Algérie : slogans électoraux, joutes politiques et Aristote

La campagne pour les législatives tourne dans le vide.
La campagne pour les législatives tourne dans le vide.

Panneaux électoraux alignés sur un grand boulevard dans Alger la Blanche, au loin la mer scintille des couleurs de l’arc en ciel. Un passant s’oubliant dans ses pensées marche sans jeter le moindre regard vers les panneaux en question.

Alger donc avec son légendaire ciel bleu, sa lumière qui a séduit tant de peintres, et enfin sa Casbah sur les hauteurs de la ville surveillant l’horizon comme au bon vieux temps quand l’ennemi s’annonçait sur ses frégates, prêt à prendre d’assaut la ville. Mais aujourd’hui, la ville ou plus exactement ses habitants ont d’autres soucis. Les habitants vont-ils sauter sur l’occasion des prochaines élections pour étaler au grand jour leurs soucis ? Vont-ils assister à des joutes politiques dans des meetings sur les places publiques ?

Ne rêve pas bonhomme me dit une voix intime qui me conseille de revenir sur terre. La lecture des slogans imprimés sur les panneaux électoraux donne raison à la voix conseillère. Les professions de foi des partis politiques me font dire que je suis à mille lieues mesurés à l’aune du temps de l’agora mythique où se traitaient les affaires politiques dans l’antique Grèce. Il nous faut patienter pour que nos places publiques soient débarrassées du bric-à-brac pour servir de scène de spectacle aux joutes poétiques et politiques comme dans la Grèce antique ou bien dans les déserts d’Arabie et du Yémen ou l’on suspendait les Mouâllaquates. Et en décortiquant les slogans politiques anarchiquement collés dans un urbanisme délabré, j’ai déduis une chose devenue vérité. Chez nous, l’incongru et même la bêtise sont qualifiés de NORMAL. Et oui tout devient normal quand l’inexistence d’agora a engendré une vision des choses réductrice aux antipodes des leçons du philosophe grec, Aristote de son nom qui a élevé la politique au stade suprême de l’Art.

Dans la Grèce et la Rome antiques, de grands orateurs ont effectivement transformé la rhétorique sur la science politique en œuvres d’art qui n’ont pas pris une ride encore de nos jours. Evidemment, on ne peut pas demander à "nos" partis politiques d’aujourd’hui d’accoucher d’un Cicéron pour faire une campagne électorale. On leur demande pas tant ! On leur demande simplement de ne pas ressasser des choses auxquelles eux-mêmes n’y croient pas. Savent-ils que la demande des citoyens est du domaine du possible. Du travail, un toit, des soins, une école pour leurs enfants et enfin de la politesse et non des regards torves de petits marqui qui ont usurpé le plus souvent leur place. Des choses simples couchées dans des programmes lisibles écrits avec des mots et un style qui respectent l’intelligence du citoyen. Quant à la communication de ces programmes, les citoyens n’exigent pas le cirque des Américains, ils se satisferont d’une communication avec les moyens à notre portée. Un peu d’imagination et des mots qui ne ronronnent pas. Ces deux qualités, on les trouve chez les amoureux de la littérature, les poètes par exemple. Car un beau slogan politique et qui délivre un message ne se fabrique pas en alignant à la queue-leu-leu des mots. Les mots et leur place dans une phrase doivent susciter des images chez le lecteur, lui rappeler des faits marquants de la culture et de l’histoire du pays.

Avant d’analyser quelques slogans glanés sur les panneaux électoraux de chez nous, arrêtons-nous sur deux exemples de la communication politique dont le titre d’un célèbre film. Le premier exemple est la fameuse affiche de François Mitterrand. Sur l’affiche en question on voit Mitterrand en gros plan sur fond d’un village typiquement français avec l’inévitable église au milieu d’un village lui même au milieu d’une campagne bucolique. L’image représente donc cette France profonde vantée par la culture pour rappeler les origines paysannes de tous les Français. Quand au slogan de l’affiche : "La force tranquille", il va à la rencontre du citoyen à la recherche d’un homme d’Etat qui a de la poigne et en même temps réfléchi et rationnel. Car pour prendre des décisions qui engagent le pays, il ne faut pas être un "agité". Agité, c’est ainsi que Mitterrand d’une façon insidieuse avait collé cette image à son adversaire/concurrent Jacques Chirac. Quant au film, c’est Apocalypse Now de Francis Coppola. L’Apocalypse fait penser à l’image biblique de la fin du monde. Mais le film de Coppola parle de la vie d’aujourd’hui (now) mais au Vietnam où son pays a mené une guerre criminelle. Du haut de leurs hélicoptères, les cow-boys de la cavalerie moderne américaine bombardaient le Vietnam et le Cambodge au son de la musique de Wagner, un musicien admiré par Hitler. Deux mots bien sentis ont suffit pour suggérer des images liant le monde d’hier et d’aujourd’hui. Tout le monde connaît la notion d’Apocalypse, quant à Wagner, ce n’est pas un inconnu dans la musique classique, ainsi la messe est dite par le titre du film qui sera du reste auréolé de la palme d’or à Cannes. Chez nous, sur les affiches électorales, les mots des slogans et la place de la ‘’photo’’ ou plutôt un trou noir censé représenter la future femme élue, donne une image d’un pays qui a peur de son ombre. Peur des mots beaux et poétiques qui traquent le mensonge, peur de dévoiler l’image de la femme comme si celle-ci était le Diable. Ah la maladie qui ronge la société !

Citons pêle-mêle quelques slogans des partis politiques qui aspirent à faire du ‘’bien’’ aux citoyens…. ‘’Passé et présent riches, un avenir optimiste’’ (FLN), ‘’Ensemble pour une Algérie prospère et riche’’ (MSP), ‘’Pour un nouveau départ’’ ! (RCD). Ces slogans sont un concentré de lieux communs parlant d’une Algérie abstraite. Qui peut être contre la prospérité de son pays, pas fier de son passé. La nouveauté n’est pas dans le départ mais dans le lieu vers lequel on se dirige. Est-ce l’oasis de fraicheur et de paix pour les uns et l’aridité du désert entourant cet oasis pour la ‘’plèbe’’. Oui les mots sous une plume sèche trahissent les limites de la pensée de l’artisan d’un programme. Ils peuvent piéger celui qui a quelque chose à cacher. Ça me rappelle la blague attribuée à Kaïd Ahmed : "L’Algérie était au bord du gouffre et depuis nous avons fait un pas en avan". A travers ces exemples, On aura compris que la "communication politique" chez nous est pauvre comme sont chétifs les programmes politiques. Ceux-ci ressemblent à un inventaire à la Prévert (1) où l’on aligne des mots et des phrases sans queue ni tête. Un programme politique, c’est une vision politique et philosophique. C’est ensuite des objectifs économiques et sociaux. C’est enfin les moyens à mettre œuvre et les catégories sociales sur lesquelles on s’appuie pour concrétiser les ambitions que l’on affiche. Ce n’est pas avec des mots passe partout ou bien les promesses d’un quelconque avenir "optimiste" (2) que l’on va attirer les foules vers les urnes. Certains journalistes ont pointé d’une façon pertinente l’incroyable cirque des ‘’futurs’’ élus qui ne reculent devant rien pour se faire élire. Cela va du plus grossier mensonge jusqu’à la plus ridicule des promesses. Et ces journalistes se demandant le pourquoi de ces zombis qui vivent dans la même société qu’eux.

Les carences que l’on constate dans la communication politique, on les retrouve partout ailleurs… dans les rues qui s’effondrent, la saleté des villes, la cherté des fruits et légumes, la maltraitance des élèves etc… Pour revenir à la communication politique, il est temps que l’on prenne conscience des bouleversements qui se produisent dans le monde. A l’heure d’Internet, le règne des cachotteries et autres mensonges est révolu. Pour ne pas l’avoir compris, les médias en Occident qui se mettent au service de groupes occultes, se sont décrédibilisés. Il est évident que la communication politique est utile dans un monde labouré par le flux incessant d’infos. Faire des progrès pour toucher l’électeur est toujours une bonne action citoyenne. Mais l’erreur à ne pas commettre c’est oublier d’aller à la rencontre physique des électeurs. Le contact direct sans aucun écran est la meilleure source pour mobiliser les électeurs et leur donner les moyens d’identifier les milieux sociaux que drainent les partis politiques.

Alors messieurs les publicistes et les responsables politiques, n’oubliez pas la maxime d’Aristote "la politique est l’art suprême". Eviter donc le mensonge qui colle à la politique et penser à l’art dont l’ambition est de traquer le mensonge pour se rapprocher le plus possible de la vérité. Rêvons, ça au moins on ne peut pas nous l’enlever.

Ali Akika cinéaste

Notes

(1) Inventaire de Prévert, le facétieux et néanmoins grand poète a inventé la technique d’aligner des mots sans liens entre eux.
(2) Un avenir est une notion abstraite, un fait qui n’existe pas, il ne peut donc être pessimiste. Cette faculté est réservée à l’être humain qui en travaillant dans le présent peut projeter les contours du futur.

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Commentaires (1) | Réagir ?

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khelaf hellal

Je pense aussi au film de Mohamed Zinet : Tahia Didou ! avec les système politique qui traine encore ses casseroles, la rançon du cynisme et de la médiocrité. Un système de parti unique le FLN et son ersatz le RND qui tente vaille que vaille de se réimposer à la société Algérienne malgré toutes les tares et les scandales qui lui collent à la peau malgré tous les échecs cinglants et non assumés de sa politique , malgré ses penchants avérés à la prédation et la Kleptocratie. Il s'est même aménagé sous l’ère Bouteflika des institutions râteliers ou les premiers sont les derniers et les derniers sont les premiers tellement ça tourne en rond autour de la grande mangeoire à chaque simulacre de joutes électorales. Des années de plomb à ce jour, on ne peut pas dire que le FLN/Rindou a perdu de son flair ni de son appétit carnassier sur tout ce qui touche à la rente des hydrocarbures du pays.