Le Matin d'Algérie

Athée, c’est mon droit !

La liberté de conscience ne se discute pas, elle est profondément inscrite dans l’âme des êtres humains. Elle peut se camoufler dans un silence intérieur, se protéger par le mensonge ou par l’hypocrisie prudente, elle n’en est pas moins tenace face à toutes les intimidations. Nous ne sommes pas nés sur cette terre pour nous plier à ce que l’on ne croit pas et il en ira toujours ainsi de la marche du monde.

Je suis athée, profondément athée et j’ai vécu la douleur de l’oppressante religion pendant toute ma jeunesse algérienne. Très tôt on m’a annoncé que j’étais musulman, puis on m‘a dit que j’étais arabe et socialiste et puis encore et encore… On n’a cessé de me dire qui j’étais et ce que je devais penser. Dans le parcours épuisant de ces longues années, je me suis battu pour affronter la bêtise et le danger d’une pression morale qui voulait diriger mon esprit de discernement. Ils se sont épuisés à le faire, sans résultat, autant qu’ils m’ont épuisé, je dois l’avouer.

Tout au long de ces années, moi, je voulais leur dire que j’étais tout simplement moi-même et que j’aimais passionnément ce pays où j’étais né, sans qu’il soit besoin de déclamer des professions de foi à s’en époumoner. J’ai d’ailleurs constaté que ceux qui faisaient un étalage outrancier de leur nationalisme ou de leur foi n’ont jamais eu d’état d’âme lorsqu’il s’est agit d’investir ou de résider dans les pays impies et supposés ennemis.

Je crois profondément aux hommes et à leur capacité à créer, innover et produire le beau, l’utile et le sublime. Je crois en la science et à son beau défi, quotidien. Je crois aux projets des communautés des hommes, avec leurs rêves, leurs faiblesses et leurs heurts.

Il ne m’est jamais venu à l’esprit qu’une pensée, un texte ou une doctrine, nés au septième siècle viennent me dicter ma conscience, mon droit et mes actes. J’ai la liberté de penser et de croire à ce que j’estime être utile pour faire avancer mon humanité et non à la faire enfermer. Il ne me viendrait jamais à l’idée d’ordonner à mon épouse, un être humain libre, la façon de penser, de s’habiller ou de se comporter en public et certainement pas qu’elle soit une esclave enterrée dans un statut moyenâgeux.

Que les gens croient à ce qu’ils veulent, qu’ils pratiquent la foi de leur choix, librement et avec toute la satisfaction possible. Mais qu’ils ne me dictent pas ma conscience dans le but de m’abrutir ou me dominer. C’est inutile et tous les obscurs du monde ne suffiront pas à stopper l’avancée des libertés individuelles, des sciences et des cultures.

Mais bien entendu que je suis pour la défense des croyances, de n’importe quelle nature qu’elles soient. L’homme a besoin de transcendance, de quelque chose qui le dépasse afin qu’il en tire un sens dans la vie. Mais la transcendance, on peut la trouver dans n’importe quelle chose de plus haut que nous, qui nous dépasse et qui est notre quête. Cette transcendance existe déjà, elle porte le nom de valeurs, d’humanisme, de démocratie, de culture et de droit. Pas besoin qu’on nous oblige à croire en une autre transcendance et encore moins lorsque c’est dans la violence que l’on veut nous convaincre.

Une réponse à l’un des mes articles faisait état de la phrase suivante «Les obscurantistes cherchent des raccourcis, des échappatoires, des exutoires qui leur permettent de se soumettre à un Dieu unique, omnipotent et omniscient qui décide de tout et qui fait tout à leur place, ôtant ainsi à l’homme toute sa perspicacité , son imagination et son esprit de conquête pour comprendre et transformer ce monde ce monde» . Je trouve qu’il n’y a rien à rajouter à ce commentaire.

Et pourtant, dans une ancienne vie, lorsqu’il s’était agit de publier pour la libération des premiers militants du FIS incarcérés dans le désert, dans des conditions immondes, je n’ai pas hésité une seule seconde, en tant que membre du conseil exécutif d’un parti politique. Dans une tribune publiée dans un quotidien national, j’ai fustigé le pouvoir algérien qui parquait des êtres humains dans des conditions bestiales, surveillés par les fonctionnaires de la barbarie, la police politique. Ma profonde conviction était à des années lumières de ces personnes emprisonnées, et encore, ce n’est pas assez évalué. Nous savions qu’ils étaient dangereux et que certains d’entre eux risquaient de basculer dans le pire. Mais à un moment précis, l’humanité qui est en nous ne pouvait faire abstraction de l’intolérable injustice qui est faite aux hommes qui, malgré tout, souffrent. Qu’importe si nous avions tort, nous devions dénoncer l’insupportable dès lors que celui qui les maltraite est à l’origine de leur colère puis, hélas, de leur barbarie.

Les véritables coupables, nous les connaissons. Chacun aura désigné dans son for intérieur l’innommable régime militaire qui s’est gavé jusqu’au vomi et qui a maltraité jusqu’au sang des êtres humains. Mais les algériens ont oublié un autre coupable, qui s’est bien caché, et qui est certainement le plus grand responsable, à mes yeux. Dans les années postindépendance, une bourgeoise algérienne naissante voulait remplacer l’ancienne bourgeoisie coloniale. Elle fut la première à jouer avec le feu en installant les postures et les attributs de son nouveau statut. Ils devaient être ostentatoires et enracinés dans l’histoire nationale (à laquelle ils n’avaient franchement pas adhéré lors de la période coloniale). Tout d’un coup, ces parfaits francophones, qui n’écrivaient pas autant l’arabe que moi le chinois, se sont mis au burnous, aux belles phrases lancées en aparté et montraient avec fierté à leurs invités une bibliothèque garnie d’œuvres arabo-musulmanes (dont ils n’avaient pas lu la moindre ligne), au milieu desquelles trônait un coran relié en dorure (dont ils ne comprenaient pas le moindre mot).

Ce sont à mes yeux les grands coupables de la dérive car, entre deux achats de Mercedes ou d’escales dans le monde, ils n’avaient pas su, ou voulu, voir la douleur et la frustration des autres. Et voilà le résultat, alors que des jeunes ont leur place à l’Université ou dans les bibliothèques, nous les retrouvons à égorger des êtres humains à travers le monde. Faute de leur avoir ouvert l’esprit, on les a embrigadés aux fins d’être dociles et peu regardant envers le pouvoir politique. Tant qu’ils restent dans leurs mosquées, se disaient-ils, la voie est libre pour la gigantesque spoliation financière et politique. Oui mais voila, ils en sont sortis et pas du tout avec les meilleures intentions du monde.

Le mal étant fait depuis longtemps, il est vrai que nous sommes maintenant face à de dangereux fous et une dérive de la société algérienne qui n’arrive plus à retrouver son élan intellectuel et ses rêves des années passées.

Quelle est la solution ? Je n’en ai pas, je suis athée et qu’on me laisse en paix avec les croyances, dans cette dernière partie de ma vie.

Sid Lakhdar Boumédiene

Enseignant

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