Bob Dylan et les jeux volages de la littérature

Décidément, le Nobel de littérature décerné à Bob Dylan fait énormément couler encre et salive à tel point qu’on ne s’y retrouve pas devant ces battages diarrhéiques et logorrhéiques qui inondent la cité des lettres

Déjà, il faut le souligner avec force, le Nobel, comme tous les autres prix ont une consonance idéologique, donc subjective et marquée par les jeux évidents de la pensée dominante. Toute gratification, en littérature, dans les arts et ailleurs, est suspecte, correspondant tout simplement à des constructions et à des représentations idéologiques. Ce n’est pas sans raison que Jean-Paul Sartre, nourri d’une sève contestataire et d’une aura particulière, a refusé le Nobel. Un prix est une prison, un lieu singulier d’enfermement et de normalisation.

Mais ici, certains, en entendant le nom de Dylan, ont vite réagi, estimant qu’on avait, en quelque sorte, commis un adultère à la « littérature » perçue comme un espace de pureté, vierge, sans se poser la question de la définition trop ambiguë et ambivalente de cette forme encore marquée par les jeux complexes de sa genèse et de son origine. La littérature a, au départ, du temps des Egyptiens et des Grecs notamment, englobé toutes les disciplines, y compris les mathématiques. Ce n’est qu’après, avec l’autonomie de quelques disciplines, que la littérature allait plus ou moins devenir un espace presque cohérent soutirant un certain prestige, grâce à la poésie.

Jusqu’à une date récente, la production orale (chi’r el malhoun par exemple, les jeux des troubadours ou du meddah) ne faisait pas partie de cette « littérature », aujourd’hui encore lieu et enjeu de luttes idéologiques et sociales. Qu’est-ce que la littérature ? Sartre et d’autres ont tenté de répondre à cette question sans y parvenir la laissant ouverte. Certains considèrent que ce qui distingue le sermon littéraire des autres discours (politique, médical, médiatique…), c’est sa dimension esthétique, au-delà des postures épistémologiques et sociologiques communes à toutes les autres structures discursives.

La poésie populaire et le chant renferment cet aspect esthétique, se caractérisant par le travail sur l’art et le langage. Bob Dylan, Aissa Djermouni ou Si Mhand ou Mhand ne font-ils pas partie de la littérature ? Faut-il être bien guindé, trop conventionnel, « normal » pour être accepté dans l’univers de la littérature ? D’ailleurs, ceux dont le métier est d’interroger les textes « littéraires » sont souvent piégés par l’ambivalence, la complexité et l’attitude volage de la littérature, ils comprennent vite qu’au-delà de la démarche suivie, qu’elle est l’objet d’elle-même, ce qui avait poussé d’ailleurs, les chantres de l’analyse structurale à un recul, reconnaissant enfin à la littérature sa liberté d’être ce qu’elle ne devrait pas être, un lieu fermé, mais plutôt une sorte de tempête investissant la culture de l’ordinaire et les diverses formes langagières.

Roland Barthes évoque l’absence de frontières génériques. Ceux qui s’arrêtent à une définition étroite de la littérature reproduisent, selon moi, le discours dominant qui voudrait tout embrigader, emprisonner, embastiller. Je ne crois pas personnellement à ces catégorisations faciles et confortables. Qu’est-ce que la littérature ? Aucune idée. Ce que je sais, c’est qu’elle reste un objet en perpétuelle construction, elle est, au-delà des mots, l’expression de la culture de l’ordinaire et d’une insaisissable identité.

Ahmed Cheniki

8 commentaires

  1. La littérature c’est des mots construits par ceux qui ont réfléchi pour aider l’homme à se poser des questions afin de tenter de comprendre le monde qui l’entoure et la destinée qui est la sienne ! En prose, en musique ou en poésie, le but est toujours le même : exciter les neurones, parfois avec calme et harmonie mais souvent avec agitation et chaos ! En un mot, la littérature est tout ce qui aide l’homme à être libre dans la tête, qu’il soit derrière des barreaux (souvent idéologiques) ou derrière la fenêtre !

  2. La question de savoir si les productions de Dylan sont de l'art ou du cochon n'a pas lieu d'être posée. Tout est dans le lien qui unit l'auteur et son lecteur et réciproquement.

    «Écriture et lecture sont les deux faces d'un même fait d'histoire et la liberté à laquelle l'écrivain nous convie, ce n'est pas une pure conscience abstraite d'être libre. Elle n'est pas, à proprement parler, elle se conquiert dans une situation historique ; chaque livre propose une libération concrète à partir d'une aliénation particulière… Et puisque les libertés de l'auteur et du lecteur se cherchent et s'affectent à travers un monde, on peut dire aussi bien que c'est le choix fait par l'auteur d'un certain aspect du monde qui décide du lecteur, et réciproquement que c'est en choisissant son lecteur que l'écrivain décide de son sujet. Ainsi tous les ouvrages de l'esprit contiennent en eux-mêmes l'image du lecteur auquel ils sont destinés.»
    Jean-Paul Sartre.

  3. Aaaah! Alors qu'importe le Flacon, ihi. Pourvu que ça soit livresque.
    Demande à Kichi si Faulkner lui excite les neurones.

    "En un mot, la littérature est tout ce qui aide l’homme à être libre dans la tête…" Donc y en a que c' en est pas. Sauf si Le saint Coran El 3adhim en est!
    Ipi "Anticonformiste" ? Mon œil. Alors Béguin et 3arafat c’est des anticonformistes aussi.
    Jissipas si tu connais l’histoire de ce journaliste du « Canard » qui a reçu la légion d’honneur. Il s’est fait virer par Marcel Maréchal.
    Mais pourquoi, je ne l’ai pas acceptée, se défendit le journaliste. Je m’en fiche, lui rétorqua Maréchal, il ne fallait pas la mériter.

    Nekini c’est sur le mot littérature que j’ai buggé. Loukane c’est le prix de la chanson qu’on lui aurait attribué ça ne m’aurait pas fait tiquer plus que ça.
    Je suis d’accord avec toi quand aux emprunts. Surtout en littérature.

    Jtijore qu’à chaque fois que je lis un nouveau roman je me demande si je ne l’ai pas lu avant. Tout est dialogisme et intertextualité.

    Mais dire que c’est l’anticonformisme qui a été récompensé par l’attribuage de ce prix, alors là je rejoins Kichi. Sauf si ce n’est révolutionnaire que parce que c’est américain.

    Thoura daghène s’il rendait ce prix, là je croirais vraiment que c’est un anticonformiste.

  4. Hend iverwaqen c'est comme larvaa nath Irathen, ansa izdekidh dhasaawene….LOL
    J'espère que Dylan rendra ce prix ! Sinon, evidemment, il n'aura pas su sauvegarder sa stature de géant !

  5. Tiens, a Dda Kacem, wellh' ar-d-akdehkough une petite anecdote concernant Bob Dylan et le blues. Il y a une trentaine d'années, il a permis la re-découverte d'un chanteur de blues noir des années 20, Robert Johnson, mort vers 1938 si je ne me m'abuse, et devenu une véritable légende depuis que Bob Dylan l'a dûment copié et promu.
    J'ai d'ailleurs cherché sur google à tout hasard, et le premier "hit" que j'ai eu, en voici un lien:

    http://njnnetwork.com/2011/09/bob-dylan-borrowed-liberally-from-robert-johnson/

    « Dylan’s first LP, simply called Bob Dylan, was mostly old blues songs. Critics thought Dylan was pretty cheeky to be trying the old blues chestnuts at age 20. That didn’t stop Dylan from putting his own copyright on some of those songs. Dylan did acknowledge his sources back then.

    By 1966 and Blonde on Blonde, Dylan had learned the blues tradition of changing the old songs enough to claim copyright cleanly. The titles of the earlier Dylan LPs Bringing It All Back Home and Highway 61 Revisited hint at Dylan’s blues influenced roots. »

    Ce qui est intéressant, c'est de lire l'histoire du blues d'ALan Lomax, dont je parlais dans un autre post. Alan Lomax a côtoyé et fait découvrir la plupart des vieux bluesmen. Dans son livre "The Land Where the Blues Began" que j'ai lu il y a plus de 20 ans, Lomax raconte comment Robert Johnson était toujours en train de casser les pieds aux vieux joueurs de blues, toujours en train de leur demander de lui apprendre à jouer de la guitare et à chanter. Les vieux, comme Son House par exemple, lui disaient d'aller se faire voir ailleurs parce qu'il n'avait tout simplement pas de talent. Même chose avec B.B. King: son oncle (cousin de sa mère) était Bukka White, un bluesman renommé parmi les noirs du sud, un gars condamné à perpétuité à deux reprises pour meurtre (légitime défense en réalité), boxeur, chauffeur de camion. Bukka White ne permettait pas à B.B. King de toucher sa guitare, parce qu'il ne l'en croyait pas digne. Quand plus tard B B King est devenu une superstar mondiale du blues on a demandé à Bukka White ce qu'il pensait de lui, il a répondu avec un large sourire: « Je suis très content pour lui. » Le journaliste a re-posé la question directement, "que pensez-vous de sa musique" ? Il a répondu encore une fois : "Je suis très content qu'il ait tant de succès."

  6. Dylan te répondrait @ hend : "Qu'importe le flocon, j'ai bien atteint l'Everest"!!!

  7. A Vu Wurrif, ay-amdakoul ennegh, tout dépend de ce que tu appelles Everest. Le sommet de la gloire et du succès commercial, pas de question là-dessus. Mais est-ce de cela que nous discutons ici ? Moi, je te dirais que les "vrais" bluesmen ont atteint non pas le sommet mais le fond. Le plus profond de l'âme humaine, et c'est de là qu'ils ont puisé leur force. Le seul sommet qu'ils ont atteint est celui de leur art. Di la3nayak, écoute (sur youtube) « Blind Willie Johnson » et compare à Dylan. Il y avait des centaines de buesmen devant lesquels Dylan devrait avoir honte d'essayer de chanter, jouer de la guitare ou de l'harmonica.
    Voici un misérable vieux paysan noir, quasi-inconnu, appelé Fred McDowell en train de chanter et jouer de la guitare.
    https://www.youtube.com/watch?v=CwJ8lgfaFOI
    Voici un autre misérable ex-cueilleur de coton noir avec son harmonica :
    https://www.youtube.com/watch?v=gxB9Ldwve1E
    Ce ne sont là que des exemples qui me viennent à l'esprit en ce moment, car il y en a vraiment des dizaines, sinon des centaines.

  8. azul @ kichi, ma phrase, effectivement, est un petit caillou dans la marre! Frise un chitouh la provoc et invite même à l'oxymore (L'Everest : sommet de la gloire ou de la chute, c'est selon). Je connais un autre chanteur, français et non des moindre (l'homme à la tête de chou : gainsbard) qui a dit que: "la chanson est un art mineur" et je suis assez d'accord. Quant au prix Nobel, c'est une autre histoire qui, personnellement, ne m'émeut pas plus que ça. thanemirthik

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