Relire Henri Alleg : Extraits de La question (1ère partie)

Relire Henri Alleg : Extraits de La question (1ère partie)

Henri Alleg qui vient de nous quitter, a été, de 1950 à 1955, directeur d'Alger républicain. Ce journal, qui était, en Algérie, le seul quotidien ouvrant ses colonnes à toutes les tendances de l'opinion démocratique et nationale algérienne, fut interdit en septembre 1955.

A partir de cette date, Henri Alleg multiplie les démarches pour obtenir que soit levée cette mesure d'interdiction. Celle-ci est bientôt reconnue illégale par le Tribunal administratif d'Alger, ce qui n'empêche pas les autorités de s'opposer à la reparution du journal. En novembre 1956, pour échapper à la mesure d'internement qui frappe la plupart des collaborateurs du journal, Alleg est contraint de passer dans la clandestinité. Il est arrêté le 12 juin 1957 par les parachutistes de la 10e D.P., qui le séquestrent à El-Biar, dans la banlieue d'Alger, pendant un mois entier. C'est le récit de cette détention qu'il fait ici. Le livre s'achève au moment où Henri Alleg est transféré au "centre d'hébergement" de Lodi. (On sait qu'il existe en Algérie de nombreux camps : Bossuet, Paul-Cazelles, Berrouaghia, où sont internés, sur simple décision administrative, des gens contre lesquels aucune charge n'a été retenue). Du camp, Alleg fait parvenir en France une copie de la plainte qu'il a déposée fin juillet entre les mains du procureur général d'Alger : il y dénonce les tortures dont il a été victime. Cette plainte connaît un grand retentissement dans la presse française et internationale.

A partir de ce moment, les bruits les plus inquiétants circulent tous les jours à Alger sur la "disparition", "l'enlèvement" et même le "décès" d'Alleg. Et c'est seulement à la suite d'une large campagne de presse que, le 17 août - c'est-à-dire deux mois après son arrestation -, Alleg est enfin présenté à un magistrat instructeur. Depuis lors, il est incarcéré à la prison civile d'Alger. Vers le mois de novembre, il a été, comme membre du Parti communiste algérien, inculpé d'atteinte à la sûreté extérieure de l'Etat et de reconstitution de ligue dissoute. En revanche, après l'ouverture de l'enquête ordonnée par le général Allard, la plainte d'Alleg est restée très longtemps "en cours d'instruction". Pourtant Alleg a été confronté avec les officiers et les policiers qu'il avait nommément désignés comme ses tortionnaires. Pourtant le juge militaire, chargé d'instruire la plainte, a procédé en compagnie de Henri Alleg à une visite des locaux, au cours de laquelle Alleg a pu décrire de mémoire, avant d'y pénétrer, plusieurs pièces de l'immeuble d'El-Biar, en particulier la cuisine, qu'il n'aurait pas dû connaître si, comme on le prétend, l'interrogatoire s'était déroulé "normalement". Pourtant, il existe dans le dossier un certificat médical très détaillé, dressé par deux médecins, eux-mêmes internés à Lodi, qui ont examiné Henri Alleg à son arrivée au camp, le 12 juillet. Un mois après les tortures, il portait encore, nettement visibles, des marques de liens aux poignets, des cicatrices de brûlures et d'autres traces. Pourtant de multiples dossiers ont été ouverts à la suite d'autres plaintes qui mettent en cause les mêmes officiers. Si Alleg et son avocat demandent l'inculpation de ces tortionnaires, c'est non seulement pour que soient sanctionnés des actes intolérables, mais surtout pour empêcher que puissent se renouveler sur d'autres des pratiques aussi révoltantes. "En attaquant les Français corrompus, c'est la France que je défends".

EXTRAITS

Dans cette immense prison surpeuplée, dont chaque cellule abrite une souffrance, parler de soi est comme une indécence. Au rez-de-chaussée, c'est la "division" des condamnés à mort. Ils sont là quatre-vingts, les chevilles enchaînées, qui attendent leur grâce ou leur fin. Et c'est à leur rythme que nous vivons tous. Pas un détenu qui ne se retourne le soir sur sa paillasse à l'idée que l'aube peut être sinistre, qui ne s'endort sans souhaiter de toute sa force qu'il ne se passe rien. Mais c'est pourtant de leur quartier, que montent chaque jour les chants interdits, les chants magnifiques qui jaillissent toujours du cour des peuples en lutte pour leur liberté. Les tortures ? Depuis longtemps le mot nous est à tous devenu familier. Rares sont ici ceux qui y ont échappé. Aux " entrants " à qui l'on peut adresser la parole, les questions que l'on pose sont, dans l'ordre : " Arrêté depuis longtemps ? Torturé ? Paras ou policiers ? " Mon affaire est exceptionnelle par le retentissement qu'elle a eu. Elle n'est en rien unique. Ce que j'ai dit dans ma plainte, ce que je dirai ici illustre d'un seul exemple ce qui est la pratique courante dans cette guerre atroce et sanglante. Il y a maintenant plus de trois mois que j'ai été arrêté. J'ai côtoyé, durant ce temps, tant de douleurs et tant d'humiliations que je n'oserais plus parler encore de ces journées et de ces nuits de supplices si je ne savais que cela peut être utile, que faire connaître la vérité c'est aussi une manière d'aider au cessez-le-feu et à la paix. Des nuits entières, durant un mois, j'ai entendu hurler des hommes que l'on torturait, et leurs cris résonnent pour toujours dans ma mémoire. J'ai vu des prisonniers jetés à coups de matraque d'un étage à l'autre et qui, hébétés par la torture et les coups, ne savaient plus que murmurer en arabe les premières paroles d'une ancienne prière. Mais, depuis, j'ai encore connu d'autres choses. J'ai appris la " disparition " de mon ami Maurice Audin, arrêté vingt-quatre heures avant moi, torturé par la même équipe qui ensuite me " prit en mains ". Disparu comme le cheikh Tebessi, président de l'Association des Oulamas, le docteur Cherif Zahar, et tant d'autres. Lodi, j'ai rencontré mon ami de Milly, employé à l'hôpital psychiatrique de Blida, torturé par les " paras " lui aussi, mais suivant une nouvelle technique : il fut attaché, nu, sur une chaise métallique où passait le courant électrique ; il porte encore des traces profondes de brûlures aux deux jambes. Dans les couloirs de la prison, j'ai reconnu dans un " entrant " Mohamed Sefta, de la Mahakma d'Alger (la justice musulmane). " Quarante-trois jours chez les paras. Excuse-moi, j'ai encore du mal à parler : ils m'ont brûlé la langue ", et il me montra sa langue tailladée. J'en ai vu d'autres : un jeune commerçant de la Casbah, Boualem Bahmed, dans la voiture cellulaire qui nous conduisait au tribunal militaire, me fit voir de longues cicatrices qu'il avait aux mollets. " Les paras, avec un couteau : j'avais hébergé un F.L.N.. " De l'autre côté du mur, dans l'aile réservée aux femmes, il y a des jeunes filles dont nul n'a parlé Djamila Bouhired, Elyette Loup, Nassima Hablal, Melika Khene, Lucie Coscas, Colette Grégoire et d'autres encore : déshabillées, frappées, insultées par des tortionnaires sadiques, elles ont subi elles aussi l'eau et l'électricité. Chacun ici connaît le martyre d'Annick Castel, violée par un parachutiste et qui, croyant être enceinte, ne songeait plus qu'à mourir. Tout cela, je le sais, je l'ai vu, je l'ai entendu. Mais qui dira tout le reste ? C'est aux " disparus " et à ceux qui, sûrs de leur cause, attendent sans frayeur la mort, à tous ceux qui ont connu les bourreaux et ne les ont pas craints, à tous ceux qui, face à la haine et la torture, répondent par la certitude de la paix prochaine et de l'amitié entre nos deux peuples qu'il faut que l'on pense en lisant mon récit, car il pourrait être celui de chacun d'eux. Il était 16 heures lorsque le lieutenant de parachutistes Charbonnier, accompagné d'un de ses hommes et d'un gendarme, arriva chez Audin pour me prendre en charge. La veille de ce mercredi 12 juin, mon ami Maurice Audin, assistant à la Faculté des sciences d'Alger, avait été arrêté à son domicile et la police y avait laissé un inspecteur. C'est lui qui m'ouvrit la porte lorsque je tombai dans la souricière. J'avais tenté, sans succès, de m'échapper, mais le policier, revolver au poing, m'avait rattrapé au premier étage et nous étions remontés dans l'appartement. Très nerveux, l'inspecteur, tout en me surveillant du coin de l'oil, avait téléphoné au centre des paras pour demander un renfort immédiat. Dès le moment où le lieutenant entra dans la pièce, je sus ce qui m'attendait. Coupé par un immense béret, son petit visage bien rasé, triangulaire et anguleux comme celui d'un fennec, souriait, les lèvres pincées. " Excellente prise, dit-il en détachant les syllabes ; c'est Henri Alleg, l'ancien directeur d'Alger républicain. Et puis immédiatement, s'adressant à moi : " Qui vous héberge ? - Ça, je ne vous le dirai pas ! " Sourire et hochement de tête, puis, très sûr de lui : " Nous allons vous préparer un petit interrogatoire tout à l'heure qui vous suffira. Vous répondrez, je vous le promets. Mettez-lui les menottes. " Tenu par le para, je descendis les trois étages jusqu'à la rue. La voiture du lieutenant, une Aronde, nous attendait, rangé de l'autre côté. On me fit asseoir, à l'arrière. le para était à côté de moi : le canon de sa mitraillette me heurtait les côtes : " Il y en a un bon tas là-dedans pour vous, si vous faites le con. " Nous filions vers les hauteurs de la ville. Après une courte halte devant une villa (sans doute un PC des paras), où entra seul Charbonnier, nous continuâmes à monter vers Châteauneuf par le boulevard Clemenceau. Finalement, la voiture s'arrêta après la place d'El-Biar, devant un grand immeuble en construction. Je traversai une cour encombrée de jeeps et de camions militaires et j'arrivai devant l'entrée du bâtiment inachevé. Je montai : Charbonnier était devant, le para derrière moi. Les fers du ciment armé apparaissaient çà et là dans la maçonnerie ; l'escalier n'avait pas de rampe, des plafonds gris pendaient les fils d'une installation électrique hâtive. D'un étage à l'autre, c'était un remue-ménage incessant de paras, qui montaient et descendaient, chassant devant eux des Musulmans, prisonniers déguenillés, barbus de plusieurs jours, le tout dans un grand bruit de bottes, d'éclats de rire, de grossièretés et d'insultes entremêlés. J'étais au " centre de tri du sous-secteur de la Bouzaréah ". J'allais apprendre bientôt comment s'effectuait ce " tri ". Derrière Charbonnier, j'entrai dans une grande pièce du troisième ou du quatrième étage : la salle de séjour du futur appartement. Quelques tables démontables ; au mur, des photos racornies de suspects recherchés, un téléphone de campagne : c'était tout l'ameublement. Près de la fenêtre, un lieutenant. Je sus par la suite qu'il se nommait Erulin. Un grand corps d'ours, bien trop grand pour cette petite tête aux yeux bridés de poupon mal réveillé et pour la petite voix pointue qui en sortait, une voix un peu mielleuse et zozotante d'enfant de chour vicieux. " Nous allons vous donner une chance, dit Charbonnier, tourné vers moi. Voici du papier et un crayon. Vous allez nous dire où vous habitez, qui vous a hébergé depuis votre passage à la clandestinité, quelles sont les personnes que vous avez rencontrées, quelles ont été vos activités. " Le ton restait poli. On m'avait enlevé les menottes. Je répétai pour les deux lieutenants ce que j'avais dit à Charbonnier durant le trajet en voiture : " Je suis passé dans la clandestinité pour ne pas être arrêté, car je savais que je faisais l'objet d'une mesure d'internement. Je m'occupais et je m'occupe encore des intérêts de mon journal. · ce sujet, j'ai rencontré à Paris MM. Guy Mollet et Gérard Jacquet. Je n'ai pas à vous en dire davantage. Je n'écrirai rien et ne comptez pas sur moi pour dénoncer ceux qui ont eu le courage de m'héberger ". Toujours souriants et sûrs d'eux-mêmes, les deux lieutenants se consultèrent du regard. " Je crois qu'il est inutile de perdre notre temps ", dit Charbonnier. Erulin approuva. Dans le fond, c'était aussi mon avis : si je devais être torturé, que ce soit plus tôt ou plus tard, quelle importance ? Et plutôt que d'attendre, il valait mieux affronter le plus dur tout de suite. Charbonnier était au téléphone : " Préparez une équipe : c'est pour une ''grosse légume'', et dites à Lorca de monter. " Quelques instants plus tard, Lorca entrait dans la pièce. Vingt-cinq ans, petit, basané, le nez busqué, les cheveux gominés, le front étroit. Il s'approcha de moi et dit en souriant : " Ah ! C'est lui, le client ? Venez avec moi. " Je passai devant lui. Un étage plus bas, j'entrai dans une petite pièce à gauche du couloir : la cuisine du futur appartement. Un évier, un potager de faïence, surmontés d'une hotte dont les vitres n'étaient pas encore placées : seule était posée la structure métallique. Au fond, une porte-fenêtre camouflée de cartons rapiécés qui obscurcissaient la pièce. " Déshabillez-vous ", dit Lorca, et comme je n'obéissais pas : " Si vous ne voulez pas, on le fera de force. " Tandis que je me déshabillais, des paras allaient et venaient autour de moi et dans le couloir, curieux de connaître le " client " de Lorca. L'un d'eux, blondinet à l'accent parisien, passa la tête à travers le cadre sans vitre de la porte : " Tiens, c'est un Français ! Il a choisi les ''ratons'' contre nous ? Tu vas le soigner, hein, Lorca ! " Lorca installait maintenant sur le sol une planche noire, suintante d'humidité, souillée et gluante des vomissures laissées sans doute par d'autres " clients ". " Allez, couchez-vous ! " Je m'étendis sur la planche. Lorca, aidé d'un autre, m'attacha par les poignets et les chevilles avec des lanières de cuir fixées au bois. Je voyais Lorca debout au-dessus de moi, les jambes écartées, un pied de chaque côté de la planche à la hauteur de ma poitrine, les mains aux hanches, dans l'attitude du conquérant. Il me fixait droit dans les yeux, essayant comme ses chefs de m'intimider. " Ecoutez, dit-il avec un accent d'Oranie, le lieutenant vous laisse réfléchir un peu, mais après vous allez parler. Quand on pique un Européen, on le soigne mieux que les ''troncs''. Tout le monde parle. Faudra tout nous dire - et pas seulement un petit morceau de la vérité, hein, mais tout ! ... " Pendant ce temps, autour de moi, des " bérets bleus " faisaient assaut d'esprit : " Pourquoi que tes copains ils ne viennent pas te détacher ? " " Tiens, qu'est-ce qu'il fait étendu là-dessus, celui-là ? De la relaxation ? " Un autre plus hargneux : " Faudrait pas perdre son temps avec des mecs comme ça. Moi, je les descendrais tout de suite. " Du bas de la fenêtre soufflait un courant d'air glacé. Nu sur la planche humide, je commençais à trembler de froid. Alors Lorca, souriant : " Vous avez peur ? Vous voulez parler ? - Non, je n'ai pas peur, j'ai froid. - Vous faites le fanfaron, hein ? Ca va vous passer. Dans un quart d'heure, vous allez parler gentiment. " Je restai là au milieu des paras qui plaisantaient et m'insultaient, sans répondre, m'efforçant de rester le plus calme possible. Enfin je vis entrer dans la pièce Charbonnier, Erulin et un capitaine. Grand, maigre, les lèvres pincées, la joue balafrée, élégant et muet : le capitaine Devis. " Alors vous avez réfléchi ? " C'était Charbonnier, qui me posait la question. - Je n'ai pas changé d'avis. - Bon, il l'aura cherché, et, s'adressant aux autres : " Il vaut mieux aller dans la pièce à côté, il y a de la lumière, on sera mieux pour travailler. " Quatre paras saisissant la planche sur laquelle j'étais attaché me transportèrent ainsi dans la pièce voisine, face à la cuisine, et me déposèrent sur le ciment. Les officiers s'installaient autour de moi, assis sur les paquetages apportés par leurs hommes. " Ah ! dit Charbonnier, toujours très sûr du résultat escompté, il me faut du papier et un carton ou quelque chose de dur en dessous pour pouvoir écrire. " On lui tendit une planchette qu'il posa à côté de lui. Puis, prenant des mains de Lorca une magnéto que celui-ci lui tendait, il l'éleva à la hauteur de mes yeux et me dit, retournant l'appareil déjà cent fois décrit pas les suppliciés : " Tu connais ça, n'est-ce pas ? Tu en as souvent entendu parler ? Tu as même écrit des articles là-dessus ? - Vous avez tort d'employer de telles méthodes. Vous verrez. Si vous avez de quoi m'inculper, transférez-moi à la justice : vous avez vingt-quatre heure pour cela. Et vous n'avez pas à me tutoyer. " Eclats de rire autour de moi. Je savais bien que ces protestations ne servaient à rien et que, dans ces circonstances, en appeler au respect de la légalité devant ces brutes était ridicule, mais je voulais leur montrer qu'ils ne m'avaient pas impressionné. " Allez ", dit Charbonnier. Un para s'assit sur ma poitrine : très brun, la lèvre supérieure retroussée en triangle sous le nez, un grand sourire de gosse qui va faire une bonne farce... Je devais le reconnaître plus tard dans le bureau du juge au cours d'une confrontation. C'était le sergent Jacquet. Un autre para (oranais sans doute, d'après son accent) était à ma gauche, un autre aux pieds, les officiers tout autour et, dans la pièce, d'autres encore, sans tâche précise, mais désireux sans doute d'assister au spectacle. Jacquet, toujours souriant, agita d'abord devant mes yeux les pinces qui terminaient les électrodes. Des petites pinces d'acier brillant, allongées et dentelées. Des pinces " crocodiles ", disent les ouvriers des lignes téléphoniques qui les utilisent. Il m'en fixa une au lobe de l'oreille droite, l'autre au doigt du même côté. D'un seul coup, je bondis dans mes liens et hurlai de toute ma voix. Charbonnier venait de m'envoyer dans le corps la première décharge électrique. Près de mon oreille avait jailli une longue étincelle et je sentis dans ma poitrine mon cour s'emballer. Je me tordais en hurlant et me raidissais à me blesser, tandis que les secousses commandées par Charbonnier, magnéto en mains, se succédaient sans arrêt. Sur le même rythme, Charbonnier scandait une seule question en martelant les syllabes : " Où es-tu hébergé ? " Entre deux secousses, je me tournai vers lui pour lui dire : " Vous avez tort, vous vous en repentirez ! " Furieux, Charbonnier tourna à fond le rhéostat de sa magnéto : " Chaque fois que tu me feras la morale, je t'enverrai une giclée ! " Et tandis que je continuais à crier, il dit à Jacquet : " Bon Dieu, qu'il est gueulard ! Foutez-lui un bâillon ! " Roulant ma chemise en boule, Jacquet me l'enfonça dans la bouche et le supplice recommença. Je serrai de toutes mes forces le tissu entre mes dents et j'y trouvai presque un soulagement. Brusquement, je sentis comme la morsure sauvage d'une bête qui m'aurait arraché la chair par saccades. Toujours souriant au-dessus de moi, Jacquet m'avait branché la pince au sexe. Les secousses qui m'ébranlaient étaient si fortes que les lanières qui me tenaient une cheville se détachèrent. On arrêta pour les rattacher et on continua. Bientôt le lieutenant prit le relais de Jacquet. Il avait dégarni un fil de sa pince et le déplaçait sur toute la largeur de ma poitrine. J'étais tout entier ébranlé de secousses nerveuses de plus en plus violentes et la séance se prolongeait. On m'avait aspergé d'eau pour renforcer encore l'intensité du courant et, entre deux " giclées ", je tremblais aussi de froid. Autour de moi, assis sur les paquetages, Charbonnier et ses amis vidaient des bouteilles de bière. Je mordais mon bâillon pour échapper à la crampe qui me tordait tout le corps. En vain. Enfin, ils s'arrêtèrent. " Allez, détachez-le ! " La première " séance " était terminée. Je me relevai en titubant, remis mon pantalon et ma veste. Erulin était devant moi. Ma cravate était sur la table. Il la prit, me la noua comme une corde autour du cou et, au milieu des rires, me traîna, comme il aurait traîné un chien, derrière lui, jusqu'au bureau contigu. " Alors, me dit-il, ça ne te suffit pas ? On ne te lâchera pas. · genoux ! " De ses énormes battoirs, il me giflait à toute volée. Je tombai à genoux, mais j'étais incapable de me maintenir droit. J'oscillais tantôt à gauche, tantôt à droite : les coups d'Erulin rétablissaient l'équilibre quand ils ne me jetaient pas contre le sol : " Alors, tu veux parler ? Tu es foutu, tu entends. Tu es un mort en sursis ! " " Amenez Audin, dit Charbonnier, il est dans l'autre bâtiment. " Erulin continuait à me frapper, tandis que l'autre, assis sur une table, assistait au spectacle. Mes lunettes avaient depuis longtemps voltigé. Ma myopie renforçait encore l'impression d'irréel, de cauchemar que je ressentais et contre laquelle je m'efforçais de lutter, dans la crainte de voir se briser ma volonté. " Allez, Audin, dites-lui ce qui l'attend. Evitez-lui les horreurs d'hier soir ! " C'était Charbonnier qui parlait. Erulin me releva la tête. Au-dessus de moi, je vis le visage blême et hagard de mon ami Audin qui me contemplait tandis que j'oscillais sur les genoux. " Allez, parlez-lui ", dit Charbonnier. " C'est dur, Henri ", dit Audin. Et on le remmena. Brusquement, Erulin me releva. Il était hors de lui. Cela durait trop. " Ecoute, salaud ! Tu es foutu ! Tu vas parler ! Tu entends, tu vas parler ! " Il tenait son visage tout près du mien, il me touchait presque et hurlait : " Tu vas parler ! Tout le monde doit parler ici ! On a fait la guerre en Indochine, ça nous a servi pour vous connaître. Ici, c'est la Gestapo ! Tu connais la Gestapo ? " Puis, ironique : " Tu as fait des articles sur les tortures, hein, salaud ! Eh bien ! Maintenant, c'est la 10e D.P. qui les fait sur toi. " J'entendis derrière moi rire l'équipe des tortionnaires. Erulin me martelait le visage de gifles et le ventre de coups de genou. " Ce qu'on fait ici, on le fera en France. Ton Duclos et ton Mitterrand, on leur fera ce qu'on te fait, et ta putain de République, on la foutra en l'air aussi ! Tu vas parler, je te dis. " Sur la table, il y avait un morceau de carton dur. Il le prit et s'en servit pour me battre. Chaque coup m'abrutissait davantage mais en même temps me raffermissait dans ma décision : ne pas céder à ces brutes qui se flattaient d'être les émules de la Gestapo. " Bon, dit Charbonnier, tu l'auras voulu ! On va te livrer aux fauves. " Les " fauves ", c'étaient ceux que je connaissais déjà, mais qui allaient déployer plus largement leurs talents. Erulin me traîna vers la première pièce, celle où se trouvaient la planche et la magnéto. J'eus le temps d'apercevoir un Musulman nu qu'on relevait à coups de pied et qu'on chassait dans le couloir. Pendant qu'Erulin, Charbonnier et les autres s'occupaient de moi, le reste de l'équipe avait poursuivi son " travail " avec la planche et la magnéto disponibles. Ils avaient " interrogé " un suspect pour ne pas perdre de temps. Lorca m'attacha sur la planche : une nouvelle séance de torture électrique débutait. " Ce coup-ci, c'est la grosse gégène ", dit-il. Dans les mains de mon tortionnaire, je vis un appareil plus gros, et dans la souffrance même je sentis une différence de qualité. Au lieu des morsures aiguës et rapides qui semblaient me déchirer le corps, c'était maintenant une douleur plus large qui s'enfonçait profondément dans tous mes muscles et les tordait plus longuement. J'étais crispé dans mes liens, je serrais les mâchoires sur mon bâillon et gardais les yeux fermés. Ils s'arrêtèrent, mais je continuais à trembler nerveusement. " Tu sais nager ? dit Lorca, penché sur moi. On va t'apprendre. Allez, au robinet ! " Soulevant ensemble la planche sur laquelle j'étais toujours attaché, ils me transportèrent ainsi dans la cuisine. Là, ils posèrent sur l'évier l'extrémité du bois où se trouvait ma tête. Deux ou trois paras tenaient l'autre bout. La cuisine n'était éclairée que part la vague lumière du couloir. Dans la pénombre, je distinguai Erulin, Charbonnier et le capitaine Devis qui semblait avoir pris la direction des opérations. Au robinet nickelé qui luisait au-dessus de mon visage, Lorca fixait un tuyau de caoutchouc. Il m'enveloppa ensuite la tête d'un chiffon, tandis que Devis lui disait : " Mettez-lui un taquet dans la bouche. " Au travers du tissu, Lorca me pinçait le nez. Il cherchait à m'enfoncer un morceau de bois entre les lèvres pour que je ne puisse fermer la bouche ou rejeter le tuyau. Quand tout fut prêt, il me dit : " Quand tu voudras parler, tu n'auras qu'à remuer les doigts. " Et il ouvrit le robinet. Le chiffon s'imbibait rapidement. L'eau coulait partout : dans ma bouche, dans mon nez, sur tout mon visage. Mais pendant un temps je pus encore aspirer quelques petites gorgées d'air. J'essayais, en contractant le gosier, d'absorber le moins possible d'eau et de résister à l'asphyxie en retenant le plus longtemps que je pouvais l'air dans mes poumons. Mais je ne pus tenir plus de quelques instants. J'avais l'impression de me noyer et une angoisse terrible, celle de la mort elle-même, m'étreignit. Malgré moi, tous les muscles de mon corps se bandaient inutilement pour m'arracher à l'étouffement. Malgré moi, les doigts de mes deux mains s'agitèrent follement. " Ça y est ! Il va parler " dit une voix. L'eau s'arrêta de couler, on m'enleva le chiffon. Je respirai. Dans l'ombre, je voyais les lieutenants et le capitaine, cigarette aux lèvres, frapper à tour de bras sur mon ventre pour me faire rejeter l'eau absorbée. Grisé par l'air que je respirais, je sentais à peine les coups. " Alors ? " Je restai silencieux. " Il s'est foutu de nous ! Remettez-lui la tête dessous ! " Cette fois, je fermai les poings à m'enfoncer les ongles dans la paume. J'étais décidé à ne plus remuer les doigts. Autant mourir asphyxié du premier coup. J'appréhendais de retrouver ce moment terrible où je m'étais senti sombrer dans l'inconscience, tandis qu'en même temps je me débattais de toutes mes forces pour ne pas mourir. Je ne remuai plus les doigts mais, à trois reprises, je connus encore cette angoisse insupportable. In extremis, ils me laissaient reprendre mon souffle pendant qu'ils me faisaient rejeter l'eau. Au dernier passage, je perdis connaissance. En ouvrant les yeux, je mis quelques secondes à reprendre contact avec la réalité. J'étais étendu, détaché et nu, au milieu des paras. Je vis Charbonnier penché sur moi. " Ça va, dit-il aux autres, il revient. " Et s'adressant à moi : " Tu sais, tu as bien failli y rester. Ne crois pas que tu vas toujours pouvoir t'évanouir... Lève-toi ! " Ils me mirent debout. Je titubais, m'accrochais à l'uniforme même de mes bourreaux, prêt à m'écrouler à tout moment. Avec des gifles et des coups de pieds ils me jetaient comme une balle de l'un à l'autre. J'esquissai un mouvement de défense. " Il a encore du réflexe... la vache ", dit quelqu'un. " Et maintenant, qu'est-ce qu'on va lui faire ? ", dit un autre. Entre les rires, j'entendis : " On va le roussir. " - " Tiens, je n'ai jamais vu ça. " C'était Charbonnier, du ton de quelqu'un qui va faire une nouvelle expérience. On me poussa dans la cuisine et là on me fit allonger sur le potager et l'évier. Lorca m'entoura les chevilles d'un chiffon mouillé, puis les attacha fortement avec une corde. Tous ensemble, ensuite, ils me soulevèrent pour m'accrocher, la tête en bas, à la barre de fer de la hotte au-dessus de l'évier. Seuls mes doigts touchaient le sol. Ils s'amusèrent pendant un moment à me balancer de l'un à l'autre, comme un sac de sable. Je vis Lorca qui allumait lentement une torche de papier à la hauteur de mes yeux. Il se releva et tout à coup je sentis la flamme sur le sexe et sur les jambes, dont les poils s'enflammèrent en grésillant. Je me redressai d'un coup de reins si violent que je heurtai Lorca. Il recommença une fois, deux fois, puis se mit à me brûler la pointe d'un sein. Mais je ne réagissais plus suffisamment, et les officiers s'éloignèrent. Seuls restaient à mes côtés Lorca et un autre. De temps en temps ils se remettaient à me frapper ou m'écrasaient de leurs bottes l'extrémité des doigts, comme pour me rappeler leur présence. Les yeux ouverts, je m'efforçais de les surveiller pour ne pas être surpris par leurs coups, et dans les moments de répit, j'essayais de penser à autre chose qu'à mes chevilles cisaillées par la corde. Enfin, du couloir, deux bottes marchèrent vers mon visage. Je vis la figure renversée de Charbonnier accroupi qui me fixait : " Alors, tu parles ? Tu n'as pas changé d'avis ? " Je le regardai et ne répondis pas. " Détachez-le. " Lorca libéra la corde qui me liait à la barre tandis que l'autre me tirait par le bras. Je tombai à plat sur le ciment. " Lève-toi ! " Je n'y arrivai pas tout seul. Soutenu de chaque côté, je sentais la plante de mes pieds enflée au point de me donner l'impression que chacun de mes pas s'enfonçait dans un nuage. Je remis ma veste et mon pantalon et je dégringolai jusqu'au bas d'un escalier. Là, un autre para me releva et me plaqua le dos contre le mur en me retenant des deux mains. Je tremblais de froid, d'épuisement nerveux, je claquais des dents. Le compagnon de Lorca - celui qui s'était " occupé " de moi à la cuisine - était arrivé sur le palier. " Marche ! " dit-il. Il me poussa devant lui et, d'un coup de pied, me jeta par terre. " Tu ne vois pas qu'il est groggy, dit l'autre avec un accent de France : fous-lui la paix ! " C'étaient les premières paroles humaines que j'entendais. " Des mecs comme ça, il faudrait les bousiller tout de suite ", répondit mon tortionnaire. Je tremblais sur mes jambes et, pour ne pas tomber, je m'appuyais des paumes et du front contre le mur du couloir. Il me fit mettre les mains derrière le dos et m'attacha les poignets avec une fine cordelette, puis me jeta dans une cellule. · genoux, j'avançai vers une paillasse tout contre le mur. J'essayai de m'y étendre sur le ventre, mais elle était couturée de toutes parts de fil de fer barbelé. Derrière la porte, j'entendis rire : " Je l'ai mis avec la paillasse à fil de fer barbelé. " C'était toujours le même. Une voix lui répondit : " Il a quand même gagné une nuit pour donner à ses copains le temps de se tirer. " Les cordelettes m'entraient dans la chair, mes mains me faisaient mal et la position dans laquelle mes bras étaient maintenus me brisait les épaules. Je frottai le bout de mes doigts contre le ciment brut pour les faire saigner et dégager un peu la pression dans mes mains gonflées, mais je n'y réussis pas. D'une lucarne, dans le haut du mur, je voyais la nuit s'éclaircir. J'entendis un coq chanter et je calculai que paras et officiers, fatigués par leur nuit, ne pourraient revenir avant neuf heures au moins ; qu'il me fallait donc utiliser au mieux tout ce temps pour reprendre des forces avant le prochain " interrogatoire ". Tantôt sur une épaule, tantôt sur l'autre, j'essayai de me décontracter, mais mon corps refusait de se calmer. Je tremblais constamment et je ne pus trouver un moment de repos. Je frappai avec le pied à plusieurs reprises contre la porte. Enfin, on vint. " Qu'est-ce que tu veux ? " Je voulais aller uriner. " Pisse sur toi ", me répondit-on de derrière la cloison. Il faisait déjà jour quand un para, celui-là même qui avait trouvé excessive la brutalité de son collègue, apparut et me dit : " Allez, on déménage. " Il m'aida à me lever et me soutint tandis que nous montions les escaliers. Ils aboutissaient à une immense terrasse. Le soleil y brillait déjà fort, et au-delà du bâtiment on découvrait tout un quartier d'El-Biar. Par les descriptions que j'en avais lues, je me rendis compte d'un coup que j'étais dans l'immeuble des paras où Ali Boumendjel, avocat à la Cour d'appel d'Alger, était mort. C'était de cette terrasse que les tortionnaires avaient prétendu qu'il s'était jeté pour " se suicider ". Nous descendîmes par un autre escalier dans l'autre partie de la maison, puis mon geôlier m'enferma dans une petite pièce obscure. C'était un cachot, presque un placard, où la lumière du jour n'entrait jamais. Seule une étroite lucarne, située en haut du mur et donnant sur une cheminée d'aération, laissait pénétrer quelques lueurs. J'avançai en rampant comme je pouvais vers un coin pour y appuyer mon dos et soulager mes épaules tordues par des crampes. Bientôt, la circulation devint plus intense dans les couloirs : la maison s'animait et je m'apprêtai à voir revenir mes bourreaux. Mais Erulin apparut tout seul. Il m'empoigna par les épaules pour m'aider à me mettre debout et me conduisit jusqu'au palier : " Le voilà, mon commandant ", dit-il. Devant moi se tenait un commandant de paras en uniforme de " camouflage " et béret bleu. Il était long et cassé, extrêmement maigre. D'un air doux et ironique, il me dit : " Vous êtes journaliste ? Alors vous devez comprendre que nous voulons être informés. Il faudra nous informer. " Il avait seulement voulu faire ma connaissance : on me ramena dans mon placard. Je n'y restai pas longtemps seul, car, quelques instants plus tard, Erulin reparaissait. Il était cette fois accompagné de Charbonnier et d'un porteur de magnéto. Du seuil de la porte, ils me regardaient : " Tu ne veux toujours pas parler ? Tu sais, nous, on ira jusqu'au bout. " J'étais adossé au mur face à la porte. Ils étaient entrés, avaient allumé et s'étaient installés en demi-cercle autour de moi. " Il me faut un bâillon ", dit Charbonnier. Il plongea la main dans un des paquetages qui se trouvaient là et en sortit une serviette crasseuse. " Laisse tomber, dit Erulin, il peut gueuler, on est au troisième sous-sol. " " Quand même, dit Charbonnier, c'est désagréable. " Ils dégrafèrent mon pantalon, baissèrent mon slip et m'accrochèrent les électrodes de chaque côté de l'aine. Ils se relayaient pour tourner la manivelle de la magnéto - une grosse gégène. Je ne criais qu'au début de la secousse et à chaque " reprise " du courant, et mes mouvements étaient beaucoup moins violents que lors des premières séances. Ils devaient s'y attendre, puisqu'ils n'avaient pas jugé nécessaire de m'attacher sur la planche. Tandis que le supplice se poursuivait, j'entendais un haut-parleur hurler des chansons à la mode. Sans doute la musique venait-elle d'un mess ou d'un foyer installé tout prêt. Elle couvrait largement mes cris et c'était ces dispositions qu'Erulin baptisait " troisième sous-sol ". La séance de torture se prolongeait et je m'épuisais. Je tombais tantôt à droite, tantôt à gauche. L'un des deux lieutenants détachait alors une pince et me piquait au visage jusqu'à ce que je me redresse. " Ma parole, dit Charbonnier, il aime ça. " Ils durent se consulter et décider qu'il me fallait récupérer. " Laisse-lui les fils branchés, dit Erulin, puisqu'on revient. " Ils m'abandonnèrent avec les pinces dans la chair et sortirent. Je dus m'endormir d'un coup, car, lorsque je les revis, j'eus l'impression qu'un instant seulement s'était écoulé. Et à partir de là, je n'eus plus aucune notion du temps. Erulin entra le premier dans la pièce et me lança un coup de pied en me disant : " Assis ! " Je ne bougeai pas. Il m'empoigna et m'adossa dans un angle. Un moment après, je me tordais à nouveau sous l'effet du courant. Je sentais que cette résistance les rendait de plus en plus brutaux et nerveux. " On va le lui foutre dans la bouche, dit Erulin. Ouvre la bouche ", commanda-t-il. Pour me forcer à obéir, il me serra les narines et, au moment où j'ouvrais la bouche pour respirer, il m'enfonça le fil dénudé très loin, jusqu'au fond du palais, tandis que Charbonnier mettait en branle la magnéto. Je sentais l'intensité du courant grandir et à mesure ma gorge, mes mâchoires, tous les muscles de mon visage, jusqu'à mes paupières se contracter dans une crispation de plus en plus douloureuse. C'était Charbonnier qui tenait maintenant le fil. " Tu peux lâcher, lui dit Erulin, ça tient tout seul. " En effet, mes mâchoires étaient soudées sur l'électrode par le courant, il m'était impossible de desserrer les dents, quelque effort que je fasse. Mes yeux, sous les paupières crispées, étaient traversés d'images de feu, de dessins géométriques lumineux, et je croyais les sentir s'arracher par saccades de leurs orbites, comme poussés de l'intérieur. Le courant avait atteint sa limite et, parallèlement, ma souffrance aussi. Elle était comme étale, et je pensai qu'ils ne pourraient pas me faire plus mal. Mais j'entendis Erulin dire à celui qui actionnait la magnéto : " Par petits coups : tu ralentis, puis tu repars... " Je sentis l'intensité diminuer, les crampes qui raidissaient tout mon corps décroître et, d'un seul coup, comme l'autre faisait donner à plein la magnéto, le courant m'écarteler de nouveau. Pour échapper à ces chutes brusques et à ses remontées aiguës vers le sommet du supplice, de toutes mes forces je me mis à me frapper la tête contre le sol et chaque coup m'apportait un soulagement. Erulin, tout près de mon oreille, me criait : " Ne cherche pas à t'assommer, tu n'y arriveras pas. " Enfin, ils s'arrêtèrent. Devant mes yeux s'agitaient encore des traits et des points de lumière et dans mes oreilles résonnait le bruit d'une roulette de dentiste. Au bout d'un instant, je les distinguai tous trois debout devant moi. " Alors ? ", dit Charbonnier. Je ne répondis pas. " Bon Dieu ! ", dit Erulin. Et, à toute volée, il me gifla. " Ecoute, dit Charbonnier, plus calme, à quoi ça te sert, tout ça ? Toi, tu ne veux rien dire, alors on va prendre ta femme. Tu crois qu'elle tiendra le coup ? " Erulin, à son tour, se pencha sur moi : " Tu crois que tes gosses sont à l'abri parce qu'ils sont en France ? On les fera venir quand on voudra. " Dans ce cauchemar, je ne séparais plus qu'avec difficulté les menaces qu'il fallait prendre au sérieux, du chantage gratuit. Mais je savais qu'ils étaient capables de torturer Gilberte, comme ils l'avaient fait avec Gabrielle Gimenez, Blanche Moine, Elyette Loup et d'autres jeunes femmes. J'ai appris plus tard qu'ils avaient même torturé Mme Touri (la femme d'un acteur bien connu de Radio-Alger) devant son mari, pour qu'il parle. Je craignais qu'ils ne devinent l'angoisse qui m'envahissait à la pensée qu'ils pourraient effectivement mettre leurs menaces à exécution et j'entendis presque avec soulagement l'un d'eux dire : " Il s'en fout, il se fout de tout. " Ils m'abandonnèrent, mais l'idée que Gilberte pouvait à tout moment être attachée sur la planche des supplices ne pouvait plus me quitter. Charbonnier revint un peu plus tard avec un autre para. Ils me branchèrent à nouveau puis ressortirent. J'avais maintenant l'impression qu'ils allaient et venaient continuellement, ne me laissant que quelques moments de répit pour récupérer. Je revois Charbonnier promenant son fil sur ma poitrine en scandant continuellement la même question : " Où as-tu pas-sé la nuit a-vant ton ar-res-ta-tion ? " Ils me mirent sous les yeux la photo d'un dirigeant du Parti recherché : " Où est-il ? " Je regardai Charbonnier, cette fois accompagné d'Erulin. Il était en civil, très élégant. Comme je me raclais la gorge, il s'écarta de moi : " Attention, dit-il, il va cracher. - Qu'est-ce que ça peut foutre ? dit l'autre. - Je n'aime pas ça, ce n'est pas hygiénique. " Il était pressé, il avait peur de se salir. Il se mit debout et se prépara à sortir. Je pensai qu'il devait aller à quelque soirée et que par conséquent une autre journée au moins s'était écoulée depuis mon arrestation. Et je fus soudain heureux à l'idée que les brutes ne m'avaient pas vaincu. Erulin partit aussi, mais je ne restai pas longtemps seul. Dans la cellule obscure, on poussa un Musulman. La porte ouverte un moment laissa passer un rayon de lumière. J'entrevis sa silhouette : il était jeune, correctement habillé ; il avait les menottes aux poignets. Il s'avança à tâtons et s'installa à côté de moi. De temps à autre j'étais secoué de tremblements et je sursautais en gémissant, comme si la torture de l'électricité me poursuivait encore. Il me sentit frissonner et tira ma veste pour couvrir mes épaules glacées. Il me soutint pour que je puisse me mettre à genoux et uriner contre le mur, puis m'aida à m'étendre. " Repose-toi, mon frère, repose-toi ", me dit-il. Je résolus de lui dire : " Je suis Alleg, l'ancien directeur d'Alger républicain. Dis dehors, si tu peux, que je suis mort ici. " Mais il me fallait faire un effort et je n'en eus pas le temps. La porte s'ouvrit brusquement et j'entendis quelqu'un dire du couloir : " Pourquoi est-ce qu'on l'a foutu ici, celui-là ? " Et ils l'emmenèrent. Un peu plus tard, on entra encore. Deux paras. Une torche électrique fut braquée sur mon visage. Je m'attendais à des coups, mais ils ne me touchèrent pas. J'essayais en vain de distinguer à qui j'avais affaire, mais j'entendis seulement une voix jeune dire : " C'est horrible, n'est-ce pas ? " et l'autre répondre : " Oui, c'est terrible. " Et ils partirent. Enfin, on alluma brusquement l'électricité. C'étaient deux hommes de l'équipe Erulin. " Il n'a toujours rien dit ? " - " T'en fais pas, dans cinq minutes il va parler. " - " Ah, dit le second, tu as dit ton truc au lieutenant ? " - " Oui. " Je compris que j'allais connaître de nouveaux supplices. Erulin paru derrière eux. Il se pencha sur moi, me releva et m'adossa contre le mur. Il ouvrit ma veste et s'installa en face de moi, ses jambes maintenant les miennes écartées sur le sol. Il sortit une boîte d'allumettes de la poche de son uniforme, en frotta une et très lentement la passa devant mes yeux pour voir si je suivais la flamme et si j'avais peur. Puis toujours avec des allumettes, il se mit à me brûler le bout d'un sein, puis l'autre. " Vas-y, toi ! " Il s'adressait à un de ses adjoints. Celui-ci enflammait des torches de papier toutes préparées et me chauffait la plante des pieds. Je ne bougeai pas et n'articulai plus un cri : j'étais devenu tout à fait insensible, et, tandis qu'Erulin me brûlait, je pouvais le regarder sans ciller. Furieux, il me frappait au bas-ventre et hurlait : " Tu es foutu. Foutu. Tu entends ? Tu parles ? Oui ou merde ! Tu voudrais bien que je te butte tout de suite, hein ? Mais ce n'est pas fini. Tu sais ce que c'est que la soif ? Tu vas crever de soif ! " Le courant avait desséché ma langue, mes lèvres, ma gorge, rêches et dures comme le bois. Erulin devait savoir que le supplice électrique crée une soif insupportable. Il avait abandonné ses allumettes et dans la main il tenait un quart et un récipient de zinc. " Ça fait deux jours que tu n'as pas bu. Encore quatre avant de crever. C'est long, quatre jours ! Tu lécheras ta pisse. " · la hauteur de mes yeux ou près de mon oreille, il faisait couler dans le quart un filet d'eau et répétait : " Tu parles et tu bois... Tu parles et tu bois. " Avec le bord du quart, il m'entrouvrait les lèvres. Il n'y avait laissé qu'un doigt de liquide et je voyais l'eau fraîche s'agiter au fond, mais je ne pouvais en absorber une goutte. Tout près de mon visage, Erulin riait de mes efforts inutiles et épuisants. " Dites aux gars de venir voir le supplice de Tantale ", dit-il en plaisantant. Dans l'encadrement de la porte surgirent d'autres paras et, malgré l'abrutissement dans lequel je me débattais, je relevai la tête et refusai de regarder l'eau pour ne pas donner ma souffrance en spectacle à ces brutes. " Ah ! On n'est pas si vache que ça. On va quand même t'en donner. " Et il porta à mes lèvres le quart plein à ras bord. J'hésitai un moment ; alors, me pinçant les narines et poussant ma tête en arrière, il me versa le contenu du quart dans la bouche : c'était de l'eau atrocement salée. Il y eut une nouvelle interruption : des minutes ou des heures, et Devis, le capitaine, parut à son tour. Avec lui, Lorca, Erulin et ce grand parachutiste qui avait participé aux séances du mercredi. Ils m'adossèrent contre le mur et Lorca me brancha les pinces à l'oreille et au doigt. · chaque secousse, je sursautais mais sans crier, devenu presque aussi insensible qu'une mécanique. Devis lui fit signe d'arrêter. Assis sur un paquetage, presque à ma hauteur, il fumait, tout en parlant d'une voix très douce, qui contrastait avec le ton des autres, avec leurs hurlements que j'avais encore dans l'oreille. Il bavardait sur des sujets apparemment sans importance et sans rapport avec les questions dont on me martelait la tête dès le début. Entre autres choses, il me demandait si de nombreux journaux étaient adhérents à la fédération de la presse. Je lui aurais certainement répondu, mais je ne pouvais mouvoir qu'avec effort mes lèvres sèches et durcies, et de ma gorge ne sortait qu'un souffle sans sonorité. Péniblement, j'essayai d'articuler quelques titres tandis qu'il enchaînait, comme si la question découlait des autres : " Et Audin, c'est un bon camarade, n'est-ce pas ? " Ce fut comme un signal d'alarme : je compris que d'une chose à l'autre, insensiblement, il voulait m'amener à parler de ce qui l'intéressait. Dans l'abrutissement où les coups et les tortures m'avaient plongé, une seule idée restait claire pour moi : ne rien leur dire, ne les aider en rien. Je n'ouvris plus la bouche. Du même coup, Devis perdit son calme : il se dressa et se mit à me frapper au visage à tour de bras. Ma tête ballottait d'un côté à l'autre au rythme des gifles, mais j'y étais devenu insensible, au point de ne plus fermer les yeux quand sa main s'abattait sur moi. Il s'arrêta enfin pour demander qu'on apporte de l'eau. " On a déjà essayé, mon capitaine ", dit Erulin. Il prit quand même le bidon et le quart qu'on lui tendait. Comme le lieutenant plus tôt, il se mit, devant mes yeux, à verser l'eau d'un récipient dans l'autre, porta le quart à mes lèvres sans que je puisse les y tremper, puis découragé par mon absence de réaction, car je ne faisais aucun effort pour tenter de boire, il le reposa sur le sol. Je tombai sur le côté. Dans ma chute, je renversai le quart. " Faudra bien essuyer, dit Erulin, il ne faut pas qu'il puisse lécher. " Devis s'étant écarté, Erulin prit le relais et, de sa voix aiguë, se mit à hurler, penché sur moi : " Tu es foutu. C'est ta dernière chance. Ta dernière chance. Le capitaine est venu pour ça. " Un parachutiste, entré avec Lorca, était assis en tailleur dans un coin. Il avait dégainé son pistolet et, silencieux, il l'examinait ostensiblement comme pour voir si tout était bien en place, puis le déposait sur ses genoux comme s'il attendait un ordre. Pendant ce temps, Lorca m'avait " branché " et il actionnait la magnéto par petits coups, mais sans conviction. Je sursautais à chaque secousse ; cependant, j'appréhendais autre chose. Je croyais distinguer, posée sur le sol, contre le mur, une énorme pince entourée de bandelettes de papier et j'essayais d'imaginer quels nouveaux supplices m'attendaient. Je pensai qu'avec cet instrument, ils pouvaient peut-être m'arracher les ongles : je m'étonnai aussitôt de ne pas en ressentir plus de frayeur et je me rassurai presque à l'idée que les mains n'avaient que dix ongles. Dès qu'ils eurent éteint et refermé la porte, je rampai vers le mur et je m'aperçus que la pince n'était qu'un tuyau de canalisation qui sortait de la maçonnerie. Il m'était de plus en plus difficile de réfléchir sans que la fièvre m'entraîne hors de la réalité, mais j'avais conscience qu'ils ne pourraient guère aller plus loin. Des bribes d'anciennes conversations me traversaient l'esprit : " L'organisme ne peut tenir indéfiniment : il arrive un moment où le cour lâche. " C'est ainsi qu'était mort notre jeune camarade Djegri, deux mois plus tôt, dans un cachot de la villa Sesini, domaine des " bérets verts " du capitaine Faulques. Quand, un long moment après, la porte s'ouvrit de nouveau, je vis entrer Erulin, accompagné de deux officiers encore jamais vus. Dans l'obscurité, l'un d'eux s'accroupit devant moi et me mit la main sur l'épaule, comme pour me mettre en confiance : " Je suis l'aide de camp du général Massu. " Il s'agissait du lieutenant Mazza. " Cela me fait de la peine de vous voir dans cet état. Vous avez trente-six ans : c'est jeune pour mourir. " Il se tourna vers les deux autres et leur demanda de sortir. " C'est à moi seul qu'il veut parler ", expliqua-t-il. La porte refermée, nous restâmes tous les deux : " Vous avez peur qu'on sache que vous avez parlé ? Personne ne le saura et nous vous prendrons sous notre protection. Dites tout ce que vous savez et je vous fais transporter tout de suite à l'infirmerie. Dans huit jours, vous serez en France avec votre femme, vous avez notre parole. Sinon, vous allez disparaître. " Il attendait une réponse. La seule qui me vint à l'esprit, je la lui donnai : " Tant pis ! " " Vous avez des enfants, reprit-il, je pourrais peut-être les voir ; voulez-vous que je leur dise que j'ai connu leur père ?... Alors ? Vous ne voulez pas parler ? Si vous me laissez partir, ils vont revenir. Et ils ne s'arrêteront pas. " Je restais silencieux. Il se leva, mais avant de partir, il ajouta : " Il ne vous reste plus qu'à vous suicider. " Je l'entendis échanger quelques mots avec les autres qui attendaient dans le couloir : " Depuis dix ans, quinze ans, ils ont dans la tête que, s'ils sont pris, il ne faut rien dire : et il n'y a rien à faire pour leur enlever ça de là. " Je sentais que j'arrivais au bout d'une étape : en effet, quelques instants après, deux paras entraient. Ils me détachèrent les mains, m'aidèrent à me mettre debout, puis m'accompagnèrent, en me soutenant, jusqu'à la terrasse. Toute les deux, trois marches, ils s'arrêtaient pour me permettre de reprendre haleine. Au passage, d'autres paras, croisés dans l'escalier ou sur les paliers, faisaient assaut d'esprit : " Il faut que vous le portiez ? Il ne peut pas marcher tout seul, non ? " - " C'est qu'il vient d'en prendre douze heures d'affilée ", répondit l'un de mes guides, comme pour s'excuser. Nous redescendîmes enfin dans l'autre immeuble. Au bout d'un couloir, sur la gauche, on m'introduisit dans une cellule : il s'agissait d'une salle de bains pas encore aménagée. L'un des paras me prit par les jambes, l'autre sous les bras, et ils me déposèrent sur une paillasse jetée contre le mur. Je les entendis discuter un moment pour savoir s'il convenait ou non de me mettre les menottes. " Il peut à peine bouger, ce n'est pas la peine. " Le second n'était pas d'accord : " On risque de le regretter. " Finalement, ils m'enchaînèrent les poignets, non plus dans le dos, mais sur le devant. J'en éprouvai un soulagement extraordinaire. En haut du mur, sur la droite, par une lucarne quadrillée de fils de fer barbelés, les lueurs de la ville éclairaient faiblement la pièce. C'était le soir. Du plafond avaient dégouliné sur les murs de ciment brut des filets de plâtre, et ma fièvre y dessinait des formes vivantes qui, à peine entrevues, se brouillaient aussitôt. Malgré mon épuisement, je ne pus dormir : des secousses nerveuses m'agitaient et des éblouissements me fatiguaient douloureusement les yeux. Dans le couloir, on parlait de moi : " Tu lui donneras à boire, un tout petit peu toutes les heures, pas beaucoup, sans ça il va claquer. " Un des parachutistes qui m'avaient accompagné, un jeune à l'accent de France, entra avec une couverture qu'il étendit sur moi. Il me fit boire ; très peu, mais je ne sentais plus la soif. " Ça ne t'intéresse pas, la proposition du général Massu ? " , dit-il. Sa voix n'était pas hostile. " Pourquoi tu ne veux rien dire ? Tu ne veux pas trahir tes copains ? Faut être courageux pour résister comme ça. " Je lui demandai quel jour nous étions : c'était le vendredi soir et ils avaient commencé à me torturer le mercredi. Dans le couloir, c'était un bruit incessant de pas et d'appels, percé de temps en temps par la voix grêle d'Erulin donnant des ordres. Et brusquement, j'entendis des cris terribles, tout près, sans doute dans la pièce en face. Quelqu'un qu'on torturait. Une femme. Et je crus reconnaître la voix de Gilberte. Ce n'est que quelques jours plus tard que je sus que je m'étais trompé. On tortura jusqu'à l'aube, ou presque. Au travers de la cloison, j'entendais les hurlements et les plaintes, étouffés sous le bâillon, les jurons et les coups. Je sus bientôt que ce n'était pas une nuit exceptionnelle, mais la routine de la maison. Les cris de souffrance faisaient partie des bruits familiers du " centre de tri ", et aucun des paras n'y prêtait plus attention, mais je ne crois pas qu'il se soit trouvé un seul prisonnier qui n'ait comme moi pleuré de haine et d'humiliation en entendant pour la première fois les cris des suppliciés. J'étais à demi conscient. Je ne m'endormis vraiment qu'au matin, pour me réveiller très tard, lorsque le para de la veille m'apporta une soupe chaude : mon premier repas depuis le mercredi. J'en avalai difficilement quelques cuillerées : mes lèvres, ma langue, mon palais étaient encore irrités par les écorchures des fils électriques. D'autres plaies, des brûlures à l'aine, à la poitrine, aux doigts s'étaient infectées. Le para m'enleva les menottes et je m'aperçus que je ne pouvais plus remuer ma main gauche, insensible et raide. Mon épaule droite était douloureuse et ne me permettait pas de lever le bras. C'est dans l'après-midi que je revis mes bourreaux. On aurait dit qu'ils s'étaient donné rendez-vous dans ma cellule. Ils étaient tous là : soldats, officiers et deux civils (de la DST sans doute) que je n'avais pas encore vus. Ils se mirent à converser entre eux, comme si je n'avais pas été présent. " Alors, il ne veut pas parler ? dit l'un des civils. - On a tout le temps, dit le commandant, ils sont tous comme ça au début : on mettra un mois, deux mois ou trois mois, mais il parlera. - C'est le même genre qu'Akkache ou Elyette Loup, reprit l'autre. Ce qu'il veut : c'est être un " héros ", avoir une petite plaque sur un mur dans quelques centaines d'années. " Ils rirent à sa plaisanterie. Tourné vers moi, il constata en souriant : " On t'a bien arrangé. - C'est de sa faute, dit Charbonnier. - Il se fout de tout, dit Erulin, de sa femme, de ses gosses ; il aime mieux le Parti. " Il avait posé sa botte sur moi, comme sur un gibier ; puis il ajouta, comme si cela lui revenait soudain : "Tu sais que tes gosses arrivent ce soir par avion ? Il va leur arriver un accident. " Ils commencèrent à sortir, mais Devis et Charbonnier, qui avaient senti que j'hésitais à prendre au sérieux ce chantage, s'attardèrent sur le pas de la porte : "Vraiment, tu te fous de tes enfants ?" dit le lieutenant. Ils restèrent un moment silencieux et Charbonnier conclut : "Bon ! alors tu vas crever. - On saura comment je suis mort, lui dis-je. - Non, personne n'en saura rien. - Si, répondis-je encore, tout se sait toujours. " Il devait revenir, le lendemain dimanche, avec Erulin, pour un moment seulement. Tous deux étaient souriants. " Tu n'as pas changé d'avis, dit Charbonnier. Alors, tu te prépares d'autres ennuis. On a des moyens scientifiques (il appuyait sur l'adjectif) pour te faire parler. " Quand ils furent partis, je frappai à la porte et demandai à me lever. Soutenu par un para, j'allai jusqu'à la cuisine en m'appuyant au mur et me passai un peu d'eau sur le visage. Comme je me recouchais, un autre para - cet Européen d'Algérie qui faisait équipe avec Lorca - passa la tête dans l'entrebâillement de la porte et me demanda, l'air narquois : " Alors, ça va mieux ? " - " Oui, lui dis-je sur le même ton, vous allez pouvoir bientôt recommencer. " J'aurais voulu qu'il bavarde un peu et me laisse deviner ce qu'on me préparait, et quels étaient ces moyens " scientifiques ". Mais il répondit seulement avec hargne : " Tu as raison, ce n'est pas fini, on te niquera la gueule. " C'est le lundi après-midi qu'Erulin me réveilla. Deux paras m'aidèrent à me mettre sur pieds et nous descendîmes tous les quatre. Un étage plus bas, c'était l'infirmerie : une grande pièce largement vitrée : quelques lits de camp et une table surchargée de médicaments en désordre. Il n'y avait là pour le moment qu'un médec.

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Relire Henri Alleg : Extraits de La question (2è partie)

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Commentaires (5) | Réagir ?

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Hervé Fuyet

Quelle tristesse!

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elvez Elbaz

Et l'ex tortionnaires des algériens le pen donne de sa voix de minable ex tortionnaire en bombant son torse d'un lâche indigne à l'époque d'affronter nos parents dans le djurdjura, dans les aures, à bouzegza... pour chosir d être un la^che tortionnaire à la casbah selon le monde Pour appuyer ses dires, Le Monde a produit à l'audience un poignard sur le fourreau était écrit : "J. M. Le Pen 1er REP". Ce poignard avait été remis au journal par Mohammed Cherif Moulay, le fils d'Ahmed Moulay, haut responsable politico-militaire du FLN. Il l'avait retrouvé dans la maison où son père avait été torturé à mort en présence de Jean-Marie Le Pen, dans la nuit du 2 au 3 mars 1957, alors que lui-même était âgé de 12 ans.

QUELLE EST LAIDE DE LÄCHETE CETTE FRANCE LA.... !

En pensant à cette honte que les tenants de l'état, confisqué aux algériens, ont fait au val de grâce et aux invalides, lieux où ces tortionnaires paras se sont peut être soignés un jour, nous avons honte pour vous clan dit présidentiel!

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Le Pen et la torture : l'enquête du "Monde" validée par le tribunal

Le Monde, 28 juin 2003

Le président du Front national avait attaqué le quotidien pour des articles parus en 2002 faisant état, sur la foi de témoignages concordants, de sa participation à la torture pendant la guerre d'Algérie. La 17e chambre correctionnelle de Paris a reconnu "la crédibilité certaine" des faits.

Cinquante pages : par son ampleur exceptionnelle, le jugement est de poids. La 17e chambre correctionnelle du tribunal de Paris a relaxé Le Monde, jeudi 26 juin, et débouté Jean-Marie Le Pen de ses poursuites en diffamation. Le président du Front national s'estimait atteint dans son honneur et sa considération par des articles sur la torture en Algérie publiés les 4 mai et 4 juin 2002, avant le premier tour de l'élection présidentielle et le deuxième tour des législatives. Signés par Florence Beaugé, spécialiste de l'Algérie au Monde, ils faisaient état, sur la foi de témoignages concordants, de la participation de M. Le Pen à la torture pendant la guerre d'Algérie. Alors jeune député poujadiste, le lieutenant Le Pen s'était engagé volontairement en Algérie en janvier 1957 et y était resté trois mois, en pleine bataille d'Alger, en tant que chef de section d'une compagnie d'appui au 1er régiment étranger de parachutistes (1er REP).

Les faits étant amnistiés et prescrits, il ne s'agissait pas, pour le tribunal, de dire si Jean-Marie Le Pen avait effectivement torturé en Algérie mais si Le Monde disposait d'éléments suffisants pour le croire. Seule pouvait donc être jugée la bonne foi du journal : les écrits doivent alors, selon la jurisprudence, obéir à un but légitime, ne pas être inspirés par une animosité personnelle, respecter la prudence dans l'expression et être le fruit d'une enquête sérieuse et approndie. Après avoir étudié ces quatre critères, le tribunal, présidé par Edith Dubreuil, conclut dans son jugement que Le Monde doit "bénéficier de l'excuse de bonne foi, compte tenu du caractère concordant des témoignages que la journaliste a rapportés et des vérifications auxquelles elle a personnellement procédé, son travail n'ayant nullement consisté, comme il a déjà été dit, à établir la preuve de la vérité des faits exposés par elle - impossible en tout état de cause - mais à informer ses lecteurs sur des circonstances qui lui paraissait dignes d'intérêt et offrant une crédibilité certaine". M. Le Pen a fait appel de la décision.

Selon le jugement, la "légitimité du but poursuivi" par le journal n'est "pas contestable dès lors qu'il s'est agi d'informer les lecteurs du journal, à la veille d'élections majeures pour le pays -l'élection présidentielle et le premier tour des élections législatives-, sur le passé d'un homme politique, candidat à la magistrature suprême, désormais en lice avec un seul autre concurrent, et également leader d'un parti politique présentant, sur le territoire national, de nombreux candidats à la députation".

Le tribunal constate que le journal "n'a pas fait preuve d'animosité personnelle particulière" à l'égard de Jean-Marie Le Pen, même si la raison d'être d'une publication, " dans une société démocratique, est à coup sûr d'informer ses lecteurs mais aussi de faire des choix d'opinion". Le tribunal constate également que Le Monde a respecté le principe du contradictoire et est resté prudent dans l'expression, Florence Beaugé ayant rapporté les déclarations des témoins "sans assortir leurs dires du moindre commentaire".

Pour relaxer Le Monde, le tribunal constate surtout que le journal a effectué une enquête "particulièrement sérieuse et approfondie". Le jugement rappelle les conditions dans lesquels Florence Beaugé a indiqué avoir travaillé. A la barre, elle a déclaré avoir consacré une grande partie de son temps aux événements d'Algérie. Alors qu'elle couvrait l'actualité, le passé surgissait sans cesse, et avec lui des noms, dont celui de Le Pen, "associé à une très grande violence". Elle a recueilli des témoignages de victimes de la torture, puis de tortionnaires : les révélations du général Massu, les dénégations du général Bigeard, les aveux du général Aussaresses. Ces témoignages sur les exactions qu'aurait commises la section du lieutenant Le Pen, la nuit du 2 au 3 février 1957 dans la casbah, ont été publiés.

Pour appuyer ses dires, Le Monde a produit à l'audience un poignard sur le fourreau était écrit : "J. M. Le Pen 1er REP". Ce poignard avait été remis au journal par Mohammed Cherif Moulay, le fils d'Ahmed Moulay, haut responsable politico-militaire du FLN. Il l'avait retrouvé dans la maison où son père avait été torturé à mort en présence de Jean-Marie Le Pen, dans la nuit du 2 au 3 mars 1957, alors que lui-même était âgé de 12 ans.

A la barre, il a raconté qu'une unité de parachutistes dirigée par un homme qu'il avait identifié plus tard comme étant le lieutenant Le Pen avait surgi dans sa maison de la casbah. Il a aux juges avoir vu son père subir le supplice de l'eau, qui consiste à noyer la victime en lui administrant de force des litres d'eau savonneuse, puis de l'électricité. Il l'avait ensuite retrouvé criblé de balles, le ventre encore gonflé. Le tribunal remarque que ce poignard produit à l'audience "apparaît semblable à ceux que portaient les officiers en activité appartenant à d'autres régiments également placés sous le commandement du général Massu -dont dépendait le 1er REP-".

L'avocat de Jean-Marie Le Pen, pour qui les témoignages recueillis à l'audience sont d'odieux mensonges, avait déclaré à l'audience qu'étant chargé de "l'exploitation du renseignement et des arrestations", le lieutenant n'avait jamais eu pour mission de procéder à des interrogatoires et ne s'était jamais rendu dans la casbah, laquelle n'était pas dans le secteur d'affectation du 1er REP. Le général Martin, alors capitaine, était venu le confirmer à la barre.

Cependant, le tribunal souligne que le général Aussaresses, en écho aux écrits du général Massu, avait écrit dans une attestation produite à l'audience que les régiments n'étaient pas cantonnés à leur secteur : "On dépassait les vanités personnelles pour donner la priorité au rendement. " De même, assurait le général Aussaresses dans cette même note, les interrogatoires pouvaient être menés "par des officiers qui n'étaient pas forcément des officiers de renseignement. " "Il doit en être conclu, note le tribunal, que si, comme l'a souligné à la barre le général Martin, la ville d'Alger avait bien été à l'origine, divisée en secteurs d'intervention précis réservés à chaque régiment, ce découpage avait très vite été oublié dans la pratique au profit de l'efficacité des recherches à effectuer, à partir des informations obtenues sur telles personnes ou telle opération signalée".

Le tribunal estime que Florence Beaugé a eu connaissance de nombreux témoignages "allant dans le même sens"

Marion Van Renterghem

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Deux procès pour le général Schmitt

Le général Maurice Schmitt, l'ancien chef d'état-major des armées, sera au centre de deux procès en diffamation, les 4 et 11 juillet, à Paris. Le premier est intenté par Louisette Ighilahriz, militante du FLN, dont le témoignage dans Le Monde, en juin 2000, avait servi de catalyseur d'un débat sur les exactions commises par l'armée pendant la guerre d'Algérie.

Le général Schmitt avait qualifié ce récit, le 6 mars 2002 sur France 3, de "soi-disant témoignage" et le livre de Louisette Ighilahriz, Algérienne (Fayard), de "tissu d'affabulations, de contrevérités".

Le second procès a été intenté par Henri Pouillot, un ancien appelé, témoin des tortures dans la villa Susini à Alger, qualifié pendant la même émission par le général Schmitt, soit de "menteur", soit de "criminel". Maurice Schmitt, qui était lieutenant pendant la guerre d'Algérie, est le plus haut responsable militaire à être poursuivi pour une affaire de diffamation liée à l'utilisation de la torture.

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Trois ans qui ont modifié le regard sur la guerre d'Algérie

20 juin 2000

. Témoignage, à la "une" du Monde, de Louisette Ighilahriz, torturée et violée à l'âge de 20 ans, au siège de la 10e division parachutiste, pendant la bataille d'Alger, en 1957. Cette ancienne militante du FLN met en cause les généraux Massu et Bigeard et recherche l'homme qui l'a sauvée, un médecin militaire, le commandant Richaud.

22 juin 2000

. Dans une interview au Monde, le général Jacques Massu exprime ses regrets et déclare que "la torture n'est pas indispensable en temps de guerre, on pourrait très bien s'en passer". Le même jour, le général Marcel Bigeard dément tout en bloc et qualifie le récit

de Louisette Ighilahriz de "tissu de mensonges".

31 octobre 2000

. L'Humanitépublie l'appel de 12 intellectuels, parmi lesquels Pierre Vidal-Naquet et Henri Alleg, qui réclament la reconnaissance et la condamnation par l'Etat français de l'usage de

la torture en Algérie.

9 novembre 2000

. Le Monderévèle "l'affaire Mohamed Garne", né d'un viol collectif de sa mère par des soldats français, en août 1959 en Algérie. Ce "Français par le crime" demande la reconnaissance par la justice française du préjudice subi.

23 novembre 2000

. Premiers aveux du général Paul Aussaresses dans Le Monde. L'ancien coordinateur des services de renseignements à Alger révèle notamment avoir abattu de sang-froid 24 Algériens. De son côté, le général Massu déclare que la pratique de la torture devrait être reconnue par la France et condamnée.

28 décembre 2000

. Enquête du Mondesur les troubles psychiques liés à la guerre. 350 000 anciens d'Algérie seraient concernés.

Mai 2001

. publication du livre du général Aussaresses, Services spéciaux Algérie, 1955-1957.

27 juin 2001

. Trois anciens militants du FLN accusent sur France 3 le général Maurice Schmitt, ancien chef d'état-major, d'avoir été le "chef d'orchestre" de leurs tortures,

en 1957, à Alger.

12 octobre 2001

. Publication par Le Monded'une enquête sur les viols pendant la guerre d'Algérie.

22 novembre 2001

. Mohamed Garne se voit accorder une pension de l'Etat français.

26 novembre 2001

. Procès du général Aussaresses au tribunal correctionnel de Paris. Il est poursuivi pour "complicité d'apologie de crimes de guerre" et sera condamné en janvier 2002 à 7 500 euros d'amende (peine confirmée en appel en avril 2003.)

4 mai et 4 juin 2002

. Série d'articles dans Le Monde sur le passé algérien de Jean-Marie Le Pen.

15 et 16 mai 2003

. Jean-Marie Le Pen poursuit Le Monde en diffamation.

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 28. 06. 03

Quand le regard sur l'histoire fait évoluer la justice

LE MONDE | 27. 06. 03 | 13h43

La jurisprudence a changé dans les années 1990

Jusqu'au début des années 1990, la publication dans la presse de témoignages accusant Jean-Marie Le Pen d'avoir torturé en Algérie était considérée par la justice comme diffamatoire. En 1988, Le Monde et Libérationavaient ainsi été condamnés pour avoir publié, trois ans plus tôt, les propos d'un engagé volontaire aux côtés de M. Le Pen, Jean-Maurice Demarquet, qui accusait le dirigeant du Front national d'avoir "torturé personnellement" et "mis la main à la pâte" en Algérie. En 1989, la Cour de cassation avait également confirmé que l'honneur de M. Le Pen avait été atteint par la publication, dans Le Canard Enchaîné en 1984, et dans Libérationen 1985, de témoignages de victimes algériennes sur des tortures dirigées ou pratiquées l'ancien lieutenant.

En 1985 pourtant, en première instance, le responsable d'extrême droite avait perdu contre Le Canard enchaîné. M. Le Pen "ne saurait à la fois approuver la conduite de ceux qui ont commis les actes qui lui sont imputés et affirmer que cette imputation le déshonore", notait le tribunal. Cette appréciation de l'atteinte à l'honneur et à la considération a cependant été écartée en appel. Depuis 1975, la Cour de cassation interdit en effet aux juges toute évaluation subjective de ces notions, qu'elle soit le fait de la personne mise en cause ou du public conduit à poser un regard sur elle.

Bien que le cadre juridique reste inchangé, l'approche politique et historique de la guerre d'Algérie se modifie. En 1993, un arrêt de la cour d'appel, confirmé en 1994 par la Cour de cassation, relaxe pour la première fois définitivement le Canard enchaîné. Un numéro des Dossiers du Canardconsacré à M. Le Pen avait publié sur deux pages une enquête de Louis-Marie Horeau, titrée "Monsieur sans gégène", et sous-titrée "Ne parlez plus à Le Pen de torture, ça lui fait mal et il poursuit tous ceux qui osent".

La Cour de cassation a ensuite confirmé en novembre 2000 la relaxe de Michel Rocard, qui avait déclaré à la télévision : "En Algérie, -M. Le Pen- a torturé", puis, en juin 2001, celle de l'historien Pierre Vidal-Naquet, qui évoquait, dans son ouvrage Le Trouble et la lumière, les "activités tortionnaires de Jean-Marie Le Pen".

Nathalie Guibert

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 28. 06. 03

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