10 ans après Mayu Aberken, Tkout n'a rien oublié

La place de Mayu Aberken
La place de Mayu Aberken

Les habitants du petit village de Tkout, enclavé dans la vallée d’Ighzar Amellal au sud de l’Aurès, étaient loin de se douter qu’en ce 13 mai 2004, ils vont revivre 42 ans après l’indépendance, des mois durant, une répression sauvage, qui rappelle par sa cruauté celle du 18e régiment de chasseurs parachutistes (RIPC) du Colonel Ducournau lors de la guerre d’indépendance dont la région était le bastion.

Une bavure qui a mis le feu aux poudres

Tout à commencé après l’assassinat d’un jeune de Taghit, un petit hameau voisin. Chouaïb Argabi de retour chez lui avec un ami, passe à proximité d’un cantonnement de gardes communaux, un itinéraire qu’il emprunte quotidiennement pour rentrer chez lui. Mais cette nuit de 13 mai, à 22 h 30, trois puissants projecteurs convergents tout à coup sur lui. Une salve de coups de feu déchire le silence de l’oasis de Taghit , lui logea 8 balles dans la tête et le thorax. Chouaïb Argabi meurt sur le coup alors que son ami est intact.

Les militaires cantonnés dans les environs sont alertés. À 1 heure du matin, après avoir fermé la route à la circulation, la dépouille du jeune Chouaïb est emmenée à la morgue d’Arris puis à Batna.

Le lendemain, après avoir appris la tragique nouvelle de la bavure et le comportement pour le moins équivoque des gardes communaux, le mouvement citoyen des Aurès organise un rassemblement dans la rue avant de se diriger à Taghit. Rejoints par 500 jeunes des localités voisines, ils vont barricader la route pour exiger une enquête sur le drame ainsi que le départ des gardes communaux.

Le pouvoir fidèle à sa logique répressive va adopter la force comme seule réponse à la demande légitime d’une population qui réclame simplement la justice. La répression féroce des éléments de sécurité conjuguée à une justice aux ordres va s’acharner des mois durant sur une population déjà martyrisée par la pauvreté et le dénuement. Répression, passage à tabac, violation de domicile, insulte, torture, sodomie, tout l’arsenal répressif sera déployé. Tkout va vivre Mayu Aberken (Le mai noir).

Chronique d’une répression à huis clos

Le 14 mai, au lendemain de la mort de Chouaïb Argabi, le mouvement citoyen des Aurès lance à ultimatum à l’adresse des gardes communaux pour quitter la ville.

A l’arrivée des militaires, les gardes communaux sont désarmés et cantonnés dans une mosquée tenue sous bonne garde. Vers 19 heures, les jeunes de Tkout, Taghit et Ghassira investissent la petite caserne des gardes communaux et sortent tout ce qui s’y trouve sur la chaussée avant d’y mettre le feu.

Les forces de sécurité investissent la ville de Tkout, la bouclant entièrement, sans aucune possibilité pour quiconque d’y entrer ou d’en sortir par la route. La répression commence. Les forces anti-émeute traquent les délégués du mouvement citoyen, multiplie les arrestations.

Les personnes arrêtées, dont des personnes mineures, vont subir de très graves sévices : les détenus étaient systématiquement injuriés, insultés, giflés, déshabillés, puis roués de coups sur toutes les parties du corps, des témoignages incontestables font état de sodomie pratiquée par les gendarmes sur les jeunes détenus.

Les domiciles des personnes en fuite particulièrement les membres du mouvement citoyen sont étroitement surveillés et leurs parents et membres de leurs familles sont l’objet de toutes sortes de menaces et d’intimidations, le père de Salim Yezza (l’un des leadeurs du mouvement citoyen) ainsi que son frère cadet seront arrêtés, sommairement jugés, condamnés puis écroués à la prison d’Arris.

Après cette semaine folle, le nombre des arrestations s’élève à plus de 120, dont 37 d’entre eux vont être déférés devant le procureur près le tribunal d’Arris.

Le 26 mai ; le journal Le Matin sous la plume de Abla Cherif publie un article qui choquera l’opinion publique algérienne. La journaliste a rencontré des jeunes Tkoutis qui venaient d’être libérés des locaux de la gendarmerie et leur a donné la parole : "Ils ont pris tout le groupe et nous ont alignés après nous avoir déshabillés. Ils nous ont demandé de nous pencher vers l'avant". "La plupart ont été sodomisés, voilà la vérité. Beaucoup ont d'ailleurs énormément de mal à reprendre le dessus. Mais la torture ne s'est pas arrêtée là. Les jeunes arrivaient au fur et à mesure. Les gendarmes les ont déshabillés et obligés à s'agenouiller. "A genoux, faites la prière", lançaient-ils …..

L’éditorial du numéro signé Youcef Rezzoug était intitulé :"La torture, d'Abou Ghrib à Tkout". Le même jour dans les colonnes du journal Le Matin, Mohamed Benchicou, s’insurge contre le drame qui se déroule à Tkout dans l’une de ses célèbres chroniques dont le titre est inspiré par un graffiti trouvé sur un mur de la ville : «Cette Algérie qui hurle en silence».

Le 26 mai , une enquête est conduite par des fonctionnaires du Ministère de la justice dépendant de la cour de Batna. Elle conclue à l’absence de torture en dépit du fait que neuf des jeunes gens arrêtés auraient réitéré les déclarations faites à la presse. Le lendemain, un communiqué de la gendarmerie nationale nie toute pratique de torture infligée aux détenus de T'kout. Le 29 mai s’est tenu à Arris le procès des jeunes arrêtés. Accusés d’attroupements, incitation à attroupement, diffusion de tracts et atteinte aux biens d’autrui, ils seront condamnés à de lourdes peines.

Le 30 mai, le quotidien Liberté publie de nouveaux témoignages de jeunes de T'kout torturés par les gendarmes.

Le 14 juin, le ministère de la Défense engage des poursuites à l’encontre de Mohamed Benchicou (alors emprisonné à la maison d’arrêt d’El Harrach pour une autre affaire) et la journaliste Abla Chérif pour la publication de témoignages de jeunes citoyens de T'kout affirmant avoir été torturés après leur arrestation par la gendarmerie. Les deux mis en cause sont accusés de diffamation et d'outrage à une institution officielle. Le procès a été fixé au 6 juillet prochain au tribunal de Sidi M'hamed.

Le 6 juillet, le jour de procès, la partie plaignante représentée par le ministère de la Défense, ne s'est pas présentée au tribunal. La juge décide du renvoi de l'audition au 9 novembre prochain. (il sera renvoyé encore une fois au 24 novembre).

- une grève générale dans la ville de T’kout est organisée par le mouvement citoyen des Aurès en signe de soutien aux deux journalistes du Matin.

17 juillet, la répression continu à Tkout, trois jeunes qui collaient des affiches appelant à la libération des détenus du mouvement citoyen sont arrêtés.

Le 24 juillet, Le Matin est suspendu et mis illégalement en liquidation.

Le 24 novembre l’affaire est jugée, le père et la mère de Salim Yezza étaient présent en tant que témoin, l’affaire est mise en délibéré, le 7 décembre Mohamed Benchicou et Abla Chérif sont acquittés. M. Benchicou restera en détention pour une autre affaire fallacieuse (dite "Des bons de caisse").

Le 14 juin 2006, Benchicou est libéré après deux ans d’incarcération. Il lancera à l’adresse d’une foule nombreuse venu l’acclamer : "Je me sens intact et déterminé. N'ayez pas peur de leur prison !".

Dix ans après les faits, aucun élément de sécurité n’a été inculpé dans l’affaire de Tkout. Quant au journal Le Matin, "victime" de sa ligne éditoriale intransigeante avec le pouvoir ; l’avenir lui a donné raison dans pratiquement toutes les affaires de corruption qu’il a été le premier à soulever.

Demain 13 mai, une exposition de photos est prévue à Tkout pour commémorer le dixième anniversaire de "Mayu Aberken".

Jugurtha Hanachi

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Commentaires (1) | Réagir ?

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Khalida targui

où sont les kabyles monsieur ? ils sont divisés comme les autres khorrotos, le printemps arabe a meme renforcé le pouvoir de ces voyous Saidani Khelil, Benkhadam Ghoul, Bouteflika et ses frerots les vieux generaux Madani et Belhadj ect