Le Matin d'Algérie

Algérie – gaz : 1. Ces magouillles qu’on vous cache

Par Saâd Lounès

Qu’il semble loin le temps où Boumediene menait la danse autour de la guerre planétaire du pétrole. Les Algériens ne sont plus maîtres de leur destin et assistent en spectateurs aux sourdes batailles sur le partage de nos rentes pétrolière et gazière entre profits des multinationales et plus-values fiscales.

Suspendu depuis 10 ans au dénouement hitchcockien des états d’âme de Bouteflika, notre pays s’est retrouvé démuni de toute politique industrielle stratégique et de défense de ses intérêts sur ses ressources en gaz qui sont bradées depuis 40 ans. On a même failli perdre notre rente pétrolière avec la dernière loi sur les hydrocarbures adoptée puis annulée in extremis.

Dans un monde où les oligarchies industrielles militaires et pétrolières sont la source du pouvoir, aussi bien chez les pays producteurs que les pays consommateurs, le marché mondial du gaz n’échappe pas à leur influence. C’est à travers les cheminements intercontinentaux des gazoducs que se mêlent les obligations de sécurité énergétique, de service public, et de rentabilité commerciale. Contrairement au pétrole, il n’y a même pas de place pour les petits acheteurs et les spéculateurs. C’est un terrain réservé aux très grandes sociétés, aux poids lourds.

Dans ces conditions, pouvait-il réellement y avoir un marché concurrentiel? Alors que le marché pétrolier s’est mondialisé, celui du gaz reste majoritairement régionalisé et astreint à des relations bilatérales dans des contrats à long terme. Mais le développement du gaz naturel liquéfié (GNL) a changé la donne, et la flambée du baril a dévoilé l’arnaque des formules d’indexation.

Une énorme rente gazière

La première chaîne mondiale de transport de GNL est celle qui achemine en 1963, le gaz naturel de Hassi R’Mel à l’usine de liquéfaction d’Arzew puis le GNL en Angleterre à Canvey Island (jusqu’en 1985) et en France à Fos-sur-Mer où il est regazéifié et injecté dans le réseau de distribution. 40 ans plus tard, près de 66 % du gaz commercialisés par Sonatrach proviennent toujours du gisement gazier géant de Hassi R’Mel. Quant au développement du pôle gazier du Sud-Ouest (Reggane, Touat, Timimoun, Hassi-Mouina), les champs développés en partenariat entre Sonatrach et quatre compagnies européennes (Gaz de France, Total, Repsol, et Statoil), vont entrer en production en 2011-2012…. juste à la fin du prochain mandat présidentiel. C’est dire l’énorme enjeu du potentiel gazier algérien.

Sonatrach prévoit d’exporter 85 Gm3/an d’ici à 2012 et plus de 100 Gm3/an à partir de 2020 vers l’Europe. À ce titre, la compagnie s’est engagée à 36% dans la réalisation de deux gazoducs sous-marins devant relier l’Algérie à l’Espagne (projet Medgaz) et à l’Italie (projet Galsi), privant le Maroc et la Tunisie de gagner une infime partie de la rente gazière en évitant les droits de passage par leur territoire.

Par contre le mégaprojet gazier GNL intégré de Gassi Touil, initialement confié aux firmes espagnoles Repsol et Cepsa, a été carrément saboté. Les espagnols voulaient retarder sa réalisation tant que le gazoduc Medgaz ne serait pas opérationnel et les contrats de livraison sécurisés.

Sonatrach a annoncé un programme d’investissement 2007-2011 de 45 milliards de dollars (?), soit 9 milliards de $/an, dont 67% seront consacrés à l’amont pétrolier et gazier. L’effet d’annonce répété par Chakib Khelil sonne comme un rappel aux puissants de ce monde pour un soutien au troisième mandat de Bouteflika. Personne, ni expert, ni université, ni contrôle parlementaire, ni parti, ni syndicat n’aient jamais songé à vérifier la fiabilité de ces montants astronomiques que s’arrogent un nombre restreint de sociétés comme Halliburton. Le récent scandale de la société mixte algéro-américaine Brown Root et Condor (BRC) a révélé à quel point les contrats du secteur étaient des pompes à fric prenant des avances colossales sur nos rentes pétrolière et gazière avant même l’entrée en production des puits. Il faut savoir qu’à Sonatrach, même une simple plaquette de présentation du rapport annuel est sous-traitée en devises fortes à une société étrangère.

En passant de 8 exportateurs en 1991 à 15 en 2007, et un prix de marché supérieur à 4 $/MBtu, la chaîne de liquéfaction du gaz est devenue rentable et concurrentielle. Grâce à ce développement du GNL des mécanismes entre offre et demande se sont mis en place dans des marchés spot et peuvent justifier la fin des relations bilatérales à bas prix.

Sortir du carcan de l’indexation

L’emballement du marché pétrolier et la faible incidence sur le prix du gaz ont mis à nu le manque à gagner des contrats gaziers à long terme dont a été victime l’Algérie. Le Pdg de Sonatrach, Mohamed Meziane, vient enfin d’annoncer sa ferme intention d’y renoncer, car ils «empêchaient Sonatrach de bénéficier de la hausse du pétrole». Il a indiqué que son entreprise comptait réduire la durée de ses contrats gaziers à moins de 5 ans.

Ce nouvel état d’esprit remet en selle l’idée de création d’un cartel du gaz dans le style OPEP au prochain Forum du gaz qui se réunira à Moscou en juin… quelques jours avant le sommet de l’UPM prévu à Paris le 13 juillet. Ce sera la cinquième réunion ministérielle depuis la création du Forum des quinze pays exportateurs de gaz en 2001 (Algérie, Egypte, Emirats arabes unis, Indonésie, Iran, Libye, Malaisie, Nigeria, Norvège, Oman, Qatar, Russie, Trinidad et Tobago, Venezuela). Lors de la dernière réunion du Caire, le ministre égyptien du Pétrole, Sameh Fahmi, avait lancé un appel pour ne plus indexer les prix du gaz sur ceux du pétrole:«Il faudrait opter pour un marché plus libre et plus mature. Ce qui aboutit à des prix plus stables. Cela exige une révision sérieuse des mécanismes de détermination des prix … Je sais que cela n’est pas sans risque, mais si on ne le fait pas, la situation sera pire», avait avertit Fahmi. Le ministre de l’Energie et des Mines, Chakib Khelil, avait déclaré plus tard que l’Algérie allait proposer « une étude sur la tarification du gaz », estimant son prix « sous-évalué ».

Les raisons historiques de l’indexation n’existent plus. Le marché des combustibles n’est plus dominé par le mazout et, dans la plupart des pays européens, on utilise dorénavant plus de gaz que de fioul pour le chauffage domestique, dans les usines et les centrales électriques.

L’histoire de l’indexation du prix du gaz sur les produits pétroliers, conçue dans les années 60-70 peut prêter aujourd’hui à sourire. Alors que le gaz naturel est une énergie propre directement utilisable sans transformation, ni raffinage, il a été d’emblée comparé à l’énergie concurrente la moins chère. Le fioul et le gasoil étant des produits bas de gamme issus du raffinage du pétrole, la répercussion du prix du baril est longue à se faire sentir en raison des stocks. Des formules «secrètes» d’indexation fixées dans les contrats d’approvisionnement à long terme de 20 à 25 ans, se basant sur la moyenne des derniers 6 à 9 mois du prix des produits concurrentiels (gasoil ou fioul) permettent de «lisser» les variations de prix en les décalant dans le temps.

En outre le prix initial contractuel du gaz découle d’une approche dite «netback»: on part du prix final souhaité, c’est-à-dire le prix du fioul substituable au gaz, et on retranche les coûts de tous les intermédiaires qui le séparent du marché final (transport, stockage, distribution et …taxes) pour en déduire le prix du gaz en tête de puit. Le prix ainsi obtenu était considéré «généralement supérieur aux coûts réels d’extraction du gaz». La valeur netback du gaz ainsi calculée était en fait la part minime de la rente gazière concédée au producteur.

Même la législation algérienne continue de protéger le culte du secret des contrats gaziers. L’Agence nationale pour la valorisation des ressources en hydrocarbures (ALNAFT) et la Commission de régulation de l’électricité et du gaz (C.R.E.G) publient des statistiques sur les ventes de gaz «sous respect de la confidentialité de chacun des contrats et avenants».

Les premiers contrats arrivés à expiration fin 90-début 2000 ont été renouvelés sans remise en cause des formules d’indexation désavantageuses, mais en supprimant les clauses de destination pour les remplacer par des clauses de flexibilité. Cela donne à l’acheteur la possibilité de procéder à des opérations de trading comme celles ayant consisté par GDF à réexpédier des cargaisons de GNL algérien aux Etats-Unis lorsque les prix flambaient sur les marchés spot. L’acquéreur peut ainsi revendre ses achats excédentaires et concurrencer son fournisseur avec son propre gaz.

Cette flexibilité a multiplié les opportunités de gains spéculatifs. A tel point que le stockage est devenu un lieu de transfert de la rente gazière. Le gaz naturel peut être stocké sous forme gazeuse dans divers réservoirs naturels: gisements de gaz ou de pétrole épuisés (425 dans le monde, principalement aux Etats-Unis), nappes aquifères (85 dans le monde), cavités salines (40 dans le monde), mines abandonnées (4 dans le monde).

Depuis 2000, grâce à ses sites de stockage, l’Europe est en mesure de faire face à des ruptures d’approvisionnement de 9 mois avec la Russie et de 20 mois avec l’Algérie. Cette nouvelle stratégie de stockage chez les clients attire aussi les producteurs. Gazprom négocie des capacités de stockage avec la France, l’Autriche, le Royaume-Uni et la Belgique. Sonatrach négocie aussi un projet de stockage de gaz aux Etats-Unis.

Vers un prix de référence du gaz

Le marché mondial du gaz se trouve aujourd’hui dans une situation duale, avec d’un côté des prix spots directeurs sur les marchés américain et britannique alors que les marchés européen et en partie asiatique conservent le principe de l’indexation sur les produits pétroliers.

Les principales places des marchés spot sont:

– Henry Hub (New York Mercantile Exchange) aux Etats-Unis,

– AECO (Natural Gas Exchange) au Canada,

– Heren (British National Balancing Point),

– Zeebruge Hub (Belgique),

– IPE (International Petroleum Exchange) Londres

Depuis la dérégulation des marchés gaziers aux États-Unis et au Royaume-Uni, le prix directeur du gaz naturel est défini par les prix spots à court terme qui reflètent l’équilibre offre/demande du marché. Même des multinationales actionnaires dans des puits de gaz, et soucieuses d’augmenter leurs profits, plaident aussi en faveur de marchés gaziers libres, dont les prix ne seraient pas liés à d’autres énergies. Exxon prévoit que l’essor du commerce de GNL favorisera la concurrence avec le gaz naturel et que le prix de cette énergie se basera de plus en plus sur ses propres fondamentaux.

Le marché international du gaz est en train de se mettre en place avec trois ou quatre prix régionaux fortement corrélés, à l’image du marché pétrolier, sous l’impulsion des États-Unis qui représentent 25% des échanges mondiaux.

Même en légère augmentation, le prix du gaz dans l’Europe communautaire reste faible par comparaison au marché américain où les cours du gaz sont relativement élevés.

Aux États-Unis, l’année 2000 marque un réel tournant que personne n’avait anticipé : le prix du gaz a atteint progressivement plus de 5 $/MBtu contre 2 à 3 $/MBtu avant cette date. Il a dépassé les 7 $ en 2005.

En Asie, depuis 2000 il s’établit autour de 5 $/MBtu contre une fourchette de 4/5 $ auparavant. Il s’est rapproché de 6 $ en 2005.

En Europe, après avoir évolué entre 2 et 3 $/MBtu, le prix du gaz se situe depuis 2000 à plus de 4 $/MBtu. Il s’est rapproché des 6 $ en moyenne sur 2005.

Le tableau ci-dessous reproduit les prix moyens annuels indexés dans les contrats de Sonatrach depuis 10 ans. On constate une différence de 1 à 2 $/MBtu avec les prix des marchés spot, aggravée par la forte dévaluation du dollar.

Tableau 1: prix du gaz vendu par Sonatrach en US $/Million de Btu

1997 1998 1999 2000 2001 2002 2003 2004 2005 2006

Gaz naturel liquéfié (GNL)

2,6 2,0 1,8 3,1

3,2 2,8 3,43 3,97 5,74 6,92

Variation en %

– -23 -10 72 3 -14 24 16 45 21

Gaz naturel (GN) 2,2 1,7 1,5 2,7 3,0 2,4 3,13 3,56 4,92 6,3

Variation en %

– -23 -12 80 11

-19 27 14 38 28

Source : Rapports annuels de SH

Sur une stricte base d’équivalence énergétique, on peut estimer le manque à gagner du gaz algérien comme suit:

– pour un brut à 20 $/baril équivalent à 3,7 $/MBtu, le prix du gaz était d’environ 2,5 $/MBtu

– un prix de 50 $/baril justifiait un prix autour de 8,6 $/MBTU, alors qu’il était à moins de 4 $/MBtu

– 60 $/baril équivaut à 11 $/MBtu, alors qu’il s’est situé à moins de 7 $/MBtu

On imagine aisément les pertes de prix maintenant que le baril vient de dépasser 126$.

Des experts ont estimé que pour une quantité équivalente d’hydrocarbures exportés, la rente pétrolière est environ deux fois et demie plus importante que la rente gazière.

Le transfert de la rente en plus-value fiscale

Les prix des carburants à la pompe se sont envolés au rythme de la flambée du baril. Les distributeurs ne respectent même plus le temps de latence du roulement des stocks. Les prix augmentent au jour le jour, selon la cotation du baril, en maudissant publiquement les pays de l’OPEP, avec la complicité passive des pouvoirs publics. Et pour cause, les grands gagnants de cette inflation sont les Etats puisque la plus grosse part du prix est constituée de taxes, jusqu’à près de 80%. C’est ce qu’on appelle la plus-value fiscale. Il en va de même pour les prix de détail du gaz et de l’électricité dont les proportions fiscales restent floues. Ces plus-values fiscales servent évidemment à financer les énormes déficits budgétaires, en partie dus aux dépenses militaires. C’est essentiellement pour cette raison financière que le marché du gaz est devenue la première préoccupation du G8, de l’OTAN et de l’UE.

Ne pouvant plus agir sur le prix du baril, les occidentaux s’inquiètent de la création d’un cartel du gaz qui va aboutir inéluctablement à un prix libre et concurrentiel. Ils mettent en avant leur sécurité énergétique, alors que leur seule préoccupation est le maintien d’un niveau élevé de plus-value fiscale en freinant la hausse des coûts d’approvisionnement. Les grandes manœuvres ont déjà commencé avec les opérations de fusion-cession-acquisition, comme celle de GDF-Suez, dont l’objectif est de s’accaparer le maximum de puits de gaz et de faire des économies d’échelle sur les coûts de distribution. Le but est de gérer les arbitrages entre coût d’approvisionnement, profits et plus-values fiscales pour déterminer des prix de vente supportables par les consommateurs.

Selon l’AIE, sur l’année 2000, le prix de tête de puits a représenté 34% du prix du gaz pour le consommateur domestique, alors que le transport comptait pour 19% et la distribution aux clients, 47%. C’est donc ce dernier coût qui représente la plus grande part du prix final payé par le consommateur. Avant 2000 et la hausse des prix du gaz, le prix de tête de puits représentait seulement 10 à 15% du prix final au consommateur.

A titre d’exemple, le président français Sarkozy a justifié les récentes augmentations du gaz par GDF (près de 10% en 6 mois) par l’indexation du prix du gaz sur le marché pétrolier dépendant de l’OPEP. Seul un article du Canard Enchaîné (16-04-2008) a remis en cause un tel mensonge, sachant que Gaz de France a réalisé en 2006 les meilleures performances de son histoire, avec un excédent brut opérationnel de 5 milliards d’euros et un résultat net de 2,3 milliards €, en croissance de 29 % par rapport à 2005, tout en augmentant ses investissements de 38%.

Pour les associations de consommateurs, il est difficile de savoir si les récentes augmentations sont justifiées: « Gaz de France dit perdre beaucoup d’argent sur les tarifs régulés, mais il y a une opacité sur le calcul des prix, il n’est pas public ». GDF se défend de son côté en expliquant que ce calcul est confidentiel car « ‘il contient des informations sensibles ». En clair, l’entreprise ne tient pas à ce que ses concurrents et ses clients sachent combien elle paye son gaz.

L’autre facette du transfert de la rente en une plus-value fiscale totalement injustifiée consiste dans l’incroyable cadeau fiscal concédé aux sociétés pétrolières et gazières qui travaillent depuis des années en Algérie alors qu’elles ne sont pas considérées comme «un sujet fiscal algérien». Elles sont de fait exonérées, ainsi que leurs sous-traitants, de la TVA, des droits de douane et en partie des charges sociales. Une aberration qu’il serait opportun de chiffrer et à laquelle il est urgent de mettre un terme.

Saâd Lounès

15 mai 2008

A Suivre : Partie 2

Voir article: Et si l’Algérie utilisait l’arme du gaz

Exemple de formule gazière :

P = Po + A x (G-Go) + B x (F-Fo)

où :

P = prix mensuel d’achat du gaz au producteur,

Po = prix initial déterminé en «netback» à la mise en oeuvre du contrat,

G / F = prix moyen sur 3, 6 ou 9 mois du fioul domestique G, du fioul lourd F. (la moyenne permet d’atténuer les hausses ou les baisses des cours du marché pétrolier) ;

A / B : coefficients d’équivalence énergétique.

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