Lounès Matoub, de la vie tragique à l’œuvre mythique

Lounès Matoub, le barde assassiné pour ses idées.
Lounès Matoub, le barde assassiné pour ses idées.

"L'humanité a besoin de ses grands hommes, une fois qu'ils sont morts, pour se rassurer sur elle-même". Robert Mallet

Après sa mort tragique, beaucoup de choses ont été dites et écrites pour lui rendre hommage, évoquant son talent, son honnêteté, sa bravoure, son humanisme et son courage. Mais comme, disait Albert Camus, "les taupes elles-mêmes se mêlent d’espérer", ces hommages ont été fait, en totalité par des personnes incapables de saisir la profondeur de sa pensée et le sens tragique de sa vie et en partie par de petites gens voulant coller leurs gestes à l’idole pour arriver à satisfaire leur basses envies. Nous croyons, pour notre part, qu’il est temps que nos mains d’humains lâchent le demi-dieu pour qu’il puisse enfin atteindre sa cime, rejoignant ainsi les Jugurtha et Krim.

Un message artistique des plus scientifiques

De son vivant, les gens du milieu scientifique furent les plus critiques envers son œuvre et sa personne. Pourtant, à bien regarder, il a été plus scientifique que beaucoup de nos scientifiques. En effet, l’université algérienne est renommée par le phénomène de plagiat. Regardant sur ce point ce qu’est Lounès Matoub. Une de ses chansons, est terminée par "smaḥ ma yezeleg u sefru, cerwaγt-id si zman aqdim", (ce que je tenterais de traduire comme suit : Si le poème vous parait offusquant, veuillez me le pardonner ; c’est ainsi que de notre patrimoine ancestral il m’a été donné). Par ce vers, il dit honnêtement que le poème ne lui appartient pas, mais il a plutôt été puisé dans le capital savoir-dire légué par nos ancêtres. L’autre point noir de l’université algérienne est le dogmatisme, l’absence de relativisation et l’imposture. Matoub, dans une de ses chansons, dit : "kra bwin t-εeggebḍ ur yekkir, taεemiḍ-t s tmusni n medden", (n’a pas pu se relever, celui qui, par vos discours, a été affecté ; vous l’avez aveuglé par votre savoir emprunté). Le rapport au réel est un autre élément important de comparaison sur ce plan.

Les scientifiques et intellectuels algériens ont toujours essayé de lire la réalité et de l’interpréter à partir de modèles théoriques préétablis conçus à partir de et pour d’autres contextes, démarche qui les amène à chaque fois à considérer médiocre cette réalité qui s’avère non conforme à leur vérité. Lounès Matoub, quant à lui, a choisi sciemment d’être le poète de Victor Hugo " …qui, malgré les épines, l’envie et la dérision, marche courbé dans (les) ruines, ramassant la tradition. De la tradition féconde (il fait sortir) tout ce qui couvre le monde, tout ce que le ciel peut bénir» ; nous ajoutons, tout ce qui à l’humain peut utilement servir. C’est ainsi qu’il est allé dans les profondeurs de la mine de nos traditions en empruntant tout ses labyrinthes pour nous restituer tous ces débris oubliés et tout ces trésors enfouis, reconstruits sous forme de nouvelle vision, vision dont les racines tiennent au passé ancestral et dont les branches tirent vers un avenir s’inscrivant dans les valeurs universelles. Par cette posture, Matoub se montre encore une fois plus scientifique que nos scientifiques, puisque, en vérité, «indépendamment des perspectives théoriques, disaient Berger et Luckmann, la connaissance est disponible dans le monde de la vie quotidienne. Cette connaissance est donnée et aussi objectivée, rendant possible un sens commun dans un monde intersubjectif".

L’honnêteté et la confiance nourrissent la puissance

Toute forme de rapports sociaux, y compris les rapports marchands, sont permis et pérennisés par une valeur sociale partagée : la confiance. Celle-ci ne signifie pas le partage de points de vue, elle signifie simplement l’honnêteté. Mauss a magistralement révélé que la confiance n’a pas besoin de règles formelles. Camus, pour sa part, va plus loin en déclarant : «Je constate tous les jours que l’honnêteté n’a pas besoin de règles». Matoub a préféré, au risque de subir la plus forte de toutes les attaques, celle réalisée par une attitude communautariste en état de défense de son mur protecteur fait de normes sociales, l’honnêteté à l’hypocrite sérénité. Pour le paraphraser, je préfère, disait-il, me révéler comme je suis pour être cohérent avec moi-même, quitte à contrarier la communauté que de me révéler autre que moi pour plaire à celle-ci et m’inscrire en faux avec moi-même. Pour être le plus vrai possible sans cesser d’assumer pleinement sa destinée de révolté au sens de Camus, Matoub a opté pour un langage clair et accessible pour le peuple qui, pour lui, a lui aussi le droit de se révolter pour revendiquer sa part de la dignité humaine, incarnant ainsi la vision camusienne que "la logique du révolté est de vouloir servir la justice pour ne pas ajouter à l'injustice de la condition de s'efforcer au langage clair pour ne pas épaissir le mensonge universel et de parier face à la douleur des hommes par le bonheur".

Une vie légendaire d’un héros hors pair

De l’enfance turbulente à la mort tragiques des plus émouvantes, Matoub a traversé une vie pleine de péripéties, faisant face héroïquement et seul à l’adversité, sans oublier un instant de vivre la vie avec intensité. C’est cela que le peuple valorise, lui qui, comme le bourgeois se comble de friandises, se satisfait de ces spectacles de la vie qui grisent. Le peuple dans l’admiration de ces spectacles se fait un seul homme sans ornières soutenant le courage et l’abnégation de la dignité affrontant les forces de la fatalité, et pour cet "homme sans ouillères, disait Camus, il n’est pas de plus beau spectacle que l’intelligence aux prises avec une réalité qui le dépasse. Le spectacle de l’orgueil est inégalable". Comme Héraclès, Matoub a affronté tant d’adversaires pour, disait-il, le salut de son peuple et le triomphe de la vérité, et à chaque combat le peuple a été de son côté ; comme Héraclès aussi, il a fini par être vaincu par la volonté des dieux et son peuple l’a élevé au rang de demi-dieu.

De la construction du référent identitaire à créations langagières

Pendant que la plupart de nos artistes ont cédé à un moment ou un autre face à l’exigence de la logique marchande et de celle des gouvernants, invitant les artistes à égayer le peuple pendant la récréation, Matoub a choisi de faire de tous les moments, y compris celui de la récréation, des occasions et des opportunités pour la création, une création pas pour l’amusement comme le font les uns ou l’égarement comme le font les autres, mais pour créer un bain favorable pour de bonnes actions et réflexions, le bain des traditions vivantes, des traditions en modernisation. Ce bain, Matoub le voulait spartiate qui demandait à ces enfants de vaincre la peur et d’assumer ses devoirs d’être culturel ou de mourir, il le voulait aussi Kabyle qui, dans le temps et pendant la bataille, demandait aux femmes d’être derrière les hommes pour encourager et honorer les vaillants, et en même temps induire de suie noire l’habit des fuyards, marque de déshonneur. Ainsi, à titre d’exemple, nous retrouvons dans une de ses chansons, des plus égayantes des chansons kabyles, ce couplet : «A yemma mmi rebi-t, ma yenker laṣel zlu-t», (Mère, éduque bien mon fils pour en faire un Ulysse, et s’il s’avise de renier ses origines, mieux vaut que tu l’assassine). Pour amener l’écoutant à s’introduire dans ce bain avec un vouloir acquérir un savoir être permettant d’être la meilleure incarnation de son identité, Matoub fait un effort sur soi pour se donner en exemple, pour donner de meilleurs exemples, en réalisant la création langagière. Elle est d’une telle puissance et d’un tel niveau de raffinement, cette création langagière matoubienne, qu’il serait juste de désigner la langue kabyle de langue de Matoub autant que le français est justement désigné de langue de Molière ; ce qui est d’autant plus juste que Matoub a été, pour dire ce que les mots existant ne pouvaient pas dire, jusqu’à la création de nouveaux mots, comme (abaεzeq), mots qui ont été rapidement adoptés par la société.

Un symbole identitaire de la grandeur d’Homère

Pour ses réalisations et ses sacrifices, à la fois dans sa société pour l’affirmation de l’individualité, affirmation nécessaire pour un passage à la modernité, et dans son grand pays pour que la démocratie véritable soit réalisée et pour que l’identité amazighe soit autant qu’il faut reconnue et valorisée, les citoyens de toutes les régions de l’Amazighité lui sont reconnaissants. Plus qu’une reconnaissance, le combat et le travail réalisés par Matoub, ces citoyens veulent le continuer dans la fraternité et avec ténacité.

En somme, comme Homère, Matoub a réussi par ses œuvres épiques à montrer la vraie valeur de nos grands artistes, écrivains et politiciens : Azem, Feraoun, Djaout, Mammeri, Krim, Abane, Amirouche, etc. Et comme, dans la Grèce antique, Homère a réussi, à sa façon, à réunir les villes grecques, aujourd’hui Matoub seul arrive à réunir et à rendre fier de soi les imaziɣen. Et c’est ce à quoi il faut accorder le plus d’importance, de notre point de vue.

Mohamed-Amokrane Zoreli

Enseignant-chercheur

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Commentaires (4) | Réagir ?

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khelaf hellal

Maatoub Lounes , le poéte engagé , l'assoiffé d'azur et de beauté, l'étoile du firmanent qui a éclairé notre chemin, il est devenu un classique, une référence dans la profonde kabylie tant par son charisme militant que par sa poésie musicale. Chapeau bas et hommages à l'artiste en cette comémoration de son assassinat.

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Aziz Gour

Cessez svp de nous présenter Matoub Lounès comme un prophète. C'était un chanteur certe de talent qui passait tout son temps à ironiser l'Islam. Oui il a été assassiné, mais passe-t-il avant ceux qui ont été tués au cours de leurs missions anti-terroristes, sans oublier les 100 journalistes

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