Pourquoi la philosophie fait-elle peur aux dictateurs ?

Mettre le paquet dans l'enseignement des sciences et des lumières telle est la solution contre l'obscurantisme.
Mettre le paquet dans l'enseignement des sciences et des lumières telle est la solution contre l'obscurantisme.

"Mieux vaut une tête bien faite qu’une tête bien pleine", (Montaigne)

A force de cultiver le néant dans les champs de la philosophie et de la culture en général, les systèmes en place finissent par en payer le prix. Avant de citer des exemples qui font paniquer les idéologues de ces systèmes, arrêtons un instant sur une information qui nous vient du Maroc. On a appris que dans ce pays voisin, la philosophie allait être déclarée persona non grata dans l’enseignement. Les professeurs marocains sont montés au créneau pour dénoncer pareille aberration. On sait que le mot philosophie veut dire Amour de la sagesse. Quelle mouche a-t-elle piqué les "pédagogues" de ce pays pour se méfier de cette discipline ? Amour et sagesse sont de jolies mots n’est-ce pas ! Sauf que les mots ont une histoire et des sens multiples selon la personne qui tient la plume. Un poète ou un censeur ne vise pas le même but.

Le premier cherche à enrichir l’imagination et faire reculer les murs de la bêtise afin de s’ouvrir sur le monde et des horizons plus cléments. Tandis que le second veut maintenir cette imagination dans la prison où aucune lumière ne filtre. Quand les serviteurs des dictateurs entendent Amour, ils pensent danger pour l’ordre social. Ils ont raison d’une certaine façon car la philosophie qui nourrit la poésie et la grande peinture jettent le trouble dans les corps et les esprits, difficilement "gérables" par des politiques obnubilés par la conservation de leur pouvoir. Quand au mot sagesse, ils ne l’entendent pas dans le sens de CONNAISSANCE mais de ‘’sage comme une image’’ autant dire obéissant comme un enfant "bien élevé". En résumé, dans l’univers de la dictature, le mot d’ordre es ‘’à nous le pouvoir et servons nous de techniciens pour garder le pouvoir". Quant à "la plèbe" et autres serfs taillables et corvéables à merci, on les cantonne dans les ténèbres, s’assurant ainsi une paix royale, c’est le cas de le dire.

Si donc dans "nos" pays les échecs sont patents et nombreux malgré les efforts de scolarisation, c’est qu’il y a un problème. Il faut donc voir du côté du contenu des programmes et de la pédagogie pratiquée. Ah si seulement on avait pu suivre les recommandations d’un savant de notre région qui s’est penché sur la question de l’enseignement, il y a, et oui il y a quelques siècles déjà. Ce savant (‘’nos’’ pédagogues n’ont pas dû le lire) nommé Ibn Khaldoun* nous fait part des deux méthodes utilisées à son époque dans deux régions, la mythique Andalousie où il est né et le Maghreb où il a travaillé notamment en tant que Wazir (ministre) à Béjaïa. En Andalousie, les élèves s’ouvraient à la vie et aux connaissances en apprenant la poésie. Dans nos contrées, les élèves ingurgitaient les sourates du Coran pour ensuite les réciter par cœur. Quand on sait qu’à cette époque en Andalousie les poètes et philosophes étaient légions et que la poésie était (est) toujours synonyme de beauté, on devine aisément que les enfants en Andalousie voyageaient beaucoup par l’esprit et leurs âmes ne devaient pas être tourmentées. En revanche aujourd’hui, les enfants de nos contrées qui se coltinent encore la rudesse et la complexité d’un texte religieux ne pouvaient que répéter les mots sans les comprendre. Si Ibn Khaldoun était encore vivant, il ne serait pas tellement dépaysé en constatant que le gavage des élèves avec des textes (qui parlent de l’enfer et de châtiments), est toujours d’actualité. On en voit aujourd’hui les résultats de la méthode du ‘’par cœur’’. C’est pourquoi accédant aux études supérieures, les lycéens sont totalement ‘’perdus’’ car à l’université on leur demande en principe de raisonner. On voit aussi les ‘’fruits’’ ou plutôt le naufrage de l’école quand on lit sur les réseaux sociaux des polémiques où la pauvreté du vocabulaire et la litanie de lieux communs remplissent la fonction de raisonnement.

Laissons les censeurs à leur marotte soporifique et voyons pourquoi les arts en général ont des relations avec la science**. J’ai le souvenir d’un texte d’un de nos grands poètes Jean Sénac qui était fasciné par les sciences car il y voyait dans les mathématiques des liens avec la poésie. J’ai cru alors à une sorte de pédanterie de sa part. Des années plus tard j’ai assisté à un exposé du médaillé de la Fields (qui correspond au prix Nobel de mathématiques) Cédric Villani devant la société des auteurs de l’audiovisuel. Après avoir écouté l’analyse de ce jeune et grand mathématicien, j’ai été bien obligé d’admettre que l’intuition de Jean Sénac n’était ni de la prétention ni une affirmation gratuite sortie de sa fertile imagination de poète. Ayant en tête l’admiration de Sénac pour les sciences et ayant entendu Cédric Villani, j’ai relu ce qu’Ibn Khaldoun écrivit sur les contraintes imposées à la construction d’un poème. Il avait percé le secret d’un bon poème, en l’occurrence les liens entre les mots à l’intérieur d’un vers et les liens du dit vers avec l’ensemble du poème rappelant étrangement les mathématiques des ensembles.

Interdire la philosophie punit et handicape une société. Mais il faut savoir qu’il y a d’autres surprises quand bien même un système n’interdit pas l’enseignement de la philosophie grâce à la résistance de la société et du corps enseignant. L’inattendu se produit tout de même car le dit système a les moyens de contourner les obstacles pour distiller un corpus idéologique de sa propre ‘’cuisine’’ qui désarme les citoyens. En France par exemple le système a ‘’recruté’’ une armée d’idiologues qui bassinent les gens avec la mort des idéologies, avec la disparition des frontières gauche/droite. Résultat toute cette ‘’armée’’ n’a pas vu venir la montée de l’extrême droite. Chez nous aussi d’aucuns tombent dans cette tambouille indigeste en utilisant le même vocabulaire, le même raisonnement par analogie au lieu de faire confiance à la philosophie de l’histoire, loin des théories biologiques ou ethnicistes etc…

Et oui, la lutte des classes existe toujours, elle n’est pas sortie d’un cerveau malade mais comme dit le philosophe. C’est tout simplement l’intelligence des hommes qui la constate depuis la symbolique révolte de l’esclave Spartacus jusqu’aux grèves et luttes des travailleurs à travers le monde***.

Sans entrer dans une polémique stérile et se satisfaire d’un raisonnement flottant sur l’écume des vagues, des études sérieuses montrent qu’il y a une relation dans les échecs scolaires quand les élèves ne maitrisent pas la langue et l’échec se vérifie lourdement, notamment en mathématiques. Ces échecs touchent plus souvent les élèves qui parlent mal leur langue chez eux ou bien victimes de problèmes sociaux. Que dire alors chez nous où nos bambins sont tiraillés entre plusieurs langues : l’arabe populaire, le tamazigh (chez eux et dans la société) et une langue arabe officielle confinée à l’école. Il ne faut donc pas chercher bien loin la cause du désastre en particulier dans les matières scientifiques. D’où la nécessité de mettre le paquet sur l’apprentissage des langues qui ont une sonorité affective et musicale dans les oreilles des élèves. Des langues muries dans et par le temps mais aussi travaillées par les poètes et écrivains car on ne le dira jamais assez, la littérature est une source où une langue vient s’abreuver si elle ne veut pas connaître hélas le sort tragique des langues qui disparaissent tous les jours dans le monde. Donc s’il y a un choix à faire, faisons celui qui a la caution des philosophes qui ont bien réfléchi pour que leurs écrits ne s’évanouissent dans le temps qui s’écoule.

"Une tête bien faite selon Montaigne" (philosophe français) veut dire simplement la capacité de raisonner grâce aux liens entre les mots et à la richesse du vocabulaire qui permet d’accéder aux idées les plus complexes. C’est ainsi que l’on devient à son tour producteur de connaissances. En cela Montaigne (1533/1592) reprend la vision de l’école d’Ibn Khaldoun (1332/1406).

Ali Akika, cinéaste

Notes

* Voir texte de Kamel Kateb enseignant à l’INED (Paris) publié par la revue algérienne d’anthropologie et des sciences sociales.

** Il faut savoir que dans l’antiquité, dans l’aire de la civilisation musulmane et en Europe jusqu’à la Renaissance (exemple de Pascal, Descartes) les philosophes étaient aussi des scientifiques notamment des mathématiciens.

*** C’est dans le temple du capitalisme que la classe ouvrière américaine a arraché la fête du travail du 1ermai. A l’évidence en dépit de ces luttes, en 2017 une caissière enceinte du magasin Auchan prise de malaise s’est vu refuser d’aller aux toilettes par un imbécile et cupide responsable de cet établissement.

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Commentaires (1) | Réagir ?

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karim karim

Cher Ali,

à propos de mathématiques, avant notre regretté Sénac, c’est Lautréamont, dans ses « Chants de Maldoror », qui a écrit l’un des textes les plus beaux, où il rapproche mathématiques et poésie. Peut-etre Sénac s’est inspiré de là sans le citer, car il connaissait sans aucun doute cet auteur.

Si vous ne le connaissez pas, je vous invite à le lire. Vous le savourerez !

Le texte commence ainsi : « Ô mathématiques sévères » (Chant II)

Cordialement,

Kadour