Le FFS relance la lutte armée en février 1964 (IV)

Yaha Abdelhafid, Ait Ahmed et l'aspirant Mohand Arezki. Photo prise en automne 1963.
Yaha Abdelhafid, Ait Ahmed et l'aspirant Mohand Arezki. Photo prise en automne 1963.

Depuis le dernier congrès du FFS, Hocine Aït Ahmed s’est retiré de toute activité politique. Agé et malade, ce nationaliste de la première heure a traversé depuis les années 1950 l’histoire contemporaine de l’Algérie. Aussi, Le Matindz ouvre son espace à Ramdane Redjala (*), qui propose aux lecteurs une analyse de la trajectoire militante de cet homme sur plusieurs parties. Portrait sans concession.

Habilement exploité, le conflit algéro-marocain a permis cependant de déstabiliser l’opposition et de faire imploser le FFS. Peu soucieux de rassembler, en fermant la porte du FFS au signataire des accords d’Evian, Hocine Aït Ahmed a poussé le vieux colonel dans les bras de Ben Bella. Car personne n’ignore la grande influence qu’exerçait Belkacem Krim, le premier chef historique de la Wilaya kabyle sur ses successeurs. Rappelons que si la Kabylie se constitua en wilaya à part entière ce fut grâce à lui. A la veille du 1er novembre, il réussit à convaincre ses compagnons notamment Ben Boulaïd et Boudiaf de renoncer à leur projet de démembrer la Kabylie entre le Constantinois et l’Algérois.

Après une trêve de quatre mois, le FFS annonce dans un communiqué du 5 mars 1964 qu’il a repris le combat contre le pouvoir de Ben Bella depuis le 21 février. De nouveau, le cycle violence/répression s’abat sur la Kabylie. Membre de la daïra de Bordj Ménaël, Rabah Cheradi est exécuté par le FFS ainsi que six militants de Tizi Rached (voir annuaire de l’Afrique du Nord 1964). Aux embuscades et autres attentats, le pouvoir benbelliste réagit en durcissant la répression et en acheminant d’importants renforts militaires dans la région. Celle-ci est quasiment encerclée et isolée du reste du pays. Comme n’importe quelle armée, l’ANP accomplit le même sale boulot que l’armée coloniale : ratissages, arrestations et torture à grande échelle. La Kabylie revit les moments les plus sombres de son histoire immédiate. Pendant seize mois, la population subit la soldatesque de Boumediène et la milice de Ben Bella qui n’ont plus rien à voir avec les combattants de l’armée de libération nationale. En prenant la décision pour le moins hasardeuse de relancer la guérilla, alors que le rapport de force lui était défavorable, Hocine Aït Ahmed avait commis de nouveau une grave erreur d’appréciation.

6 juillet 1964 : création du CNDR

Ecarté du pouvoir dès la fin du mois d’avril 1963, Mohammed Khider qui joua pourtant un rôle déterminant durant la crise de l’été 1962 se sépara de Ben Bella pour se rapprocher de l’opposition. Ce fut sous son auspice que le Conseil national de défense de la révolution (CNDR) vit le jour. Sa direction comprenait Hocine Aït Ahmed pour le FFS, Mohammed Boudiaf pour le PRS, Mohammed Chaâbani ancien chef de la Wilaya VI (Sahara) proche de Khider, Moussa Hassani ex-ministre des PTT et le commandant Mohammed Ben Ahmed resté fidèle au GPRA. Quant à Mohammed Khider, il occupait une place autrement plus importante même s’il n’avait aucune fonction officielle. Il détenait le nerf de la guerre : les finances. Se trouvant alors à Genève, il déclare : "Le régime est aujourd’hui contesté. Je ne lui reconnais aucun caractère de légalité. Je déclare que la légalité, c’est moi, Khider, qui en détient une partie, comme Boudiaf, comme Aït Ahmed, comme Bitat… J’ai décidé de mettre à la disposition de l’opposition algérienne tout ce qui reste de l’argent qui était en ma possession et dont je demeure responsable, et ce jusqu’au dernier centime, jusqu’à la disparition du tyran." Ce regroupement conjoncturel, sans programme clair si ce n’est renverser le régime s’est constitué sur des affinités personnelles incertaines. Conséquences : le CNDR disparaîtra aussi rapidement qu’il est apparu. Quoiqu’éphémère, cette alliance allégea pendant quelques semaines la pression exercée par les bataillons de Boumediène et la milice de Ben Bella confiée à Mahmoud Guennez sur la Kabylie.

Yaha Abdelhafidh

Yaha Abdelhafidh, le véritable chef des maquis du FFS.

Samedi 17 octobre 1964 : arrestation de Hocine Aït Ahmed

La capture du leader du FFS constitue incontestablement un succès pour le duo Ben Bella/Boumediène. Ces derniers peuvent se réjouir de l’évolution de la situation puisqu’en deux ans, ils ont à la fois écarté leurs adversaires et leurs rivaux. Désormais, les deux alliés se font face. Pas pour longtemps puisque huit mois plus tard, le 19 juin 1965, le putschiste Boumediène met fin au règne de Ben Bella.

C’est semble-t-il en interrogeant un infirmier qui venait d’être fait prisonnier que les militaires auraient localisé la planque où s’étaient réfugiés Aït Ahmed et ses compagnons. Encerclés et sommés de se rendre, ils capitulèrent sans opposer la moindre résistance. Le témoignage d’un officier supérieur de la Sécurité militaire, Abdallah Benhamza nous livre une autre version de cette arrestation opérée en douceur. Dans une libre opinion parue dans l’hebdomadaire Algérie actualité de 23 novembre 1989 intitulée «Repères pour une mémoire ombrageuse», Abdallah Benhamza, répondait à Hocine Aït Ahmed qui l’accusait dans le livre qu’il a consacré à l’assassinat de Mécili d’avoir voulu l’éliminer. «Pensée par Abdallah Benhamza, le chef opérationnel de la SM, cette opération… visait à m’exécuter». L’affaire Mécili La Découverte, 1989, p. 149.

L’officier se défend non seulement de nourrir un tel projet mais au contraire rappelle "es sentiments d’affection sincère" qu’il a "toujours manifestés à ses proches et aux anciens du FFS où j’ai lié de solides amitiés». Il se targue ensuite d’avoir infiltré l’entourage du zaïm puisque lors de l’arrestation de ce dernier par «le service que j’avais l’honneur de commander, le dossier du FFS de Hocine Aït Ahmed était clos. En effet, grâce à deux "agents noyauteurs", dont je me dois de taire les noms, nous avons établi des contacts avec Hocine Aït Ahmed. Il nous suffit de choisir le moment opportun, et de déclencher l’opération qui mit fin à son "épopée de maquisard". On comprendra alors que si je devais le tuer, je n’avais nullement besoin de «prendre la maquis avec une brigade", comme il l’affirme dans son imaginaire "opération Amirouche".

Lorsque le chef de l’unité qui devait procéder à l’arrestation fit les sommations d’usage, il lui répondit : "ne tirez pas, je suis Hocine Aït Ahmed. Je me rends". En fait, dans le refuge, il y avait avec lui six autres personnes, toutes armées, (et non trois comme il le dit) dont Ali Mécili".

Le lendemain de cette arrestation, Ahmed Ben Bella exprime sa satisfaction en déclarant : "Le traître Aït Ahmed vient d’être arrêté par l’ANP. Ainsi prend fin la longue liste des méfaits dont il s’est rendu coupable ce sinistre individu et qui coutèrent la vie à nombre de nos plus valeureux militants." Le Monde 20 octobre 1964. Emprisonné d’abord à Tazoult (ex-Lambèse) puis à El Harrach, le leader du FFS sera jugé ainsi que l’avait annoncé Hocine Zahouane, membre du bureau politique chargé de l’information, par la Cour criminelle révolutionnaire et non par la Cour martiale où les débats se déroulent à huis-clos. Son procès eut lieu du mercredi 7 au lundi 12 avril 1965. Sept avocats dont Mourad Oussedik, July et Beauvillard assurèrent sa défense. Condamné à mort le 10 avril, il est gracié deux jours plus tard à l’occasion de l’Aïd el Kébir. C’est dans ce contexte qu’interviennent les contacts entre un FFS laminé, décapité par la répression et un FLN plus fort et plus triomphant que jamais. Les pourparlers aboutissent au pseudo "accord" du 16 juin 1965 et qui depuis donne lieu à des interprétations pour le moins fantaisistes. A ma connaissance, aucun document officiel n’est venu sanctionner ce fameux «accord" si ce n’est sous la forme d’un communiqué de quelques lignes. Préparé par Mohammed Lebjaoui[1] qui avait joué un rôle important dans cet arrangement, l’accord consacrait en vérité la reddition du FFS. Il permit de mettre fin à vingt-et-un mois de violence armée décidée et organisée par Hocine Aït Ahmed.

Par paresse intellectuelle, certains journalistes reprennent imprudemment à leur compte les interprétations avancées par le leader du FFS et accessoirement par Ben Bella. Un des principaux acteurs de l’époque, Abdelhafid Yaha, dit Si Lhafid témoigne : "Le FLN et Ben Bella avaient longuement négocié avec le FFS dont je conduisais la délégation en l’absence de Hocine Aït Ahmed qui était en prison. Au moment où nous pensions être arrivés à un accord, où nous pressentions la possibilité d’un retour à la vie normale, Ben Bella fait volte-face en nous traitant deux jour avant son arrestation, d’égarés."[2] Ainsi, il n’a jamais été question pour Ben Bella qui se croyait inamovible de reconnaître le FFS et encore moins d’accepter le multipartisme.

Quant aux putschistes, ils partageaient les mêmes dispositions politiques et idéologiques que celui qu’ils avaient renversé. "Les hommes du 19 juin et Boumediène nous ont relancés au moment où ils ont pris le pouvoir. Les négociations avec nous ont donc continué. Je me souviens, c’était Chérif Belkacem qui conduisait la délégation du FLN. Les revendications du FFS étaient la démocratie, la liberté d’expression, des élections libres, le pluralisme politique… Bien entendu, ils étaient prêts à tout discuter, à l’exception de l’essentiel, la question du parti unique. Il n’était pas question, pour eux, de reconnaître le droit d’exister en tant que formation politique." Algérie Actualité 13 juillet 1989. Ce témoignage d’un des principaux protagonistes du moment contredit de bout en bout les affirmations et positions de Hocine Aït Ahmed.

La défaite du FFS n’est pas celle de la Kabylie. C’est avant tout celle d’un leader, d’une stratégie et d’une ligne politique. Il n’y a donc pas d’amalgame à faire entre l’action décidée et conduite par Aït Ahmed après le 29 septembre 1963 et la région où celle-ci s’est déroulée. Certes, une large majorité de Kabyles a soutenu le FFS, du moins à ses débuts, croyant naïvement que celui-ci allait devenir le porte-drapeau de leurs revendications. Cela n’a pas été le cas et l’ont appris à leurs dépens. (A suivre)

Ramdane Radjala

Renvois


[1] Rabah Zerani alias commandant Azzedine publia le 16 décembre 2012 dans le quotidien El Watan sa version concernant "Les négociations Ben Bella-FFS de 1965 (maquis de Kabylie) : l’ombre de Omar Oussedik". Ce témoignage est utile malgré l’absence de toute chronologie.

[2] Auteur d’un premier livre «Au cœur des maquis de Kabylie» paru en 2012, Abdelhafid Yaha prépare un second ouvrage consacré au FFS dont il a été un des membres fondateurs.

Lire aussi:

- Hocine Aït Ahmed : un nationaliste au destin contrarié (I)

- Hocine Aït Ahmed et la crise de l’été 1962 (II)

- Aït Ahmed : du palais Zighout Youcef au maquis de Kabylie (III)

- Aït Ahmed : une évasion réussie ! (V)

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Commentaires (12) | Réagir ?

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moh arwal

on parle de Ait ahmed ici;

http://thaddarthiw. centerblog. net/50-histoire-du-mouvement-pour-la-reconnaissance-de-amazigite-

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moh arwal

Qu on l accepte ou pas, le FFS est un des tombeurs du parti unique.

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