Dossier. Les véritables entrepreneurs privés algériens (III)

L'économie est minée par la rente renflouée par l'argent du pétrole.
L'économie est minée par la rente renflouée par l'argent du pétrole.

L’objet de cette contribution est de dresser une typologie du secteur privé algérien et de poser la question suivante : y a-t-il de véritables entrepreneurs en Algérie producteurs de richesses ? J'ai eu beaucoup de difficultés à récolter certaines informations statistiques, certaine étant imparfaites et je tiens à m'excuser auprès des entrepreneurs privés cités qui peuvent me corriger. Mais cela ne change pas la tendance lourde de l'analyse.

II.- Entraves au développement du secteur privé productif : contraintes d’environnement et dominance de la sphère informelle

Le secteur privé algérien s’est développé largement à l’ombre du secteur d’Etat, selon le fameux slogan cher au parti FLN. Un secteur privé facteur complémentaire du secteur d’Etat. Ce qui le freine c’est l’environnement et la sphère informelle dominante en Algérie. La décision qui devait être appliquée en 2011 de l’obligation de chèques de 500.000 dinars pour les transactions commerciales, sous la pression de puissants lobbys, a été abrogée.

1.- Le milieu des affaires est peu propice aux initiatives créatrices de valeur ajoutée à l’instar de la politique salariale qui favorise des emplois de rente, au lieu du savoir et du travail. Cela explique selon notre enquête que les entrepreneurs cités, face à une concurrence étrangère (nombreux privés dans l’import) à laquelle ils n’étaient pas préparés, ont des filières d’importation afin d’équilibrer leur comptes globaux. Que l’on visite bon nombre d’anciennes zones industrielles (Est- Centre, Ouest ou la zone de Ghardaïa) l’on constatera que bon nombre d’anciennes usines se sont transformées en aire de stockage expliquant d’ailleurs le dépérissement du tissu productif où l’industrie représente à peine 5% du produit intérieur brut. La raison essentielle sont les contraintes d’environnement : bureaucratie pour plus de 50%, un système financier administré, (plus de 90% des crédits octroyés sont le fait de banques publiques), un système socio-éducatif inadapté et enfin l’épineux problème du foncier. A cela s’ajoute du fait de l’ancienne culture politique, une méfiance vis-à-vis du privé tant local qu’international du fait que les tenants de la rente ont peur de perdre des parcelles de pouvoir. Ce qui explique d’ailleurs ces alliances entre la sphère bureaucratique et certaines sphères privées spéculatives mues par des gains de court terme via la rente. Or le véritable dynamisme de l’entreprise, qu’elle soit publique ou privée, suppose une autonomie de décisions face aux contraintes tant internes qu’internationales évoluant au sein de la mondialisation caractérisée par l’incertitude, la turbulence et l’urgence de prendre des décisions au temps réel. 

Par ailleurs, selon les données quantitatives du recensement économique (RE) effectué par l'Office national des statistiques (ONS) en 2011, le nombre d'entreprises recensées sur le territoire national a atteint 990.496 entités dont plus de 934 250 entités économiques avec la «prédominance» du secteur commercial et le caractère tertiaire de l'économie nationale plus de 83% du tissu économique global. Cette enquête a révélé que le tissu économique national est fortement dominé par les personnes physiques à 95% (888.794) alors que les personnes morales (entreprises) représentent seulement 5%, soit 45.456 entités, ce résultat est révélateur d'une économie basée essentiellement sur des micro- entités peu initiées au mangement stratégique. 

Les quelques cas analysés précédemment qui sont d’ailleurs confrontés à de nombreuses contraintes, ne peuvent permettre à eux seuls une dynamisation globale de la production hors hydrocarbures, nécessitant des milliers d’entrepreneurs dynamiques. Car, si le secteur privé réalise 80% de la valeur ajoutée hors hydrocarbures du pays, qui ne représente d’ailleurs que 2/3% du total des exportations contre 97/98% pour Sonatrach, sa part dans l’investissement global est négligeable, certaines sources donnant 1,9% du total de l’investissement en 2010. La tendance lourde n’ayant pas foncièrement changé 2011/2013. D’une manière générale, que représente le secteur privé algérien face au chiffre d’affaires de Sonatrach qui contribue directement et indirectement via la dépense publique/via les hydrocarbures à plus de 80% du produit intérieur brut ? A cela s’ajoute le manque d’unification des organisations patronales privées où sans être exhaustif nous avons la Confédération générale des entreprises algériennes (CGEA), la Confédération générale du patronat (CGP-BTPH), la Confédération des industriels et producteurs algériens (CIPA), la Confédération nationale du patronat algérien (CNPA, la Confédération algérienne du patronat (CAP), le Conseil supérieur du patronat algérien (CSPA), l'Association des femmes chefs d'entreprises (Savoir et vouloir entreprendre-SEVE), le Club des entrepreneurs et des industriels de la Mitidja (CEIMI). Quant au Forum des chefs d’entreprises (FCE), il regroupe environ 499 entreprises qui peuvent corollairement appartenir à des associations syndicales, couvrant 18 des 22 secteurs économique et représentant un chiffre d’affaires de 14 milliards de dollars, employant environ 105.000 salariés, le FCE étant considéré comme un Think tank (laboratoire d’idées) et non comme une organisation syndicale.

2.- Les plus grosses fortunes en Algérie ne sont pas forcément dans la sphère réelle mais au niveau de la sphère informelle, notamment marchande avec une intermédiation informelle à des taux d’usure où selon la Banque d’Algérie dans sa note «Amélioration de la circulation de la monnaie fiduciaire en 2012 et 2013», les sorties annuelles brutes de monnaie fiduciaire sont passées de 1 633,4 milliards DA en 2010 à 1 977,8 milliards DA en 2011 et à 2 475 milliards DA en 2012 soit 24,75 milliards d’euros ou 32,17 milliards de dollars au cours actuel. La part de cette monnaie dans la masse monétaire M2 (monnaie fiduciaire et dépôts bancaires) est passée de 25% en 2010 à 25,9% en 2011 pour atteindre 26,7% à fin 2012 donnant une masse monétaire d’environ 125 milliards de dollars en 2012. 

Selon Deborah Harold, enseignante américaine de sciences politiques à l’université de Philadelphie et spécialiste de l’Algérie se basant sur des données de la Banque d’Algérie, l’économie informelle brasserait 50 % de la masse monétaire en circulation soit 62,5 milliards de dollars. Ces données sont corroborées, selon le quotidien arabophone El Khabar en date du 18 février 2013, citant un document du ministère du Commerce algérien pour qui existeraient 12.000 sociétés écrans avec une transaction qui avoisinerait 51 milliards d’euros, soit 66 milliards de dollars, plus de quatre fois le chiffre d’affaires de toutes les grandes entreprises du FCE réunies. Cette sphère contrôle au niveau de la sphère réelle 65% des segments des produits de première nécessité : fruit/légumes, marché du poisson, marché de la viande blanche/rouge et à travers des importations informels, le textile/cuir, avec une concentration du capital au profit de quelques monopoleurs informels. Cette sphère liée à la logique rentière tisse des liens dialectiques avec des segments du pouvoir expliquant qu’il est plus facile d’importer que de produire localement. 

Mais il ne faut pas se tromper de stratégie. Nous avons de nombreux entrepreneurs dynamiques informels acquis à la logique de l’économie de marché qu’il s‘agit d’introduire dans la sphère réelle non par mesures administratives autoritaires mais par de nouveaux mécanismes économiques de régulation. 

3.- D’une manière générale, il ne faut pas oublier le dynamisme de certains patrons de presse privées tant arabophones que francophones, certaines sites dirigés par des Algériens initiés aux nouvelles technologies, qui ont permis le développement des espaces de liberté, restant l’audiovisuel en attente, enjeu de pouvoir, expliquant la tentative vaine du verrouillage médiatique à l’ère d’Internet, de la promulgation de la loi, les quelques télévisions privées fonctionnant en offshore. Il faut le reconnaitre, le contrôle des médias est un enjeu stratégique pour les entrepreneurs privés algériens. Il existe une règle générale valable pour tous les pays. Lorsqu’on a beaucoup d’agent comme nous l’ont enseigné les fondateurs de l’économie, (l’économie est avant tout politique,) on est tenté de faire directement ou indirectement (en plaçant des réseaux) de la politique. Aussi, pour ce secteur particulier existe un danger, pour des cas où l’actionnaire principal est un privé, en cas de non autonomie de la rédaction, que ces médias s’adonnent à de la propagande, à l’instar de certains médias publics, au lieu de fournir une information objective, d’où l’importance d’un code de déontologie. Cela n’est pas propre à la presse écrite, cela concerne également les TV privées, avec les contraintes de la publicité. D’une manière générale, le secteur privé algérien, qu’il soit autonome vis-à-vis des sphères du pouvoir ou dépendant, (pour l’octroi de marchés), a une attitude contradictoire tant vis-à-vis de la politique du gouvernement que de grands dossiers. Comme la privatisation (totale ou partielle des entreprises publiques existantes) qu’il s’agit de ne pas confondre avec la démonopolisation (unités nouvelles créées par le secteur privé) avec parfois des alliances contrenature avec des syndicats corporatistes, (intérêts communs de rente), les dossiers de l’adhésion à l’Organisation mondiale du commerce, des Accords de libre-échange avec l’Europe et de la règle des 49 /51% %( l’Etat algérien supportant tous les surcoûts via la rente) régissant le privé international, instaurée en 2009 (sans une délimitation claire de ce qui est stratégique et de ce qui l’est pas), dont les IDE, selon un rapport de l’OCDE de 2013, ont chuté, contrairement aux discours officiels, d’environ 70% en 2012 par rapport à 2008. 

D’ailleurs on peut se poser cette question : pourquoi la majorité des projets dans le cadre de la règle des 49/51% avec des partenaires étrangers concerne le secteur public et le pourquoi de cet assainissement des entreprises publiques de plus de 60 milliards de dollars entre 1971/2012 du secteur public alors que 70% sont revenues à la case de départ au lieu d’une nouvelle affectation plus rationnelle au profit de nouvelles filières ? Pour sa relative autonomie (n’existant pas une autonomie totale dans l’absolu), le rôle du secteur privé a besoin d‘être démystifié souvent assimilé faussement à des voleurs à l’instar des entrepreneurs publics, alors que la majorité est honnête. Le secteur privé national productif a besoin de plus d’autonomie et d’espaces de liberté, ce qui ne signifierait pas un capitalisme sauvage. L’Etat régulateur a un rôle stratégique à jouer afin de concilier les coûts sociaux et les coûts privés. Les quelques exemples analysés, sans compter les milliers d’entrepreneurs algériens qui réussissent à l’étranger qui peuvent être un pont entre l’étranger, au sein des espaces méditerranéens et africains, et l’Algérie comme centre de transfert managérial et technologique grâce à des copartenariats et des colocalisations avec des investisseurs étrangers, montrent clairement que le secteur privé algérien peut contribuer au développement économique et social de l’Algérie, sous réserve qu’il se soustrait à la logique rentière, bon nombre d’entrepreneurs privés ayant réalisé leur prospérité à l’ombre du secteur d’Etat.

Docteur Abderrahmane Mebtoul, expert International en management stratégique, Professeur des Universités

Courriel : ademmebtoul@gmail.com

NB : Cette analyse est le prolongement d’une interview que j’ai donnée au plus grand hebdomadaire français Le Point qui consacrera un dossier sur les managers privés algériens.

Lire aussi :

- Dossier. Les véritables entrepreneurs privés algériens (I)

- Dossier. Les véritables entrepreneurs privés (II)

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Commentaires (6) | Réagir ?

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adil ahmed

merci

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Massinissa Umerri

Mais vous etes extraordinaire monsieur.

J'ai une petite entreprise, tres lucrative - qui rend un service capital dans les transactions financieres, c. a. d. verifier en temps reel, la signature electronique des transactions, c. a. d. l'e-commerce. Ca marche a cause de la loi, c. a. d. qu'un contrat est un contrat.

Croyez-moi que j'ai voulu installer le service en algerie, en commencant par securiser des comptes emails au sein d'entreprises, puis l'acces de bases de donne'es, etc. eventuellement, le commerce electronique. Depuis l'an 2003, c'aurait fait 10 ans, c. a. d. sufisemment longtemps pour y semer une culture, et la confiance des usagers. C'est un investissement considerable, d'un argent qui ne m'appartient pas personnelllement, mais aux actionnaires de la compagnie.

Tout projet commence par la fesabilite', et biensur l'etude de la reglementation. Au bout de quelque temps, il n'y a pas meilleur precheur que moi, contre toute idee de business en Algerie, c. a. d. meme pas oser faire une reservation d'hotel. C'est ce qui arrive, quand un planton a l'ambassade commence a faire son travail et vous faire comprendre qu'il vous rend service -

Quand un planton commence des familliarite's comme si vous etiez freres jumeaux, quand un autre representant de la compagnie se fait traiter de rien, avec reference a son boss "algerien" qui n'est autre que de l'usurpation, du genre une reponse a la question "combien de temps ca prendrait?" par "ne t'inquiete, j'appelerai/l'apporterai en personne a Mr. X". Au fur et a mesure que ca avance, ca devient des guaranties securitaires d'ordre adminitratives, comme la recuperation de materiel informatique cher des douane, avec l'aide d'un colonel. Bref, en 3 rencontres, je suis arrive' a comprendre que les choses iraient normalement, si je reglais un probleme d'immigration et m'arrangeait de faire d'une colonette un actionnaire, gratos !

En dernier et tres important, je ne signerais JAMAIS un document redige' en Arabe ou en Francais en Algerie. je n'ai aucune intention de m'installer ailleurs qu'en Kabylie, ou de signer un contract qu'en Kabyle, Anglais ou Allemand. J'ai perdu pas mal d'opportunite's Arabes et Francaises, malgre' la superiorite' evidente de matechnologie, a cause de mes origines Algeriennes - Kabyles particulierement.

En conclusion, votre usage d'indices, mesures et autres normes economiques ou politiques, a mes oreilles resonne comme de l'Arabe ecrit en caracteres latins ou chinois. Ma reconnaissance pour le bouteflika, c'est son massacre brillant de votre fondamentale. Parmis les noms qu'on m'a cite', un certain Redha, tres "introduit". Je comprends maintenant de qui il s'agit.

Mon cher zami, votre article ne sera d'actualite' que le jour ou tous les redha et toutes les colonettes et plantons arabish seront pondus sur la place "des pondus de la republique" - future.

C'est desolant, mais helas reel - combien d'ingenieurs de bonne volonte' sont des livreurs de pizza et autre a travers le monde, parce que la rebette et ses copines ont besoin de se foutre a genoux devant jean-mohamed, alors qu'ils peuvent resoudre ce probleme avec VIAGRA !

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