux, tellement bon… Tu ne peux pas lui faire du mal, papa, parce que je sais que toi, aussi, tu es bon.

La mère soupira de désarroi, le père fronça les sourcils.

- L'agneau, affirma-t-il à son fils, est un animal. Tu comprends ? Un animal.

- Et alors ? objecta Karim.

- Eh bien, les animaux, le bon Dieu nous les a donnés pour manger leur viande. Et, pour les manger, il faut les tuer.

- Mais pourquoi doit-on manger leur viande, et, pour cela, les tuer ?

- C'est comme ça. C'est comme ça que Dieu a voulu.

- Pourquoi Dieu l'a voulu ?

- Nous n'avons pas à savoir pourquoi. C'est comme ça et c'est tout. Nous devons seulement obéir.

- Mais, papa, les animaux sont comme nous, ils souffrent si on leur fait du mal. Est-ce que tu voudrais qu'on me fasse du mal ?

Le père, de plus en plus troublé par l’inquiétude croissante de son enfant, regarda de nouveau son épouse. Elle comprit qu'elle devait aller à son secours. Elle parla :

- Écoute, mon petit très chéri, je vais te raconter une histoire, comme ça tu comprendras.

Elle relata l'histoire d'Abraham, auquel Dieu ordonna de lui sacrifier son fils. Karim ne comprit pas le mot "sacrifice", mais il ne questionna pas, préférant attendre la suite du récit. Quand il sut que le père avait l'intention d'égorger son fils, Karim éclata en sanglots éperdus et enlaça sa mère, en criant désespérément : "Non, maman ! Non ! Non ! Non !..." Et il se serra le plus fort qu'il put sur la poitrine de celle qui lui donna la vie, pleurant en haletant violemment, la respiration entrecoupée.

Le père observa son fils avec une surprise mêlée de déception. Il déclara tristement : "Décidément, Karim ne semble pas avoir l'étoffe d'un homme." Il en ressentit de la honte, une honte déchirante. Il se crut coupable de n'avoir pas su donner à son unique garçon le courage qu'il devrait avoir. Il murmura : "J'ai vu même de toutes petites filles assister à l'égorgement d'un mouton avec tranquillité. Pourquoi notre enfant est-il ainsi ?"

- Il est trop sensible, expliqua la mère.

- Pourquoi ? questionna son mari. D'où vient cette étrange sensibilité ?

Vive la liberté !

Le soir, tous se mirent au lit.

Karim, lui, avait les yeux largement ouverts. Il était épouvanté par le sort qui menaçait son ami. Il voyait ses splendides yeux, sereins et affectueux ; il entendait ses joyeux bêlements. Brusquement, l'enfant sentit brusquement son corps se raidir, comme écrasé sous une avalanche de neige glaciale.

Après un instant, il se reprit. Bien qu'encore très jeune, il avait déjà un trait de caractère particulier, hérité de ses courageux parents : il n'admettait pas de fatalité, il était persuadé que tout problème avait une solution. Il suffisait de réfléchir pour la trouver. En outre, il était conscient et fier de la signification de son nom ; il voulait toujours être à sa hauteur, pour faire plaisir à ses parents et à lui-même. Il n'oubliait jamais ce que, à plusieurs reprises, sa mère lui avait déclaré : "Datte de mon cœur ! - c'était ainsi qu'elle appelait son enfant dans les moments de particulière affection -, n'oublies jamais que la première qualité de l’être humain est d’être généreux !"

Alors, Karim se mit à réfléchir… Pendant longtemps.

Un moment après, faisant attention à ne provoquer aucun bruit, il se leva, quitta son lit et alla dans la cour de la maison.

La lune brillait de tout son éclat. Karim se mit dans la partie obscure du couloir, pour ne pas être vu. Il se dirigea vers son ami. Doudou, le corps allongé par terre, semblait dormir. Quand l’enfant s’en approcha tout près, l’agneau leva lentement la tête, vit l'enfant et le regarda tranquillement.

Karim jeta un coup d’œil derrière lui pour s'assurer qu'il était seul. Puis, très agité, il se mit à délier la corde qui attachait une patte de l'animal. Quand il eut fini, il le précéda et lui fit signe de la main de le suivre.

L'agneau trottina en direction de son ami. Il bêla. Karim mit son index verticalement sur ses lèvres et murmura "Chut !". Mais Doudou bêla une deuxième fois, joyeusement. Il semblait très content de suivre l'enfant.

Quand les deux arrivèrent près de la porte de la maison, Karim l'ouvrit avec précaution. Il sortit et fit signe à l'agneau de le suivre. Ce dernier s’exécuta mais en bêlant encore, comme pour montrer son plus grand plaisir.

Dans la rue, les deux coururent au même rythme, en s'éloignant au plus vite de la maison.

« Eh !... » cria une voix.

L'enfant, le cœur battant, s’arrêta et se retourna ; l'agneau s'immobilisa près de lui. La masse énorme d'un homme se précipita vers eux, jusqu’à ce que Karim vit se dresser devant lui son père.

- Mais que fais-tu ?

Le petit, totalement surpris, effrayé, ne sut rien répondre.

- Que fais-tu ici avec l'agneau ? répéta le père.

L'enfant chercha et trouva le courage de déclarer :

- Je veux le libérer.

- Le libérer ? demanda le père, stupéfait.

- Oui. Je ne veux pas que tu le tues.

Le père demeura totalement pris au dépourvu.

Puis, il se reprit, saisit brusquement l'animal, enroula ses bras autour de ses petites pattes, le souleva et retourna vers la maison. L'agneau se débattit et bêla de mécontentement en dirigeant son regard vers son ami. Il semblait à Karim d'entendre un cri de secours. Angoissé, il suivit son père, lui saisit fermement le pantalon, s'y attacha et s'efforça de l’arrêter, en criant :

- Non, papa ! Non ! Je ne veux pas que tu le tues ! Je ne veux pas !… Je ne veux pas !

Il marchait, les mains toujours agrippées sur le pantalon du père qui continuait à avancer résolument, sans tenir compte de son fils.

Karim se mit alors devant son père et tenta de l’arrêter. Il supplia, d'une voix brisée : « Papa !… Papa !… ! »

Question sans réponse

De retour à la maison, la mère contraignit son fils à se mettre au lit. Elle resta près de lui, pour le surveiller et le calmer. Il était agité, terrorisé. Elle tenta de le consoler : "Allons, mon enfant ! Mon chéri ! Calme-toi !… Calme-toi !"

Mais, en lui, revenait en tournoyant comme un ouragan l’horrible question sans réponse satisfaisante. Elle le tourmentait trop, lui serrait la tête comme un garrot. Cette demande sortit encore de ses lèvres tremblantes :

"Mais, papa est bon. Il est bon !… Il n'a jamais fait de mal à personne. Pourquoi doit-il faire du mal maintenant ?"

- Il ne fait pas du mal, balbutia la mère.

- Tuer, n'est-ce pas faire du mal ? Et le mal le plus mal qui existe ?

La pauvre femme avait auparavant fourni tous ses arguments ; elle ne savait plus quoi dire d’autre que ces paroles dérisoires et inutiles :

- Calme-toi ! Ne penses pas ! Dors !… Dors !

Elle était consciente de demander l'impossible. Bouleversée, elle ne savait plus quoi faire, quoi dire pour éliminer l'angoisse qui tourmentait son petit. Elle ne remettait absolument pas en question le devoir du sacrifice d'un animal ; cependant, une voix murmurait en elle : "Karim a raison. Oui ! Pourquoi tuer un animal totalement innocent, pourquoi verser du sang pour plaire à Dieu ?"

Elle arriva à considérer normale la réaction de son enfant, elle en ressentit même de la fierté : « Mon enfant a le sens de la justice ! Le sens de la pitié ! »

Soudain, elle le prit, le plaça contre ses seins et l’enlaça de toute son énergie, avec tout son amour infini… Alors, pour la première fois, elle identifia son enfant avec l'agneau. Elle en fut ébranlée de fond en comble. Tout le corps, tout l'esprit, tout le cœur de cette malheureuse femme furent parcourus par un effroyable frisson. Il lui semblait que son fils était l'agneau, et l'agneau était son fils. Elle eut peur de devenir folle. Un souvenir surgit dans son esprit : les téléfilms hindous qu'elle aimait regarder. « Si nous étions nés là-bas, se dit-elle, nous n'aurions pas eu ce problème. »

Brusquement, elle leva des yeux craintifs vers le ciel, puis murmura : "Ô mon Dieu ! Pardonne-moi ! ô mon Dieu !… Pardonne-moi si j'ai des pensées mauvaises ! Pardonne-moi mon doute !"

Son regard revint vers son fils. Elle demeura écartelée entre l'admiration pour lui et le respect de l'ordre sacré. La poitrine et la gorge serrées, de grosses larmes gonflèrent les yeux puis coulèrent sur les joues en feu de cette mère et croyante.

Elle resta ainsi toute la nuit, et toute la nuit son enfant fut secoué de tourments, sans parvenir à fermer les yeux… Jusqu'à l'aube… Jusqu'à l'instant fatidique… Jusqu'à ce que l'enfant entendit les pas de son père sortir de la chambre à coucher, puis aller dans la cour.

Le regard de l'innocence

Karim bondit d'un coup, à la surprise de sa mère qui ne put le retenir, et courut, éperdu, hors de la chambre. « Karim ! » cria la mère, puis elle le suivit précipitamment.

Dans la cour, l’enfant vit son père avancer vers l'agneau, en tenant un large couteau en main. L'animal, l'un air calme, du regard le plus innocent du monde, le regardait s’approcher, ignorant l’atroce destin qui le condamnait.

Karim se précipita au-devant de son père et hurla à s’en étrangler : « Papa ! Papa !… Je t'en supplie ! Mon papa chéri !… Ne tue pas Doudou ! » Et il enlaça de ses faibles bras les puissantes jambes de son père pour l’empêcher de continuer à avancer.

À partir de ce moment, deux versions de l’épilogue existent.

Voici la première.

Où l'innocence n'est pas de ce monde

« Prends-le ! Prends-le ! » ordonna fermement le mari à son épouse. Elle s'empara de l’enfant. Il se débattit furieusement en criant. Elle parvint à le saisir, à lui faire lâcher prise sur son père : « Viens, Karim ! murmura-t-elle, suppliante. Viens ! Sois courageux !… Tu es un homme ! »

Tandis que l’enfant tentait de toutes ses forces de se détacher d’elle pour rejoindre de nouveau son père, celui-ci poursuivait sa marche résolue, l'arme en main, brillante de son funeste éclat blanc, vers la victime. Doudou continuait à contempler avec une sereine confiance son futur meurtrier.

Karim se démena le plus qu'il put pour se libérer de sa mère, en hurlant : « Papa ! Papaaa ! Papaaa ! »

- Approche-le ! ordonna le sacrificateur à son épouse.

Elle ne comprit pas, ne bougea pas.

-Approche-le, expliqua-t-il, pour qu'il voit, pour apprendre à le faire quand il sera plus grand… Moi, quand j'étais petit comme lui, j'aidais mon père à bien tenir l'animal.

Il posa l'arme qui tinta atrocement par terre, puis saisit l'agneau. Apeuré, ce dernier se mit à bêler, à répétition. Sentant l’homme le tenir avec une brutale fermeté, l’animal émit d’autres bêlements, plus forts, plus désespérés.

- Papààà !… répondit le hurlement épouvanté de l’enfant.

L’exécuteur commençait à ligoter sa victime qui secouait violemment ses petites pattes. Elle se débattait avec fureur, bêlant désespérément. Semblant comprendre ce qui la menaçait, elle sollicitait l'aide de son ami, pour conjurer l’épouvantable cruauté.

Karim tenta encore de se libérer des mains de sa mère, en sanglotant et en hurlant de toute la force de ses fragiles poumons : « Non, papa ! Non ! Doudou est mon ami ! Doudou est mon ami ! »

Les bêlements et les cris de l’enfant se mêlaient, se faisant écho, aussi déchirants qu’impuissants.

Quand le sacrificateur finit par bien lier les pattes de sa victime, il mit fermement son pied droit sur le nœud, pour empêcher l'animal de trop bouger, et il empoigna l'arme de mort.

"Aide-le à bien voir !", lança le mari à son épouse. Elle, totalement consternée, posa ses deux mains sur les joues de son enfant pour l'obliger à regarder vers l'agneau. Mais le garçon détourna violemment la tête, et un sauvage cri d'effroi surgit de sa gorge. Le cœur le plus indifférent, le plus sec, le plus méchant en aurait été ébranlé, à moins d’être dépourvu du minimum de sensibilité humaine.

Mais l'immolateur était tout entier consacré à son solennel devoir. Et la mère, qui observait ses mouvements avec le respect imposé par la tradition et la foi, fit un atroce effort et crut encourager son fils avec ces paroles :

- Regarde ! Regarde bien ! Toi aussi, quand tu seras grand, quand tu auras des enfants, tu devras accomplir le même acte.

- Non ! s'égosilla l'enfant, non !

Et il cacha sa tête contre la poitrine de sa mère.

- Il faut qu'il regarde ! cria le père.

- Regarde ! répéta la mère.

Elle s’efforça de tourner le visage du bouleversé vers l’horrible et les bêlements poignants. L’enfant résista aux mouvements de sa mère, mais elle réussit à lui diriger le regard là il ne voulait pas.

Il vit les petites pattes de son ami s'agiter vainement pour se libérer, il vit les soubresauts si pitoyables de son petit corps, il vit ses yeux exorbités de terreur où... des larmes surgirent et coulèrent !… Celles de Karim leur répondirent, baignant abondamment ses joues tremblantes d'impuissante compassion.

Puis l'effaré enfant vit l'impitoyable, l'horrible, l’abominable couteau s'élever, tenu par la main ferme du bourreau. Le museau et les bêlements l’imploraient d'avoir pitié, d'épargner une vie totalement innocente, celle de l'une des créatures les plus inoffensives de la nature, absolument incapable de commettre le moindre mal, un être vivant qui savait ce qu'était la souffrance et la douleur, puisqu'il se débattait pour s'en libérer, puisque son corps tremblait, puisque ses yeux suppliaient avec des larmes, puisque ses "Bêêh ! Bêêh ! » criaient clairement : « Ne me fais pas de mal ! Ne me fais pas de mal !"

Une sorte de rugissement éclata de la bouche de l'enfant. La mère en fut épouvantée au point d’éloigner ses mains du corps de son fils. Il en profita et courut à toutes jambes vers la porte de la maison, en criant : "Au secours ! Au secours ! Papa veut tuer mon ami !… Au secours ! Au secours !"

Il arriva jusqu'à la porte, et sortit dans la rue, en répétant "Au secours ! Au secours !".

Passant à toute vitesse, une voiture heurta violemment Karim. Son petit corps tourbillonna en l'air puis s'écroula brutalement sur l'asphalte.

Des gens accoururent vers la victime. Ses yeux et ses joues étaient baignés de larmes ; d’un angle de sa bouche sortit un filet de sang vermeil ; les lèvres tremblantes murmurèrent : « Sauvez Doudou ! »

Sa main indiqua faiblement la porte de la maison, puis il expira.

Où l'innocence rencontre la raison

Voici l'autre version de l’épilogue.

Tandis que Karim, les mains accrochées au pantalon de son père, s'efforçait désespérément de le retenir, ce dernier eut brusquement le cœur attendri par les cris déchirants de son enfant. Il baissa le regard vers lui.

Le père vit le visage de son petit chéri tellement ravagé par la douleur, les yeux tellement suppliants, qu'il en resta ébranlé. Jamais il n'avait imaginé voir une telle expression de souffrance. Et sur le visage d'un enfant, en plus le sien, celui qu'il adorait. Le père ne supporta point un tel supplice.

La main tenant le criminel couteau s'ouvrit, l'arme tomba par terre, puis roula loin, comme si, elle aussi, avait compris l'horreur de l'acte dont elle aurait été l’instrument.

Le père prit son enfant, le leva jusqu'à lui, et le serra du plus fort qu'il put contre sa poitrine. Puis, trop bouleversé, il éclata, à son tour, en sanglots, tout en murmurant : "Pardonne-moi, mon enfant chéri ! Pardonne-moi de t'avoir causé tant de mal. Jamais ! Jamais plus je ne mettrai la main sur un animal !… Et jamais plus je ne mangerai de viande ! Je te le promets !… Et je demande à Dieu de me pardonner ! Il me pardonnera parce qu’un Dieu miséricordieux n'a pas besoin de sang pour être honoré."

La mère, à son tour, fondit en larmes, s'élança vers son mari et son fils, puis les enlaça le plus fortement qu'elle put.

Les petits bras de l’enfant entourèrent le puissant cou de son père, et il balbutia, avec une joie débordante : "Merci, mon bon papa !… Je t'aime ! Je t'aime ! Je t'aime encore plus qu'avant ! Et Doudou, lui aussi, t'aime ! Nous t'aimerons toujours !"

Son ami confirma cette déclaration avec un long et joyeux bêlement.

Kadour Naimi

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Commentaires (2) | Réagir ?

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elvez Elbaz

Du sang d une pauvre bête pour pouvoir sanctifier la gloire d allah, quelle folie des "Hommes"!!!

Du temps où la TV algérienne retransmettait la « fête sacrificielle du mouton »

Ce qui suit a eu lieu dans les années 1980, juste avant octobre 1988. Du temps de la splendeur du parti unique et de l’article 120.

Cette époque où Khaled Nezzar et la junte militaire avaient placé à la tête de l’Algérie comme chef d’État Chadli, l’imposteur « malgré lui », comme le qualifiait ma grand-mère, montagnarde kabyle au bon sens des gens de bien de chez nous. Ceux-là que le virus panarabiste n’a pas transformé en mutants orientaux, en des berberes arabisés par l'islam, étrangers à nos traditions séculaires de Méditerranéens occidentaux, aux racines millénaires amazigho-méditerranéennes, d’une noblesse humaine légendaire, qui ont nourrit toutes les cultures du bassin méditerranéen et dont l’apport à la civilisation occidentale est fondamental. Citons juste saint Augustin qui dans ses confessions, revendiquait ses origines amazighes, en écrivant fièrement « … J’ignorais le latin au berceau… », son père et sa mère Mona (Monique) l’ont élevé, comme de coutume dans les familles amazighs, dans la langue naturelle maternelle, la langue amazighe.

En ce temps-là donc, L’Entv aux ordres du pouvoir, comme elle continue à le faire, avait envoyé un journaleux dans un quartier d’Alger pour filmer et commenter le rituel du sacrifice du mouton, en cet aïd el kebir que nos sœurs et frères musulmans d’Algérie s’apprêtaient à fêter.

Ayant choisi une famille bien sous tout rapport cultuel, le père de famille, accompagné de son enfant d’à peine 8 ou 9 ans, habillé comme il se doit, suivant ce que ses parents croient de coutumes algériennes, en l’affublant d’un couvre-chef wahhabite et d’un kamis arabe en soie synthétique. Le caméraman se met en position pour commencer à filmer pendant que le père de famille étendait par terre la pauvre bête ligotée pour le sacrifice, un énorme couteau de boucherie en main. Il appela son enfant pour se mettre juste à son côté droit et trancha la gorge de la pauvre bête en récitant un verset religieux de circonstance. L’enfant assista malgré lui à ce rituel où le sang de la bête qui giclait, entacha les mains du sacrificateur de père qui regarda la caméra en souriant avec le devoir bien accompli.

Le journaliste de la télévision s’approcha de l’enfant et lui demanda benoîtement :

— « Wech, khlass ed beht » (çà y est tu as égorgé)

L’enfant, tout intimidé, répondit : — « ih » (oui)

Le journaliste : — « Saha âalik » (félicitations bonne fête) !!!

Quelques années après, l’Algérie sombra dans l’innommable d’une guerre civile durant laquelle des Algériens massacrèrent d’autres Algériens démunis et sans défense, en égorgeant bébés, enfants, femmes et hommes…

avatar
khelaf hellal

Une fin d'histoire d'amitié toute inventée, invraisemblable. Une fin d'histoire que seuls les tartufes savent se la jouer.