Le Sahel, une sempiternelle tragédie

Le Mali.
Le Mali.

"Tout a une fin, sauf la banane qui en a deux." Proverbe bantou

Il y a un sous-continent, dans tous les sens du terme, qui est en train de brûler par les deux bouts comme une vielle chandelle avachie qui fond de par la cruauté de la nature et par l’inconséquence des hommes. En géographie physique, c’est le territoire subsaharien qui s’étend du Cap Vert sur l’Océan atlantique jusqu’au Djibouti au bord du golfe de Tadjoura dans la Mer rouge.

Mais dans l’acceptation géopolitique telle que la conçoivent les intéressés occidentaux et les fonctionnaires de l’Onu, où la majorité mangent rarement et meurent d’une affection anodine, mais qui s’entretuent à outrance, c’est juste la partie méridionale du Sahara, de la Mauritanie au Tchad.

Le fleuve se dessèche avec ses populations

Toutefois la tradition diplomatique algérienne estime plutôt le Sahel ce qui constitue au sud de ces frontières partagées entre la Mauritanie, le Mali et le Niger. Depuis toujours les régimes tentent d’y asseoir une suprématie, misant sur le partage d’une forte ethnie régionale, les Touaregs en l’occurrence, et sa puissance diplomatique et militaire. Seulement cette portion de la planète est parmi les plus désolées ; ses contours sont des plus incertains tellement les limites naturelles, vastes et rudes, sont une sorte de no man's land commun laissé pour compte où tous les périls humains sont possibles en permanence.

La défaillance administrative des Etats qui le composent et l’enclin presque naturel à la corruption mettent carrément le destin du Sahel entre les mains d’entités d’intéressements qui ne parlent pas de lois régies par des conventions institutionnelles mais par une sorte de "règlement intérieur" où règne la contrebande dans des environnements de sous humanité régie par l’ordre du plus fort. Le tout joncté par des contestations ethniques et religieuses laissées en friche au lendemain des décolonisations.

Les fleuves Sénégal et Niger, jadis couloirs de rencontres et de prospérité pendant des siècles, entre ethnies transhumantes ou résidentes, aujourd’hui, malgré un important assèchement du lit, ces cours deviennent des poudrières ambulantes capables de conflits meurtriers, de traquenards sanglants pour une raison ou une autre.

Le désert se transforme en jungle

Au lendemain du coup d’Etat de Bamako, sur toute la longueur de la partie du Niger dans le territoire malien, de la frontière avec la wilaya d’Adrar à Gao, le courant de la vie appartient, au su et au vu de tous les êtres vivant dans les environs, à des trafiquants connus des autorités, pour ne pas dire qui rémunèrent ces autorités et qui les régentent. Toutes les pistes qui mènent vers la frontière qui ouvre vers la première grande agglomération, Timiaouine, à une quinzaine de bornes, sont à vau-l’eau du contrôle de n’importe qui. Ça peut être un soldat de l’armée régulière malienne, un guerrier du Mnla, un bandit notoire déguisé – même un Gi’s ou un légionnaire français d’origine africaine, s’ils n’ouvrent pas leur gueule – des "anciens mercenaires" recrutés par les tribus libyennes. Bref, les vrais civils, ceux et celles qui tentent de survivre, ne savent pas à qui ils ont à faire. Pendant que tous les prix sont montés en flèche et les déplacements quasiment paralysés. Selon des renseignements sûrs, même l’accès au carburant pour les besoins militaires doit passer par des relais de contrebande organisée. Les casernements de soldats ou de policiers s’approvisionnent en eau et en denrées stratégiques auprès de civiles notoires qui contrôlent tout ce qui bouge dans la région. Des passagers racontent que même pour le renseignement "efficace", les troupes le prennent chez des particuliers civils qui possèdent en plein désert des 4X4 dernier cri flambant neuf, des cellulaires sophistiqués et des cartes d’état-major traitées au satellite.

La terreur cède le pas à l’effroi

Mais dans les grands villages longeant le fleuve durant la journée du jeudi une espèce de terreur "supplémentaire" s’ajoute à celle d’ el Qaïda et des Touaregs indépendantistes de l’Azawad. Des militaires occasionnels, c’est-à-dire habillés en treillis et armés, pillent les magasins, les domiciles aisés et délestent des voyageurs de leurs beaux véhicules, parfois même les occupants de leurs monnaies et objets de valeur. Selon des témoignages qui se recoupent sur tout le serpentement du fleuve, à l’annonce de la défectuosité de la Constitution, à la télévision et dans les ondes, les habitants se mettent à s’auto suspecter. On ne sait pas qui est vraiment militaire ou qui est civil, qui est de l’Azawad, des Ançar eddine ou qui est d’el Qaïda, responsable de l’administration ou trafiquant protégé par les forces armées. Le citoyen lambda du Mali, dans cette région du nord, est en train de traverser une séquence de vie des plus effroyables, comme si le concept de "terrorisme" vient de passer de mode. La presse signale les kidnappings «étrangers» mais ne dénoncent pas ceux qui se pratiquent couramment dans les villes et les villages maliens. Selon des témoignages, on prend en otage jusqu’à des contre parties en véhicule ou en bijoux.

Les tarifs pour traverser les frontières algériennes ont quadruplé dans l’après-midi du jeudi et le carburant doublé. Malgré le couvre-feu décrété par les puschistes après le contrôle de la capitale par leurs troupes, des dizaines de fuyants ont été interceptés dans les frontières de Tinzaouatine, il y avait des femmes et des enfants et des Européens aussi dont on ignore encore les nationalités.

Les Nigériens et les Mauritaniens qui passent dans le cours et qui savent que leurs dirigeants respectifs ont reçu les ordres de ne pas donner de répit aux combattants de l’Azawad n’ont pas intérêt à ne se laisser se délester de leurs gros billets s’ils tiennent à la vie sauve ou tout au moins s’ils sont pauvres, des vêtements qu’ils portent. Tandis que ceux ou celles qui risquent d’avoir la peau un peu plus claire, c’est au moins la confiscation de tout bien porté ou possédé alentours. Selon des officiels, ce sont les médias qui sont à l’origine de la disgrâce du président malien, Amadou Toumani Touré, disent-ils qui allument le feu en racontant aux habitants qui croient, que le chef de l’Etat est en phase avec les revendications indépendantistes.

En tout cas dans la région rares sont qui savent comment il s’appelle, parmi les plus vieux certains croient qu’il s’agit toujours de Moussa Traoré.

Nadir Bacha

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Commentaires (1) | Réagir ?

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Nachabe Madih

Azul Tout le monde.

Je pense que l'on passe plus de temps à nous apitoyer sur le triste sort fait à l'humanité plutôt qu'à chercher à comprendre les causes politiques, idéologiques, géostratégiques et historiques de ses malheurs. Parler de la misère que vivent les populations du Sahel (et pourquoi pas son cheptel aussi) sans préciser la convoitise internationales des richesses de son sous sol, notamment l'uranium, c'est comme innocenter, en négligeant de parler du pétrole et du gaz, quand on cite les responsables du malheur algérien.

Je considère, d'abord, qu'il n'est pas juste de mettre tous les acteurs locaux en conflit dans le même sac que l'on se précipite de jeter en pâture. Cette façon légère de faire, ne risque-t-elle pas de culpabiliser l’innocent en innocentant le coupable? Le MNLA ne ressemble en rien à l'hydre terroriste Aqmi! Car, derrière le mouvement indépendantiste touareg, il y a des milliers de citoyens souffrant un martyr séculaire et porteurs, néanmoins, d’espoir et de revendications légitimes. Ne pas préciser cela, c'est comme consentir aux mensonges distillés par le Mali accusant le mouvement azawade de connivence avec Aqmi! En situation de guerre, tous les coups sont permis.

Les questions donc: pourquoi ce nouveau conflit maintenant, c'est à dire, juste après la fin de Kadhafi? Qui tirerait ficelle de ce conflit? L'Algérie? Je ne le pense pas ni d'ailleurs Aqmi. Ceux qui ont détrôné Kadhafi de son rêve de roi d'Afrique en organisant "sciemment" la dilapidation de tout son arsenal militaire ? Pourquoi pas. Mais lesquels et dans quelle visée géostratégique? Pourquoi, surtout, avec une telle détermination jamais connu auparavant au mouvement touareg ? Pourquoi le MNLA refuse-t-il, cette fois-ci, de siéger à Alger, avec son adversaire, pour trouver une solution au conflit? Et au moment où l'on s'attendait à un écrasement du mouvement touareg, ne "voilà-t-il" pas un capitaine qui renverse le président du Mali!

Bien des questions et d'autres qui nous auraient permis de comprendre si des réponses avaient été apportées! Le Sahel est un enjeu global qu’il faut veiller de regarder avec des yeux asséchés de larmes pour conjurer tout effet d’optique à même de nous faire prendre un mirage pour une réalité. J’ai bien apprécié le « Tambour des dunes » de Maupassant!