Algérie, l’espace public entre le Beylik et le Bien Vacant (I)

L'anarchie règne sur plusieurs quartiers et espaces publics.
L'anarchie règne sur plusieurs quartiers et espaces publics.

Sortie brutalement de l’ordre médiéval avec toute la violence d’un accouchement révolutionnaire ponctué par une guerre totale contre le colonisateur français, la société algérienne déstructurée déculturée, s’est vue engagée, dans une urbanisation incontrôlée, non pensée, au rythme d’une industrialisation volontariste accélérée.

Lancée à la conquête des jouissances citadines qui lui étaient interdites durant des siècles, une masse humaine blessée, déracinée et dessaisie de ses terres, longtemps retenue artificiellement entre zones interdites et villages de regroupement par les lois coloniales esclavagistes, a déferlé au lendemain de l’indépendance sur l’espace urbain hérité de la colonisation pour lui donner un visage rural, des formes hybrides et des excroissances illimitées.

Cette course anarchique tant attendue vers la ville, dénommée pudiquement "Exode rural", s’est déroulée en quatre grandes étapes : la décennie qui a suivie l’indépendance était celle de l’occupation de la propriété coloniale classée "bien vacant". Elle a ponctuée une douloureuse période d’un demi-siècle de mouvement migratoire de la paysannerie algérienne, spoliée de ses terres, de la campagne vers la ville, transfert qui a accompagné le triomphe du capitalisme agraire colonial. Elle fut suivie par la décennie des grands chantiers industriels qui ont vu la ville "convoquer" littéralement la population paysanne pour la cantonner dans des bidonvilles à la périphérie des grandes cités, ce fut la décennie des bidonvilles. La troisième étape, de 1980 à la fin du siècle dernier était celle du désenchantement généré par l’échec industriel et les tentatives étatiques maladroites de résorption de l’habitat précaire contrecarrées par l’exode sécuritaire de milliers de ruraux qui désertaient leurs villages pour fuir la mort. Depuis le début de ce siècle, l’économie rentière informelle florissante a été accompagnée de l’irruption de nombreuses villes moyennes autour des grands marchés, et lieux des rapports d’échanges rentiers, là où autrefois la société attendait l’émergence de cités urbaines suivant les spécialités industrielles et universitaires.

1- Urbanisation et naissance de l’espace public

Après avoir été de 3% de la population globale à l’arrivée des Français en 1830, La population urbaine a été multipliée par 10 quasiment au lendemain de l’indépendance représentant un peu plus de 30% de la population globale en 1966 ! L’exode rural est bien un phénomène d’essence capitaliste et d’origine coloniale. Ce taux passera à plus de 50% à la fin des années 80 pour frôler de nos jours les 70%. Trois algériens sur quatre vivent aujourd’hui en ville ! L’accroissement du réseau urbain s’est opéré dans l’absolu par l’émergence de nouveaux centres urbains et relativement par la densification des villes existences jusqu’à saturation. Le nombre d’agglomérations de plus de 5000 habitants est passé d’une centaine au lendemain de l’indépendance à plus de 500 de nos jours ! Le dernier découpage administratif de 1985 a révélé l’émergence de plus de 250 centres urbains dont la population avoisine les 20 000 âmes. La densification urbaine s’exprime de façon notable dans les villes de plus de 100 000 habitants qui ont vu leur population globale passer de 735 000 âmes en 1966 à 3000 000 en 1987 ! Soit plus du quadruple. Dans la même période Alger a vu sa population passer de 943 000 à 1500 000 habitants. Oran deuxième ville du pays est passée de 300.000 à près de 700 000 âmes pour la même période. Les villes de moins de plus de 20.000 habitants et de moins de 50.000 habitants ont vu leur population augmenter de 1,6 million d’habitants en 20 ans.

Toutes les statistiques officielles du pays démontrent l’importance de l’exode rural et l’émergence rapide d’un réseau urbain croissant et de plus en plus dense sur la partie nord du pays, celle de la zone méditerranéenne. L’espace public dans ce contexte exprimera le choc de deux mondes sociologiquement instables et culturellement antinomiques autour de l’enjeu principal de la propriété de la ville.

Qui est le propriétaire de la cité ? C’est là que l’Etat émerge comme actant essentiel, organisateur de la cohabitation par l’application de la loi, l’arsenal des mêmes règles politico juridiques pour tous. L’aspect politique sera déterminant dans la formation de l’espace public et du lien social, phénomènes ininterrompus que l’Etat peine à stabiliser et à pacifier. Le citoyen ne reconnait pas la légitimité politique des pouvoirs publics, autrement dit de l’administration, qui au nom de l’Etat travaillent à réguler l’espace public. Cette question de la légitimité des pouvoirs publics est un structurant incontournable des rapports qui s’établissent sur le territoire de la cité urbaine où vivent les trois quarts de la population algérienne.

Dans ce contexte d’urbanisation incontrôlée, l’espace public, avec toutes ses fonctions urbaines anciennes et récentes, a pris le visage du territoire de l’arrivisme social où la répartition inéquitable des richesses installe un faisceau de rapports sociaux marqués par une présence formelle, voire l’absence, de l’Etat de droit et où la violence symbolique, et parfois physique impose la loi du nanti au démuni, de l’ancien arrivé sur l’arrivant… Le besoin de privatisation et de possession de l’espace public par la violence relève d’une culture qui plonge ses racines dans l’époque coloniale française, voire plus loin au temps du Beylik turc. C’est la formation de cet état d’esprit, cette dialectique de possession-dégradation qui constitue le sujet de mon intervention. 

2- L’espace public villageois et le "Regard des Autres"

L’espace public urbain en Algérie et en perpétuelle restructuration. Se substituant au droit coutumier qui organisait les usages de l’espace public villageois, la loi, ensemble de règles politico-juridiques, désigne l’Etat comme propriétaire de l’espace public, et son organisateur, son protecteur à travers ses diverses institutions qui veillent à la concrétisation de l’esprit de l’Etat de droit sur cet espace d’affirmation citoyenne. L’exode rural a cette caractéristique de déplacer des représentations culturelles nés dans le monde rural ou villageois et les faire fonctionner dans l’espace urbain, d’où les affrontements socioculturels autour de l’usage de l’espace public son accaparement et sa dégradation si la jouissance attendue n’est pas accomplie.

Les valeurs familiales sacralisées, ritualisées et reproduites par les lignages tribaux principaux canaux de transmission culturelle entre générations paysannes ont structuré le lien social villageois durant des siècles. Les usages de l’espace commun relevaient d’une culture pratique qui se reproduit et se transmet à la faveur des rituels festifs accomplis dans les espaces communs tels les agoras, les mausolées, les fontaines, les cimetières, et dans les espaces de solidarité productive comme les ateliers de l’artisanat, les champs agricoles, les chantiers de construction… Toutes les dimensions du patrimoine immatériel (la littérature orale avec ses contes, ses mythes, ses récits, les savoir-faire portés par les traditions, les conduites relevant des croyances établies) concourent au maintien et à la transmission des règles de conduite sur l’espace collectif. Le village, par le biais de Tajmaat, assemblée des sages, est le propriétaire symbolique des tous les espaces publics, mais chaque villageois assume à travers ses comportements le maintien de la cohésion sociale et la solidité du tissu des solidarités par ses rapports à l’espace commun. "Le regard des autres" est le principal gardien, la police de l’espace collectif. Au dessus de cet œil vigilant, il y a « L’esprit des lieux », vigile invisible tutélaire ayant les dons d’ubiquité le rendant présent à la même seconde dans plusieurs endroits à la fois. C’est Aâsses, ( Pl : Iassassene ), l’esprit du lieu, incarné par la malédiction (Daawessou) qui accablerait quiconque se rendrait coupable d’atteinte à l’espace commun relevant du domaine sacré !

3- L’Espace public villageois et "l’esprit des lieux"

Dans la société villageoise traditionnelle l’espace public est dans une continuité immédiate de l’espace domestique intime. En sortant de chez lui le paysan a sous sa responsabilité le parvis (Azriv, Zriba), espace intermédiaire qui distribue sur la rue, l’agora et le reste du village. En plus de l’entretien de cet endroit attenant à sa demeure, le villageois est tenu de participer au nettoyage et la gestion de l’espace public par la participation physique aux Touisas, travaux de solidarité villageoise, de construction, d’embellissement et de sécurisation des espaces collectifs et de leurs servitudes.Tout manquement sera sanctionné par une amende symbolique qui ouvre la porte au "Regard de l’autre", ce gendarme invisible qui habite la boite crânienne de chaque villageois, femme, homme, adulte ou enfant, œil collectif qui ne se ferme jamais sur les fautes citoyennes car lui-même surveillé par "L’esprit des lieux", l’âme tutélaire de chaque espace commun, agora, fontaine mausolée, chemin, voire même d’arbres comme l’olivier millénaire symbolisant la pérennité du groupe social. Les interdits, les tabous et les conduites indues qui dévalorisent l’espace commun sont regroupées dans la Notion de "Our ilaq" (Ce qui ne convient pas)i ntégrée par le droit coutumier villageois.

4- De l’esprit du beylick : un domaine sans héritier

Le Beylick est cette propriété des Beys, préfets de la régence Turque, qui ont géré le territoire algérien durant des siècles en organisant la fiscalisation de l’activité économique, artisanale, pastorale et commerciale. Dans l’imaginaire culturel de la Paysannerie algérienne le Beylik est un ensemble de voies de communications, des routes carrossables, des places et des châteaux appartenant au frère ennemi, qui à l’arrivée des colons Français était un vaste territoire sans héritier, que l’armée Française avait vite fait de s’approprier.

Le beylick symbolisait l’exclusion du paysan du pouvoir politique et la territorialisation de ses espaces de vie et de parcours. N’ayant pas de peuplement, la colonisation turque est demeurée dans l’esprit rural, le gendarme de l’espace public urbain qu’il fallait payer par l’impôt pour qu’il veille sur le pays symbolique, ce vaste territoire virtuel où la régence exerce sa souveraineté si loin du territoire réel du pain quotidien. Le beylick est donc l’ensemble des voies de communications, calqué sur les antiques voies romaines, réseau sans propriétaire sans limites tangibles dont on peut jouir par effraction. Cette virtualité du Beylick accompagne encore de nos jours le regard du citoyen vers l’espace public non privatisé au point où jeter des déchets (bouteilles, ordures, mégots, papiers) sur la voie publique est un acte reflexe inconscient de stigmatisation de l’adversaire, un geste vers le néant. Dans l’imaginaire algérien en construction le domaine public n’est toujours pas un espace intégré par la nation. La décolonisation des esprits prendra encore de nombreuses années.

Le beylick est donc ce territoire dont on ne voit jamais le propriétaire à qui on envoie des impôts. La culture populaire a produit un concept pour rendre consistant ce rapport à un pouvoir invisible "le cheikh-el-Kanoun" (l’esprit du feu), son nom existe mais on ne le voit jamais.

5- L’espace public colonial, du territoire interdit au territoire du combat libérateur

Après la défaite des tribus algériennes lors de la grande insurrection anticoloniale de 1871 et les drames humais qui s’étaient joués dans le camp des vaincus (Déportations, séquestres, famines, humiliations, déshonneur …), le capitalisme agraire triomphant connu une expansion de grande envergure sur les terres arrachées aux algériens défaits. Le paysan dépossédé, déraciné apprit à connaitre le salariat, cet esclavage moderne. Il fut exploité comme ouvrier agricole dans les nouvelles propriétés mécanisées de la colonisation, terres arrosées du sang de ses frères et de ses parents ! Cette frustration de base composera le premier sédiment d’un ensemble d’humiliations liées à l’apparition d’un nouveau monde, le monde urbain, routes, chemins de fer, villages et villes coloniales que l’algérien construira sans pouvoir bénéficier de leurs bienfaits. Toute cette modernité était vécue de loin par l’ancien paysan tenu de végéter dans son monde-dortoir tout en vendant ses bras pour édifier le nouveau monde. Il ramenait le bois pour le grand feu mais ne recevait en retour que la fumée.

L’ennemi était trop fort. L’Algérien avait perdu son territoire, immense blessure que les frustrations multiples entretenaient pour constituer l’esprit anticolonial qui aura pour moteur la volonté de retrouver la terre des ancêtres, le paradis perdu.

Au titre de propriété de l’ennemi, le domaine public a été un territoire d’exclusion de l’algérien puis un terrain de combat avec le déclenchement de la guerre de libération, avant d’être un objet de conquête populaire à l’indépendance. Depuis les années vingt, la politisation de la population rurale allait crescendo jusqu’à l’affrontement final de la guerre de libération. Elle avait pour raison et pour cause la réappropriation du territoire, idéalisé comme immense bien commun, et l’accès au progrès synonyme de l’appropriation de la ville coloniale. Le domaine public était donc au centre de la culture anticoloniale et sa réappropriation un des moteurs de l’élan de libération nationale.

Les luttes politiques qui ont pris de l’envergure après les événements du 8 Mai 1945 ont connu leurs expressions visibles sur l’espace public propriété du colonisateur. Depuis les années cinquante avec l’apparition de l’organisation spéciale (OS) les intérêts du colonisateurs étaient visés par la destruction systématique : Sabotages des voies ferrées, des télécommunications, des réseaux électriques, des ponts et ouvrages d’arts, saccages des édifices administratifs, incendies des dépôts de carburants. Cette période de préparation à la révolte planifiée fut ponctuée Le premier Novembre 1954, un grand moment d’accès au domaine public colonial par sa destruction symbolique. Ce jour déclencha la lutte pour la réappropriation définitive de cet espace sur lequel allait s’exprimer la souveraineté nationale. Avec l’esprit de vengeance sur le Beylick turc et le besoin irrépressible de se libérer du joug colonial, la destruction du bien public du colon assurait une publicité retentissante à l’action armée de libération nationale. 

6- L’espace urbain dans l’imaginaire paysan : du Beylick au Bien vacant

Le rapport du villageois à son espace collectif, faisceau de conduites rituelles frappées du sceau du sacré, tel que structuré, reproduit et transmis par la culture ancienne n’a pas d’existence face à la loi qui réglemente l’usage de l’espace public en milieu urbain. Sa fonctionnalité revêt d’autres sens et une autre pertinence sur le territoire citadin. Le fonctionnement de l’espace public urbain est régi par une réglementation appliquée par une police, corps constitué relevant de la fonction publique. Les règles de l’Etat de droit sont en principe les garde-fous des rapports sociaux sur tout le domaine de l’Etat. C’est dans l’affrontement des survivances de la culture villageoise avec les résidus de la culture urbaine coloniale que se structure l’espace public du territoire urbain.

A la culture villageoise avec ses solidarités, ses totems tutélaires et ses tabous incontournables, tente de se substituer la loi, la règle juridique, dans l’organisation des usages citoyens de l’espace public en milieu urbain. L’âme collective, gendarme invisible du village qui protège même les rêves des villageois, est supplantée dans l’imaginaire collectif en déconstruction par L’Etat omnipotent avec son administration héritée de la colonisation, "les gens des bureaux", sa police en uniforme ou en tenue civile, expression visible de l’autorité sur le territoire citadin. La problématique de structuration des rapports sociaux en territoire urbain se pose plus en termes de mise en tension de deux cultures qui se rencontrent, se mélangent, s’excluent pour se retrouver de nouveau. La configuration sommaire de la ville algérienne est une agrégation de quartiers. Le quartier (El Houma) se forme à partir d’un noyau constituée d’une famille rejointe par d’autres de même origine villageoise, une généalogie dominante, autour de laquelle se construit le quartier par la reproduction de l’esprit culturel du village d’origine, comme si l’on assistait à un démantèlement d’un village d’une zone rurale qui se recompose dans le temps sur l’espace urbain en se mélangeant avec des éléments venus d’autres villes et villages du pays. L’Etat, acteur principal qui régule cette transformation, ne jouit pas de la légitimité nécessaire pour faire appliquer la norme juridique. Il voit son autorité contestée, contournée, détournée par la corruption et la violence sociale spontanée (Emeutes) et organisée (manifestation, grèves, occupations de l’espace public).

Le déficit de confiance, de cette administration publique algérienne est entretenu par l’amalgame persistant avec l’appareil administratif colonial, confusion alimentée par la pratique bureaucratique faite de corruption et d’arbitraire. Cette non-reconnaissance de l’autorité de l’Etat place l’espace public dans un statut de "Territoire de non droit". Tout le domaine public, forêt, maquis, plages, parcs naturels, voies de communications, (routes et chemins de fer), édifices publics et espaces collectifs urbains, est dans l’imaginaire populaire en déconstruction, "un territoire sans propriétaire", un vaste Beylick que l’on peut, à défaut d’en jouir, dégrader comme on faisait autrefois de la propriété de l’ennemi, Turc ou Français.

Le domaine privé, principalement les terres agricoles du secteur traditionnel, n’a pas lui non plus de propriétaire légal, le cadastre national ayant beaucoup de peine à s’algérianiser et suivre le rythme de la cession des biens immobiliers. Même sans papiers, le propriétaire physique existe bien, ce qui n’st pas le cas du domaine de l’Etat qui oscille dans l’entendement populaire entre le Beylick, domaine du colonisateur turc, Ayla Aroumi, le domaine colonial français et le Bien vacant, principale conquête de la guerre d’indépendance.

D’abord Beylick, domaine sans propriétaire, ensuite territoire des ancêtres séquestré par le colonisateur interdit à l’indigène, puis terrain de lutte pour la libération nationale et enfin bien vacant, tribut de la guerre de libération, le domaine public tomba enfin entre les mains du paysan armé d’un lourd sédiment de frustrations, de ressentiments voire de haine de la ville soutenu par un secret et profond désir de possession de la cité, de son espace public, rêve que le paysan peine à transformer en réalité…

R.O.

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