Une histoire d'amitié

Une histoire d'amitié

La fête approchait !… Pour l'enfant de cinq ans, c'était la plus belle des nouvelles. Au moins, ainsi, pour quelques jours, il oubliera l'insuffisance de la nourriture à la maison, et, si le père disposerait d'un peu d'argent, il lui achèterait un bel habit à mettre le jour du Grand Aïd, la grande fête musulmane.

Commémoration

"Ah ! Quelle joie ! Quel bonheur !" pensa Karim. Ses parents lui avaient donné ce nom ; il signifie "généreux".

Dans la rue, l'enfant vit quelques moutons marcher gaîment, guidés par un berger. "Oh ! Comme ils sont jolis !" s'émerveilla Karim. C'était la première fois qu'il voyait autant de moutons.

Il s'en approcha. En les suivant, sa petite main se tendit vers l'un deux et le caressa, avec douceur, longuement.

"Ehi ! Éloigne-toi !", lui enjoignit le berger.

L'enfant écarta sa main puis demanda :

- Où les emmènes-tu ?

- Au marché ! répondit l’autre en rigolant.

- Et pourquoi ?

- Mais pour l'Aïd !… Ton papa, lui aussi, devrait en acheter un.

Cette information excita l'enfant. Tout joyeux, il courut à la maison.

Sa mère l’accueillit.

- Maman, ça va être l'Aïd, n'est-ce pas ?

- Bien sûr.

- Alors, papa achètera un mouton ?!

Une légère mélancolie assombrit les yeux de la femme, marrons clairs, grands et doux. Depuis que le petit était né, à chaque fête, le salaire du père, simple ouvrier dans une entreprise de ferraille, n'avait permis d'acheter qu'un peu, un tout petit peu de viande.

- Papa, insista l'enfant, nous achètera un mouton, n'est-ce pas ?

La mère connaissait son fils. Il fallait lui répondre, sinon il ne la lâcherait pas tranquille. Elle répliqua, pour le calmer :

- Quand il retournera du travail, on le saura.

A peine celui-ci revenu à la maison, dans ses habits de travail, un peu salis par les différents produits manipulés, Karim se précipita vers lui, tout content :

- Papa ! Tu nous achèteras un mouton, n'est-ce pas ?

L'homme fut surpris par la question. Trop de soucis lui avaient fait oublié la fête prochaine : le loyer mensuel à payer, les prochaines factures d'eau et d'électricité. L'évocation présente de la fête n’eut comme effet que de lui rappeler un problème supplémentaire : le prix de la viande allait inexorablement augmenter, pour satisfaire la cupidité des marchands. C'était leur manière de célébrer la fête, pour ainsi dire.

- Dis, papa ! Alors, tu nous l'achèteras !

Le père regarda son enfant avec embarras. Le maigre salaire lui permettait d'acheter seulement quelques parties d'un mouton, un kilo ou deux, tout au plus, et quelques morceaux d'intestins. Mais, il constatait l'enthousiasme de son petit. Il aimait tant ce garçon unique, au corps frêle, aux yeux beaux comme ceux de sa mère, intelligents et chaleureux.

Le père ne sut pas résister. Il voulait contrebalancer sa vie, tellement pénible, par un plaisir à offrir à son enfant. Alors, il répondit, sans trop s'attarder à réfléchir :

- D’accord, mon trésor ! Pour fêter tes cinq ans, j’achèterai un tout joli petit agneau.

L'enfant sautilla de joie ; il enlaça son père qui le prit dans ses puissants bras, le souleva et le serra délicatement contre lui. La mère contempla ce tendre tableau familial avec émotion. Sa main alla instinctivement à une mèche rebelle de ses cheveux, puis la remit en place. La femme désirait, en ce moment, être belle, pour son enfant et son mari.

Le couple s'aimait profondément. La naissance de leur enfant a renforcé encore plus le doux sentiment conjugal. Aux durs moments, quand l'argent manquait pour satisfaire une nécessité indispensable, ce fut à chaque fois cet amour entre l'homme et la femme, et l'affection pour le produit de cet amour, Karim, à permettre d'affronter les difficultés, en espérant des jours meilleurs. L'optimisme régnait dans le foyer, malgré tout ou, plus exactement, en dépit de tout.

Le plus beau des sentiments

Un beau matin de ciel bleu, ensoleillé et doux, l'enfant vit arriver ce qu'il attendait avec impatience : un tout jeune agneau ! Son corps était un peu maigre mais bien proportionné ; le blanc soyeux de sa laine brillait ; les yeux, étonnamment grands et clairs, semblaient sourire. De tout ce petit être émanaient une sérénité, une harmonie et une beauté qui remuaient la sensibilité du spectateur.

"Oh !… Comme il est beau !" constata Karim, le visage rayonnant de joie.

Des yeux de l'agneau émanaient une luminosité et une tendresse qui touchaient profondément l'enfant. Jamais, en présence d’un animal, il n’avait connu auparavant un tel sentiment de bonheur.

Tout à coup, le nouveau venu bêla allègrement, en remuant comiquement la tête et en regardant vers plusieurs directions.

Karim se tourna vers son père :

- Qu'est-ce qu'il cherche, papa ?

Celui-ci sourit sans répondre. La mère intervint :

- Je crois qu'il cherche sa maman. Il était probablement avec elle, au marché, avant d’être acheté par ton papa, et donc séparé d’elle.

- Oui, c'est vrai, reconnut le mari.

A ces paroles, Karim s'attrista, puis interrogea :

- Mais pourquoi séparer la maman de son petit ?… Moi, je ne voudrais jamais être séparé de ma maman et de mon papa !

Ces derniers en furent amusés.

- Ce n'est pas la même chose, dit le père.

- Pourquoi ? demanda l'enfant.

- Lui est un animal.

- Et alors ? objecta Karim.

- Tu comprendras quand tu seras plus grand, conclut la mère.

L'enfant se mit alors à examiner attentivement le petit animal. Il finit par s'en approcher lentement. Il posa doucement ses deux mains sur sa toison puis la caressa avec une excitation qui l'enchanta. Son cœur se mit à battre plus fort. Les magnifiques yeux de l'agneau se levèrent et rencontrèrent ceux de l'enfant. Les deux regards communiquèrent… Celui de l’animal avait une telle expression qu'il semblait parler ; plus exactement, il parlait à sa manière.

Les deux nouveaux amis se comprenaient !

Karim était encore trop petit pour connaître un fait. Depuis la nuit des temps, l'agneau a été partout le symbole de la douceur, de l'innocence et de la pureté ; mais, par un mystère que la science n'a pu encore expliquer, ces merveilleuses qualités furent sa calamité. Dans ses caractéristiques, les êtres humains ont vu un motif pour transformer cette magnifique créature en... victime à sacrifier, en s'illusionnant de laver leurs pêchers dans le sang le plus innocent qui existe dans le monde !

Karim courut vers sa mère :

- Maman ! Je voudrais laver mon ami !

- Ton ami ?!… s'écria-t-elle.

- Oui, lui !

Et il indiqua l'agneau.

La mère éclata de rire. Puis :

- Vous êtes devenus amis ?

- Oh, oui !

- Ah ! fit la mère, un peu surprise mais contente. Mais pourquoi veux-tu le laver ?

- Parce que j'ai remarqué que sa laine est un peu sale. Elle doit être toute blanche, toute propre, comme ça, il sera tout beau !

Puis il ajouta :

- Surtout pour le jour de la fête !

Il était prévu quatre jours après.

L'enfant les a tous consacrés à approfondir la connaissance entre lui et son nouvel ami. L'affection du premier envers le second devint, à chaque rencontre, plus profonde, plus intense. L'enfant ne dormait presque plus normalement. Il pensait tout le temps à son merveilleux compagnon, il ne voulait être qu'avec lui pour jouir à le regarder, à le caresser, à lui parler, à entendre ses joyeux bêlements… Et il semblait à l'enfant que son interlocuteur éprouvait le même plaisir, les mêmes émotions. Karim lui parlait à chaque occasion. Il aimait lui donner, personnellement, à manger, à boire ; il se plaisait à laver le parterre de ses rejets biologiques. La mère aurait voulu s'en charger elle-même, mais son fils accomplissait ce travail convenablement.

Le soir, il attendait de voir l'ami s'endormir avant de rejoindre le lit. Mais, comme l’agneau restait dressé sur ses quatre pattes, l'enfant demeurait en sa compagnie.

A travers les yeux des ces deux êtres, leurs âmes communiquaient. L'enfant disposait également des paroles et des caresses, tandis que son ami avait recours à ses bêlements, à ses regards et aux mouvements délicats de son charmant museau. Quand l'un donnait une caresse ou murmurait de jolis mots, l'autre penchait délicatement sa tête vers la droite ou vers la gauche, et fixait son camarade de ses yeux étincelants de plaisir. Plusieurs fois, l'enfant posa délicatement sa joue sur la laine de son ami, puis la caressa tout en se laissant cajoler par elle. Pour l'enfant, son ami comprenait tout ; la seule différence était qu'il l'exprimait avec son propre langage, et l'enfant était persuadé de le discerner. Ces deux créatures jouissaient de toute la signification contenue dans le mot amitié.

Alors, la mère arrivait :

- Que fais-tu encore ici ? Tu sais qu'il te faut dormir.

- Mais, maman, je voudrais y aller quand lui dormira.

- Il dormira bien plus tard que toi. Inutile de l'attendre. Allez, viens, mon chéri !

L'enfant se détachait avec peine de son ami, qui le regardait partir. Une fois, l'agneau bêla. L'enfant s’arrêta net.

- Tu vois ! dit-il à sa mère. Il ne veut pas que je parte.

La femme resta perplexe un instant, puis expliqua, d’un ton amusé :

- Non, il te salue. Il te souhaite une bonne nuit !

L'enfant retourna vers son ami :

- Bonne nuit à toi aussi, Doudou !

- Qu’as-tu dit ? interrogea la mère, surprise.

- Je l’ai appelé par le nom que je lui ai choisi.

- Pourquoi ce nom ?

- Lui est doux. Alors, en en pensant bien, m’est venu Doudou.

La mère éclata de rire. Karim se tourna vers l’agneau et lui murmura joyeusement :

- Doudou !

L'agneau bêla en tendant vers l'enfant son charmant museau ; Karim le caressa. Il voulut l'embrasser quand la mère le retint vivement :

- Non ! Non !

- Pourquoi ?

- Cela ne se fait pas, expliqua-t-elle, attendrie.

- Pourquoi cela ne se fait pas ?

- C'est un animal.

- Et alors ?… C'est mon ami !

- C'est une question d'hygiène.

- S'il te plaît, maman, je voudrais l'embrasser sur la joue.

Elle le dévisagea, hésitante. L'enfant sautilla avec son plus beau sourire :

- S'il te plaît, maman ! S'il te plaît !

Elle acquiesça. Karim déposa un baiser plein de délicatesse sur la joue de son ami. Ce dernier secoua légèrement la tête, comme pour exprimer sa gratitude,

- Tu as vu, maman ? Il est content ! Cela lui a fait plaisir !

Les jours suivants, à chaque rencontre, l'enfant constatait les progrès dans la manière manifestée par Doudou pour l'accueillir. Son corps trémoussait de joie, ses pattes semblaient danser, ses yeux brillaient plus intensément, et, quelquefois, il faisait entendre un joyeux bêlement. Tout en lui manifestait le ravissement de revoir son compagnon.

Karim avait de longues conversations avec Doudou. En réalité, c'étaient des monologues : l'un utilisait des mots, pendant que l'autre le fixait avec ses yeux vivaces, en bêlant de temps en temps. Cela induisait l'enfant à se donner le plaisir de croire que l’agneau comprenait et répliquait à sa manière. Karim arriva jusqu’à ajouter au nom à son ami l’appellation « Habibî » (Mon chéri). En l'apprenant, les parents éclatèrent de rire. « Où il a entendu ce mot, avoua la mère, je ne saurais le dire. »

Un jour, Karim s'approcha de Doudou puis lui tendit la main. L'autre le regarda, sans réagir. La petite main s’approcha davantage de la patte droite ; elle la toucha doucement. Doudou resta immobile, calme. Alors, Karim serra délicatement la patte, puis la souleva un peu, la secoua légèrement en disant :

- Salâm (Paix), habibî !

L'aimé se laissa faire, en semblant prendre plaisir à ce jeu. Karim en fut tout heureux.

Il courut à sa maman et lui annonça la bonne nouvelle :

- J'ai appris à Doudou à serrer la main pour saluer !

Les yeux de la mère s’écarquillèrent d'étonnement :

- Mais l'agneau n'a pas de main ! s'écria-t-elle.

- Si, maman, si ! Sa patte, c'est sa main.

Elle éclata de rire.

- Viens voir ! insista Karim.

Il la prit par la main et l'emmena jusqu'à l'agneau.

Karim approcha de nouveau sa main droite vers la patte correspondante de son ami, la secoua et prononça, avec son plus beau sourire :

- Salâm, habibî !

La tête de Doudou bougea de droite à gauche, par deux fois.

Karim tourna les yeux vers sa mère :

- Tu vois, maman ! Il a compris ! Il salue !

Encore une fois, la mère réagit par un éclat de rire. Puis elle observa attentivement son garçon. Elle fut très émue de constater combien il était tendre, communicatif, empathique. Soudain, elle le prit dans ses bras, le souleva et le serra contre sa poitrine.

- Quand tu seras un homme, lui confia-t-elle, encore émue, je crois que la femme que tu épouseras sera heureuse ! Et tes enfants aussi !

Le père et la mère furent très contents de constater la joie de leur petit. "Tu as bien fait d'acheter cet agneau !", reconnut l'épouse. "Oui !" admet le mari.

- Alors, tout va bien avec ton copain ? demanda une fois le père.

- Oh ! Merci, papa ! Et Doudou, lui aussi, est content et te remercie !

Quand l'enfant ne conversait pas avec celui qu’il adorait, il restait assis, le regard chaleureusement fixé sur son museau et ses yeux. Ce dernier observait le premier d’un air innocent et gentil. Il souriait même ; c’est du moins l’impression qu’en avait Karim. (A suivre)

Kadour Naimi

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Commentaires (2) | Réagir ?

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elvez Elbaz

Du sang d une pauvre bête pour pouvoir sanctifier la gloire d allah, est ce raisonnable?

Du temps où la TV algérienne retransmettait la « fête sacrificielle du mouton »

Ce qui suit a eu lieu dans les années 1980, juste avant octobre 1988. Du temps de la splendeur du parti unique et de l’article 120.

Cette époque où Khaled Nezzar et la junte militaire avaient placé à la tête de l’Algérie comme chef d’État Chadli, l’imposteur « malgré lui », comme le qualifiait ma grand-mère, montagnarde kabyle au bon sens des gens de bien de chez nous. Ceux-là que le virus panarabiste n’a pas transformé en mutants orientaux, en des berberes arabisés par l'islam, étrangers à nos traditions séculaires de Méditerranéens occidentaux, aux racines millénaires amazigho-méditerranéennes, d’une noblesse humaine légendaire, qui ont nourrit toutes les cultures du bassin méditerranéen et dont l’apport à la civilisation occidentale est fondamental. Citons juste saint Augustin qui dans ses confessions, revendiquait ses origines amazighes, en écrivant fièrement « … J’ignorais le latin au berceau… », son père et sa mère Mona (Monique) l’ont élevé, comme de coutume dans les familles amazighs, dans la langue naturelle maternelle, la langue amazighe.

En ce temps-là donc, L’Entv aux ordres du pouvoir, comme elle continue à le faire, avait envoyé un journaleux dans un quartier d’Alger pour filmer et commenter le rituel du sacrifice du mouton, en cet aïd el kebir que nos sœurs et frères musulmans d’Algérie s’apprêtaient à fêter.

Ayant choisi une famille bien sous tout rapport cultuel, le père de famille, accompagné de son enfant d’à peine 8 ou 9 ans, habillé comme il se doit, suivant ce que ses parents croient de coutumes algériennes, en l’affublant d’un couvre-chef wahhabite et d’un kamis arabe en soie synthétique. Le caméraman se met en position pour commencer à filmer pendant que le père de famille étendait par terre la pauvre bête ligotée pour le sacrifice, un énorme couteau de boucherie en main. Il appela son enfant pour se mettre juste à son côté droit et trancha la gorge de la pauvre bête en récitant un verset religieux de circonstance. L’enfant assista malgré lui à ce rituel où le sang de la bête qui giclait, entacha les mains du sacrificateur de père qui regarda la caméra en souriant avec le devoir bien accompli.

Le journaliste de la télévision s’approcha de l’enfant et lui demanda benoîtement :

— « Wech, khlass ed beht » (çà y est tu as égorgé)

L’enfant, tout intimidé, répondit : — « ih » (oui)

Le journaliste : — « Saha âalik » (félicitations bonne fête) !!!

Quelques années après, l’Algérie sombra dans l’innommable d’une guerre civile durant laquelle des Algériens massacrèrent d’autres Algériens démunis et sans défense, en égorgeant bébés, enfants, femmes et hommes…

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khelaf hellal

Une drôle d'histoire d'amitié qui se termine dans la casserole de l'Aid.