"Les harkis, le dernier tabou", de Pierre Daum

Des dizaines de milliers de harkis étaient engagés au côté de l'armée française.
Des dizaines de milliers de harkis étaient engagés au côté de l'armée française.

Les éditions Actes sud ont publié en 2015 "Les harkis, le dernier tabou", écrit par Pierre Daum.

Ce livre démontre qu’il y a encore des anciens harkis qui vivent encore en Algérie. Il bat en brèche la tapageuse campagne menée depuis un demi-siècle par les nostalgiques de l’Algérie française qui ressassent jusqu’à la nausée le massacre massif de ces hommes engagés aux côtés de l’Armée contre le FLN/ALN.

Eh oui, tous les harkis restés en Algérie ne sont pas éliminés, tués, massacrés, trucidés. Les témoignages recueillis dans ce livre par Pierre Daum en sont les meilleures preuves. Les maquisards de l’ALN ne sont pas tous ces méchants égorgeurs, non. Le mensonge savamment entretenu par les porte-voix de la colonisation et leurs relais dans la presse a touché ses limites.

"A l’issue de cette longue enquête, j’ai acquis la conviction que la plupart des «harkis» sont restés en Algérie sans y être tués (…) Reconnaître ce fait historique oblige en France à s’extraire radicalement de la vision imposée depuis 50 ans, qui affirme que tous ceux qui sont restés se sont fait «massacrés», payant de leur sang leur "amour du drapeau français". Toujours selon ce discours, ces hommes et leurs souffrances seraient la preuve de la légitimité de la présence française en Algérie (puisque tant de "musulmans" ont défendu l’Algérie française", écrit en conclusion Pierre Daum, auteur déjà de "Ni valises ni cercueil" qui retrace la vie de ces pieds-noirs restés en Algérie et paru en 2012.

L’auteur commence son livre avec une longue et riche introduction historique. Pierre Daum bouleverse les idées entendus et distillées ici et là. D’abord, il n’y a aucune directive du FLN visant à tuer les harkis. Ensuite le chiffre de 10 000 harkis tués pendant l’été 1962. Il n’y a aucune source qui vient étayer le nombre exact de harkis tués. Mais au-delà de la guerre des chiffres il est important de rappeler que la situation des Algériens était autrement des plus préoccupantes en cette première année de l'indépendance.

Pierre Daum écrit en parlant des autorités algériennes et françaises que "ni les uns ni les autres ne se sont préoccupées des harkis". Aussi dramatique que pouvait être en effet la situation de ces hommes qui ont choisi (ou ont été poussés) l’armée française, il est manifeste que, pour les nouveaux responsables de l’Algérie, l’urgence était ailleurs. Elle dépassait celle d’une communauté, par ailleurs qui avait choisi son camp. Outre les sanguinaires commandos de l’OAS qu’il fallait neutraliser, il y avait la prise en charge des milliers de prisonniers libérés et les autres milliers de civils libérés des camps de regroupement. Sans oublier la guerre sourde d’abord puis frontale entre les moudjahidine de l’intérieur et l’armée de l’extérieur. La tâche des nouvelles autorités algériennes était immense. Le constat est, certes, vrai, mais le contexte est des plus compliqués et la situation trouble, notamment pour les Algériens.

Le livre de Pierre Daum est épais, dense, plus de 500 pages entre analyses des sources et la soixantaine de témoignages recueillis auprès d’anciens harkis, vivant toujours en Algérie. Le mérite de ce livre-enquête est qu’il ne prend pas de raccourcis, traquant toutes les hypothèses et autres assertions sur les harkis, autant d'approximations, voire de mensonges devenus avec le temps des "vérités" pour nombre de personnes. Chiffres et sources croisés à l’appui, Pierre Daum analyse et met sur la table les éléments d’information disponible sur ces supplétifs de l'armée française. A l'indépendance, ces hommes et leurs familles ont été oubliés par ceux qui les avaient engagés à leur côté.

L’auteur écrit que sur les 40 500 harkis à qui l’armée française a proposé différentes options, "21000 ont demandé à être licenciés avec prime, 1000 se sont engagés, 2000 ont souscrit au contrat de six mois, 1500 ont demandé à venir en France avec leurs familles et 15000 sont rentrés chez eux sans demander à bénéficier des dispositions prévues en leur faveur".

L’auteur avance, argument à l’appui, que la majorité des harkis a choisi de rester en Algérie. Cependant un demi-siècle plus tard, renversement de tendance, les anciens harkis et leur descendance font des mains et des pieds pour quitter l’Algérie. L’administration française est assaillie de demande de nationalité. Des centaines de dossiers d’Algériens se réclamant harkis arrivent sur les bureaux. Certains ont la haine recuite contre ce qu’ils appellent le fellaga, d’autres essayent de tirer un trait sur ce passé lourd à porter.

Couverture du livre : Les harkis, le dernier tabou

La couverture de l'ouvrage

Même si l’auteur aurait pu se passer de certains détails qui n’ajoutent en rien à l’importance du livre, "Le dernier tabou, les harkis restés en Algérie après l’indépendance" demeure comme l’un des meilleurs titres sur cette question qu’on refuse d’aborder avec la sérénité nécessaire encore en Algérie.

La plaie, laissée par la participation de ces hommes à la guerre contre le FLN/ALN, n’est pas pansée et les éléments d’explication, d’études et d’analyse non encore mis en place par les Algériens et pour les Algériens. Ce travail est à mener comme celui de la réappropriation de l’histoire nationale.

Kassia G.-A.

"Le dernier tabou, les harkis restés en Algérie après l'indépendance", chez Actes sud.

Plus d'articles de : Culture

Commentaires (7) | Réagir ?

avatar
HARKI NANTES

Poursuivant sa remise en cause des idées reçues, en particulier celles des adversaires du FLN, le journaliste Pierre Daum cherche à démontrer que la majorité des harkis n’a pas été massacrée, et après avoir subi incarcérations et sévices, avait regagné le village d’origine. Orienté par des associations communautaristes et par des écrivains publics, Daum a entrepris en Algérie un périple de 20. 000 km en trois ans, et a rencontré 60 anciens harkis (ou militaires), octogénaires qui racontent avec moult détails, souvent fastidieux, le souvenir de leur vie (familiale, militaire et socio-politique).

Cette étude contredit les témoins et chercheurs qui estiment que 60. 000 à 150. 000 supplétifs avaient été massacrés en 1962-63, et qui s’appuient sur des déclarations, pas toujours précises, de Georges Bidault, Jacques Soustelle et Maurice Allais.

Cet ouvrage a sans doute le mérite de remettre en cause les évaluations inexactes de nombreux historiens Il incite à suivre Guy Pervillé qui souhaite que soient confrontés témoignages et documents dans des enquêtes monographiques.

Ayant lu partiellement un grand nombre d’historiens, Pierre Daum semble ignorer les évaluations des militaires. Il n’a pas fait de recherches en archives, mais retient des interprétations historiques judicieuses : - l’indifférence des Algériens, attachés à leur clan, pour le nationalisme – le recrutement local des supplétifs – le non refoulement des harkis rapatriés – la vengeance des faibles (les marsiens) et l’exclusion sociale des harkis survivants – l’existence de faux résistants (moudjahidines) au sein d’une population neutre – les démarches des anciens militaires pour obtenir nationalité française et retraite du combattant.

Il exprime cependant des jugements qui appellent la critique, tels que la torture généralisée, les villages brûlés avec leurs occupants, la confusion entre regroupement et internement, la méfiance du commandement et le double jeu des harkis ; il estime illusoire que les Algériens puissent exprimer un jugement équitable. Il semble ignorer les effectifs limités par le turn-over, les camps d’accueil des supplétifs en Algérie, les décisions de Joxe en avril et mai 1962, les directives des wilayas sur le traitement des supplétifs, le décompte exact des familles rapatriées (66. 000) .

Le résultat n'est donc pas à la hauteur des ambitions. Si l'on additionne les résultats des 43 témoignages retenus, on obtient un total d'environ 800 " harkis " vivants encore dans 50 villages et environ 400 massacrés.

Ce décompte est donc très partiel, car il y avait plus de 2. 000 villages occupés par les SAS, les autodéfenses, les GMS et les harkas. L'erreur initiale est de fonder son étude sur les 450. 000 adultes ayant travaillé pour la France, sans distinguer les supplétifs et les réguliers, contrairement à l'ONAC d'Alger, qui ne compte que 10 % de supplétifs sur les 60. 000 demandeurs de carte du combattant (1).

L'erreur est donc sémantique, ces 450. 000 adultes comptent d'avantage de soldats réguliers que de supplétifs : en mars 1962, il n'y avait plus que 78. 000 supplétifs dont 1. 030 ont déserté et 20. 600 seront rapatriés; il reste donc 56. 000 harkis non rapatriés.

En revanche, 162. 900 appelés (effectif cumulé) ont été démobilisés et ont regagné leurs villages (2), ainsi qu'une minorité des 26. 000 engagés; ils n'ont pas été massacrés. Les survivants déclarés par les témoins sont donc en majorité des réguliers, mais les victimes ont de grandes chances d'être des supplétifs.

L'auteur enfin démolit sa thèse (page 161) en estimant que 10 % des 450. 000 adultes ayant travaillé avec la France ont été massacrés : 45. 000, ce n'est pas un massacre négligeable. La négation du massacre peut également être contredite par les archives des années 1960, et par les témoignages recueillis en métropole :

A. Jugements non chiffrés des responsables militaires et civils:

- ambassadeur JM JEANNENEY : - 27 août, des centaines de harkis exécutés par la population. - 29 novembre, recrudescence des exécutions, - 3 janvier, de cruelles représailles, non chiffrables (réf. LISKENNE. Ambassade Jeanneney. A. COLIN 2015), - général de BREBISSON (Cdt supérieur) décompte plusieurs milliers de tués, dans ses T. O. de juillet, août, novembre 1962 et janvier 1963, - général LE MASSON en juin 1962 : exécutions sommaires dans l'Algérois (rapport sur le moral, 2T98/3), - général FRAT en août 1962: massacres généralisés observés dans le Constantinois, - S/Préfet de Tlemcen en mai 1963: massacre de tous les supplétifs (source Nathalie GALESNE), - le président BOUTEFLIKA estime que des erreurs ont été commises (8 septembre 2005), - le général NEZZAR reconnaît des dépassements (Liberté du 30/09/2004).

B. Estimations chiffrées, supérieures à celles des témoins de P. DAUM :

- col. De REALS (Attaché militaire), été 1963, fait une estimation de 20. 000 massacrés. - Col. VILLARD : décompte de 200 tués dans le Groupement A de Tlemcen en juillet 1962 (1K744), - LACOUTURE recueille une information de 10. 000 tués (le Monde du 13 novembre 1962), - col. D'ANDOQUE en octobre 1962 : 60. 000 tués - général F. MEYER : 20 à 30 tués en 8 jours à GERYVILLE, a recueilli le témoignage du maire de GERYVILLE, ancien chef de la mintaka 35 : 20. 000 tués en Oranie, - Gregor MATHIAS compte 200 à 250 tués à ROVIGO, L'ARBA et HAMMAM MELOUANE, - Mohand HAMOUMOU fait état de 150 victimes dans 5 douars, son estimation globale est de 100. 000 tués, - col. MELIANI : 15 témoins interrogés font état de 472 tués dont 51 femmes et enfants, (le drame des harkis, PERRIN 1993) - général GAGET signale 60 à 70 tués sur 150 membres du commando GEORGES (GRANCHER 1990, p. 216), - Roger VUST, délégué du CICR, fait une estimation de 10. 000 harkis assassinés sur 80. 000, 20. 000 morts au déminage, 10. 000 disparus (M. FAIVRE : La Croix Rouge pendant la guerre d'Algérie, LAVAUZELLE 2007), - général M. FAIVRE a récupéré 52 harkis soit environ 50% ; 46 supplétifs ont été`massacrés (liste publiée) ; il ne reste aucun survivant en Algérie (3). - le ministre JOXE, suivant LACOUTURE, fait une estimation de 10. 000 tués.

C. Ces estimations partielles n'excluent pas des erreurs manifestes, comme celles de :

- VIDAL-NAQUET qui compte 80 à 100. 000 morts de mars à juillet 1962 (le Monde du 11 novembre 1962), - LACOUTURE qui fait une estimation de 100. 000 morts dans Télérama du 13 sept. 1991, - le sous-préfet d'AKBOU qui propose une péréquation erronée à partir de son arrondissement.

Une estimation scientifique des victimes, à partir de monographies de villages, aurait été souhaitable dans les années 70-80, mais ne paraît plus possible. On ne peut pas nier les massacres, mais il faut se contenter de l'opinion de JM JEANNENEY et Guy PERVILLE : des milliers de massacrés, dont le bilan n'est pas chiffrable (4).

Cette conclusion rejoint le jugement final de DAUM, mais n'exclut pas ses erreurs de calcul.

Maurice Faivre, le 30 septembre 2015

PDF - 306. 1 ko

(1) Pension de 660 euros selon la loi de 2010 ;

(2) 39. 000 appelés ont servi en métropole, 123. 000 (Terre) en Algérie, 10. 900 dans les autres armes (7T134 à 136).

Noter que 25. 000 hommes de la Force locale se sont ralliés avec armes et bagages à l'ALN début juillet 1962

(3) La harka W 817 comptait 80 harkis, auxquels s'ajoutent trois autodéfenses de villages (20 à 30 hommes). 52 harkis ont été rapatriés, qui ont identifié leurs 46 camarades tués par le FLN en août 1962, soit

42 % des effectifs.

Resterait donc une dizaine de survivants, dont certains, rapatriés dans la région de Lyon, n'ont pas été suivis. Mais on n'a aucun témoignage sur d'anciens supplétifs restés dans leur douar. Il ne reste que les familles de ceux qui ont été tués.

(4) P. DAUM a fait le 26 novembre 2015 un exposé au Cercle culturel algérien, animé par l'historien anticolonialiste Gilles MANCERON.

La majorité des auditeurs, d'origine algérienne, ont dénoncé les harkis comme des tortionnaires et des violeurs.

avatar
mayass dami

faut -il leur redonner le droit de demander leur droit de réintégration PERSONNE NE PEUT FAIRE APPRENDRE AUX LIBÉRATEURS DE L’ALGÉRIE MORTS OU VIVANTS COMMENT ILS DOIVENT SE RÉCONCILIER..

visualisation: 2 / 6