Le détail et l’essentiel

Les attaques se concentrent sur le chef de l'Etat, lui-même produit d'un système malade.
Les attaques se concentrent sur le chef de l'Etat, lui-même produit d'un système malade.

Si quelqu’un vous indique et vous parle uniquement d’un arbre malade, alors qu’en réalité il n’est que la conséquence d’une forêt, elle, complètement malade, que penseriez-vous de cet homme ?… Évidemment, qu’il est stupide, s’il est de bonne foi, sinon qu’il vous manipule, en vous considérant une personne idiote. C’est-à-dire qu’il met l’accent uniquement sur un élément, un détail (un arbre) pour occulter le fait que le problème est général (celui de la forêt toute entière).

Si vous êtes d’accord avec ce qui vient d’être dit, considérons un autre cas : celui d’un chef d’État. Celui de l’Algérie a des problèmes de santé. Certains y voient le motif pour le considérer inapte à gouverner. Soit !… Le groupe dominant qui a permis à cet homme d’assumer la fonction présidentielle le remplace par un autre d’une santé éclatante. Cela suffirait pour mieux gérer le pays ?

Certains ont également mis en question l’actuel chef de l’État à cause d’un niveau de formation universitaire insuffisant. Soit !… Le même groupe trouvera un homme doté de plusieurs doctorats obtenus dans les meilleures universités du monde. Cela suffirait pour mieux gérer le pays ?

Bref, considérons tous les défauts que l’on trouve au chef de l’État actuel. Le groupe dominant trouvera un autre n’ayant aucun de ces défauts. Cela suffirait pour mieux gérer le pays ? Nous disposons d’un exemple, dans ce cas de figure : Mohamed Boudiaf. Combien de temps a-t-il duré ?

Comme dirait un médecin, Mohamed Boudiaf fut un médicament introduit dans un corps malade. Quelque temps après, la maladie du corps s’est révélée tellement grave qu’elle rejeta le médicament administré, et l’on sait avec quelle violence il fut éliminé.

Dès lors, le problème actuel en Algérie est-il l’existence d’un chef de l’État, se caractérisant par des carences gestionnaires ?… N’est-ce pas, plus exactement, le système social dominant qui est un problème ?… N’est-ce pas ce dernier qui est à changer, pour obtenir un chef d’État plus apte à gérer le pays ?

C’est l’opinion, entre autres, du président du RCD, M. Mohcine Belabbas : "Non, le problème n’est pas seulement dans le feuilleton de l’interminable déchéance physique du chef de l’État. Ce n’est pas non plus un problème conjoncturel de vacance de pouvoir qu’il faudra combler", affirme M. Belabbas, assurant qu’il s’agit plutôt d’"un problème structurel dans le processus de décisions à tous les niveaux, de mécanismes de représentations sociales et politiques des citoyens, de légitimité démocratique des institutions, de refondation des dispositifs de médiation politique et d’alternance transparente au pouvoir, et qui ont fini par conduire à un déficit de vie politique et à un désintérêt des citoyens de la chose publique".

Dès lors se pose une question. Celles et ceux qui publient des articles ou des livres exclusivement concentrés sur la personnalité de l’actuel chef de l’État, affirmant qu’il est la cause principale des problèmes de l’Algérie, ne sont-ils pas semblables à la personne qui nous parle de l’arbre malade, sans mentionner qu’il est rien d’autre que la conséquence de toute la forêt qui est malade ?

Ces auteurs ignorent (en cas de bonne foi) ou occultent (en cas de manipulation propagandiste) une banalité sociale élémentaire.

Ce n’est jamais, - je dis bien : jamais -, un seul homme (fût-il le plus génial, le plus machiavélique) qui produit un système social, qu’il soit mauvais ou bon. C’est, au contraire, le système social qui le produit.

Certes, par la suite, cet homme, selon ses capacités personnelles et, surtout, en fonction de la marge de liberté que le système social dominant (autrement dit la caste qui l’incarne) lui consent, cet homme peut influencer ce système social dans un sens ou un autre, le consolider, l’améliorer ou l’empirer.

Mais cette action personnelle n’est pas l’essentielle ; elle est uniquement un détail ; elle n’est pas une cause, mais seulement une conséquence. Il en est de l’Algérie comme de n’importe quel autre pays.

Considérons les États-Unis. Que le président soit "démocrate" ou "républicain", n’est-ce pas le complexe militaro-industriel dominant qui décide des actions gouvernementales, toujours, pour ce qui est de l’essentiel, à savoir préserver et renforcer le système capitaliste impérialiste ?

Dans ce cas, également, il y eut des présidents qui ont voulu aller à contre-courant de la caste dominante. N’ont-ils tous, sans exception, été assassinés (depuis Abraham Lincoln, l’anti-esclavagiste, à John Kennedy, ce dernier pour des motifs encore occultés, dans une société se proclamant la plus "transparente" du monde) ?

J’espère que les observations ci-dessus permettent de concevoir dans leur correcte acceptation des expressions telles "léninisme", "stalinisme", "maoïsme", "gaullisme", "boumédiénisme", etc. Ces termes ont le grave défaut d’induire en erreur. Ils laissent croire que les personnages devenus des "-ismes" furent des "Génies" disposant de pouvoir absolu sur les autres. Alors, qu’en réalité, ils n’ont été, en réalité, que le produit du système social dans lequel ils furent le "pion" le plus visible, symbolisant le pouvoir de la caste dominante dont ils étaient le produit. La preuve est dans la perpétuelle action de ces "chefs" à trouver les compromis nécessaires entre les différentes factions qui composaient la caste dominante. Et c’est uniquement parce qu’ils furent capables de trouver ces compromis qu’ils purent demeurer au pouvoir. En somme, ces personnages furent des chefs d’orchestre (chefs d’État), mais ils ne pouvaient pas l’être sans les musiciens (les membres de la caste), jouant leur "symphonie" (système social) aux auditeurs (le peuple).

Dès lors, espérons que les auteurs qui ne visent pas à tromper le peuple, mais veulent réellement l’aider à voir plus clair, se concentrent sur le système social dominant. Et, quand il s’intéressent au chef de l’État, ce qui est, bien entendu nécessaire et utile, qu’ils n’oublient pas de le présenter dans le cadre véritable : un produit de ce système, un élément incapable de remettre en cause la caste qui lui a permis d’être placé là où il est, autrement il sera éliminé, d’une manière ou d’une autre. De là, on peut comprendre les ridicules élucubrations sur un chef d’État, en Algérie, faisant ce qu’il veut, quand il veut, y compris en ce qui concerne l’armée. Même Lénine, Mao Tsé Toung, De Gaulle ou Kennedy ne pouvaient pas se le permettre ; ni Donald Trump aujourd’hui. Et n’oublions pas d’autres faits : l’élimination de Hosni Moubarak a changé quoi en Égypte ? Certes, en Tunisie, l’élimination du potentat précédent, Ben Ali, a permis quelques avances ; mais on constate combien elles peinent à se concrétiser et à se développer. Motifs ? D’une part, la caste dominante résiste, et, d’autre part, le peuple dominé ne trouve pas encore l’organisation autonome lui permettant de réaliser ses objectifs démocratiques.

Évidemment, le problème de toute caste dominante est de trouver l’homme convenable à ses intérêts. Cela n’est pas toujours facile. Il en est ainsi actuellement en Algérie. Toute caste dominante dans le monde n’est pas une union totalement compacte ; en elle existent des contradictions d’intérêts, représentés par ce qu’on appelle les "clans" ou "factions".

Actuellement, en Algérie, il semble que les conflits opposent entre eux partisans d’un capitalisme étatique et partisans de capitalisme privé (mafieux et compradore).

Les premiers tiennent à une certaine indépendance nationale, économique et donc politique ; mais depuis la fin du "socialisme étatique" et ses faillites sur tous les plans, cette caste est en déclin. D’autant plus que des éléments de celle-ci ont, eux-mêmes, agi au profit des castes privées mafieuse et compradore (1), en échange de leur soutien et financement.

Les seconds (capitalisme privé mafieux et compradore), au contraire, ils ont avantage à livrer le pays à leurs appétits privés, et, dans ce but, à tisser des liens avec des puissances économiques étrangères (en premier lieu États-Unis et France), afin de s’enrichir davantage, au détriment du peuple algérien (2).

Il reste aux classes dominées (au peuple comme on dit) de trouver la solution qui convient à leurs intérêts. Elle ne consistera pas dans la découverte d’un "Sauveur". Comme Kennedy et Boudiaf, il sera éliminé.

Que reste-t-il ?… Que les classes dominées (le peuple) s’organisent comme citoyens, de manière libre, démocratique et pacifique, puis trouvent les moyens d’agir comme telles, sans besoin de "Sauveur".

La solution du "zaïm" est funeste. L’histoire enseigne qu’il est facile de l’assassiner, avec, pour conséquence, la destruction du mouvement qu’il dirige. Mais il est impossible de tuer tous les membres d’une classe sociale (d’un peuple). Là est le motif qui justifie et nécessite l’action sociale autogérée la plus consciente, large et populaire. Bien entendu, ce n’est pas facile. Mais la facilité d’avoir un "Sauveur" est, j’espère l’avoir expliqué, une fausse solution. Il reste alors à comprendre et pratiquer la voie difficile, mais l’unique susceptible d’aboutir à un changement social bénéfique : l’action autonome, organisée, intelligente, démocratique et pacifique du peuple. À celui-ci de la trouver, avec l’aide (et non la direction) des citoyen-nes les plus honnêtes et clairvoyant-tes, les sincères ami-es du peuple(3).

Kaddour Naïmi

Courriel : [email protected]

Notes

(1) On lit : "Avec la manne pétrolière, Bouteflika y a ajouté la politique de distribution la plus inégalitaire qu’a vécue le pays en permettant au privé oligarque de squatter les marchés publics et de pomper l’argent de l’Etat, en permettant des transferts financiers substantiels aux firmes étrangères sous forme de profits et de dividendes financiers, en favorisant la reconversion, versus réconciliation nationale, dans le commerce intérieur et d’importation des responsables directs de la décennie noire et leurs subalternes et en développement la corruption à l’échelle de masse (couches moyennes, bourgeoisie commerçante et bourgeoisie relais de la mondialisation)." Adel Abderrezak. Enseignant-chercheur à l’université de Constantine, ex-porte-parole du syndicat CNES, El Watan, 17.09.17, http://www.elwatan.com//actualite/le-plan-d-action-d-ouyahia-est-un-nouveau-programme-d-ajustement-structurel-17-09-2017-352826_109.php

(2) Voir contribution Forces en présence et agent central de changement social.

(3) Voir Aux sincères ami-es du peuple, et Questions à Monsieur Noureddine Boukrouh.







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Commentaires (29) | Réagir ?

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algerie

جزاكم الله خيرا

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algerie

merci

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