A 87 ans, la romancière britannique Doris Lessing décroche le prix Nobel de littérature 2007

A 87 ans, la romancière britannique Doris Lessing décroche le prix Nobel de littérature 2007

A la surprise générale, le prix Nobel de littérature 2007 a été attribué à la romancière britannique Doris Lessing, 87 ans. Née le 22 octobre 1919 en Iran, Doris Lessing est notamment connue pour son roman "The Golden Notebook" (1962), publié en français sous le titre "Le carnet d'or", un livre-phare du féminisme. La lauréate succède ainsi à Orhan Pamuk. Le choix de Lessing a surpris, son nom ne semblant plus d'actualité pour le Nobel. "Cela fait 30 ans que ça dure. J'ai gagné tous les prix d'Europe, tous ces foutus prix, alors je suis ravie de les avoir remportés", a-t-elle déclaré.

Jonathan Keates du The Observer nous parle de son nouveau livre.

ROMAN • Le millénarisme romantique de Doris Lessing

L'action de Mara and Dann, le nouveau livre de l'écrivain britannique, se situe au lendemain d'une catastrophe écologique universelle.

Richard Jefferies, le grand romancier du monde rural, a écrit en 1885 l'une des oeuvres les plus étranges de la littérature victorienne, un roman visionnaire intitulé Londres englouti [éd. Miroir, 1992]. L'histoire se déroulait dans un avenir indéterminé et invitait le lecteur à imaginer un monde dans lequel la métropole, anéantie par les épidémies et les cataclysmes, était en grande partie reconquise par la nature sauvage, marginalisée ou détruite par des strates successives de colonisation humaine. Pendant ce temps, la civilisation avait pratiquement sombré dans la barbarie, sous l'emprise des brigands et des prédateurs, la terreur aveugle de l'inconnu remplaçant l'optimisme du XIXe siècle qui croyait à la marche inexorable du progrès.

A l'époque, personne n'a prêté attention à ce livre largement oublié par la suite. Mais nous découvrons maintenant qu'il a résisté au temps. A la lumière des avertissements des écoprophètes - que nous ne pouvons plus écarter en les accusant d'être des oiseaux de malheur -, le scénario qu'il proposait paraît de nos jours plus sinistrement convaincant que dans les années 1880. Et voici qu'aujourd'hui Doris Lessing livre ce qui doit être le traitement le plus élaboré de ce thème, avec Mara and Dann, dont le sous-titre modeste, Une aventure, nous donne envie de répondre : et quelle aventure !

Dans ce roman, Doris Lessing revient sur son lieu de naissance, qui est celui de l'humanité elle-même : l'Afrique, ici appelée "Ifrik" [en réalité, Doris Lessing est née en Iran, mais elle a passé une partie de sa jeunesse en Afrique]. Une nouvelle ère glaciaire règne dans pratiquement tout l'hémisphère Nord, tandis que le réchauffement de la planète dévaste le Sud. Mara et Dann, une jeune fille et son frère, échappent non seulement à la révolte qui a éclaté dans leur tribu mahondi, mais à la sécheresse grandissante et aux menaces du Peuple des rochers, une race sinistre au teint gris, aux cheveux frisés et aux yeux clairs, dont les principales caractéristiques sont la méfiance envers tout ce qui est beau et un comportement uniforme et mécanique. Dans le périple qui s'ensuit, ils tombent de Charybde en Scylla ; nous avons à chaque instant le sentiment que l'humanité réussit tout juste à vivre, grâce aux lambeaux hérités des jours meilleurs. Mais les traces du passé ne sont plus que la conséquence d'une survie accidentelle, des traditions dénaturées dont le sens est à peine compris, même par les interprètes les plus avisés. Le frère et la soeur tombent en esclavage, se libèrent, font leur apprentissage de vices tels que le jeu et la prostitution, sont confrontés aux malheurs de la guerre. Dann prend une autre identité, plus inquiétante et à la moralité plus ambiguë, avant de redevenir lui-même. Mara, elle, connaît la grossesse, l'avortement et le mariage.

NARRATION TENTACULAIRE ET AVERTISSEMENTS SIBYLLINS

Si Mara and Dann dépasse les éléments purement circonstanciels de l'aventure annoncée par son sous-titre, alors ce roman traite de la façon dont notre espèce acquiert diverses sortes de sagesse et s'y accroche. Le sentiment que ce sujet constitue au moins l'un des thèmes majeurs est renforcé par la grande maîtrise avec laquelle l'auteur fait évoluer son style pour évoquer le passage de ses personnages de l'enfance à l'adolescence, puis à l'âge adulte. Leur errance est vue presque exclusivement par les yeux de Mara, et le mode de narration est soigneusement choisi pour refléter non seulement son aptitude croissante à faire correspondre mots et concepts, mais sa prise de conscience d'une réalité physique dans laquelle la langue ne suffit tout simplement pas à exprimer toutes les nuances de son expérience sensorielle. Le résultat est une chimie perverse, caractéristique des meilleures pages de Doris Lessing, qui sont aussi les plus exaspérantes.

Cette fin de millénaire devient déjà le plus ennuyeux des sujets, et il est peu probable que l'auteur ait voulu faire de Mara and Dann une dénonciation de son caractère explicitement sinistre. Mais il est impossible de lire cette expérience courageuse de narration tentaculaire sans capter les grondements des avertissements sibyllins résonnant en profondeur.

Jonathan Keates

The Observer

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Commentaires (2) | Réagir ?

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Hocine Mezghriche

"Pensez faux, s'il vous plaît, mais surtout pensez par vous-même. "

Rien que pour cette citation, elle mérite amplement son prix nobel.

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Hocine Mezghriche

"Pensez faux, s'il vous plaît, mais surtout pensez par vous-même. "

Rien que pour cette citation, elle mérite amplement son prix nobel.