Jeanson et la ballerine

Jeanson et la ballerine

« Vous écrivez des livres ? » Dans l’avion qui vrombissait déjà, elle avait posé sa question un peu en rougissant. Puis en se justifiant : « C’est l’hôtesse qui m’a dit… » Elle était fatiguée. Un bébé au minois rougi, dormait dans ses bras. « L’attente l’a irrité. L’attente puis le retard… » Elle m’explique que c’était l’enfant de sa fille aînée. Elle n’aurait pas supporté le voyage avec un bébé, assure-t-elle. « C’est comme ça, les jeunes parents d’aujourd’hui n’ont plus de patience avec leurs enfants ».Elle avait ajouté, dans un soupir contenu : « Pourvu qu’ils soient heureux ! »Puis elle s’était occupée de sa petite-fille que l’hôtesse de l’air avait réveillée par mégarde. En changeant les langes du bébé, elle me dit d’une voix posée : « Je vous demande ça, parce que je suis en train d’écrire un livre et je n’y arrive pas vraiment…Mais je m’y accroche ! Je dois le faire. Ça me fait du bien. Peut-être pourriez-vous m’aider… »Elle avait le regard qui s’était brusquement assombri. À quoi pensait-elle qui fût si terriblement éloquent sur son visage, ce visage doux et avenant, tranquille et imperturbable mais qui, brusquement, se chargea des traits sévères d’un fugace mais violent tourment ? « C’est un livre sur ma vie confisquée… »

Et, comme si elle livrait un secret inavouable, elle me murmura à l’oreille : « J’étais ballerine. Jusqu’à quinze ans, j’étais ballerine. Depuis l’âge de quatre ans…Puis on m’a mariée, on m’a arrachée à ma vie… »

Son mari lui avait signifié qu’il était inconcevable pour une jeune femme bien élevée de s’adonner à la danse, ce à quoi toute la famille acquiesça, les hommes surtout, les hommes et les patriarches qui parlèrent au nom de Dieu et des saintes Écritures, Dieu est plus fort que Bach et Chopin et aucune valse ne pouvait rivaliser avec un hadith, un psaume ou avec l’honneur de la tribu… Elle rangea ses rêves et son tutu et entra en deuil, de ces deuils invisibles que seuls portent les âmes solitaires frappées d’un malheur inavouable. « Je ne l’ai jamais oubliée. Cela fait cinquante-cinq ans, et je n’ai pas oublié… J’ai eu des enfants, des petits-enfants, mais j’ai vécu sans vrai amour…Sans ma raison de vivre. Je n’ai pas vécu heureuse. » Dans l’avion qui avait pris de l’altitude, la grand-mère et le bébé pleuraient, l’une en silence, de dépit, l’autre avec force braillements, de faim. « Vous aussi vous trouvez que ce n’est pas raisonnable ? Il y a des malheurs plus grands, je le sais. Mais le mien est insupportable, vous savez. Et je me dis que le pays où j’aurais continué à danser, aurait été un pays plus juste… »Elle avait lâché après le repas cette interrogation au ciel : « Qu’a-t-il manqué aux miens, à un seul homme, pour me soutenir ? »

L’avion avait atterri et nous nous étions séparés sur cette interpellation que j’emportai comme une balafre sur ma peau. « Qu’a-t-il manqué aux miens, à un seul homme, pour me soutenir ? »

C’est inopinément que je suis tombé sur la réponse. J’écoutais un hommage à Francis Jeanson prononcé machinalement par un édile peu convaincu et mal taillé pour ce genre de témoignage. Il rappelait ce que tout le monde savait, le philosophe qui s'est éteint samedi à l'âge de 87 ans, était le fondateur du réseau éponyme des « porteurs de valises du FLN». Mais quoi encore ?

Ils ne disent pas, les édiles, que Francis Jeanson a eu un courage singulier, le seul courage qui abat les murs de l’injustice, celui qui a manqué pour soutenir la ballerine et, sans doute, pour avoir un pays plus juste : le courage de batailler contre son époque ! Contre les siens ! Pour quelque chose de plus fort que la famille, la patrie et nos psaumes ! Batailler contre son époque ! Toute son époque ! Contre sa patrie, s’il le faut, Contre la bonne société, contre le puritanisme archaïque de notre peuple, son formalisme religieux, ses rigidités coercitives…Il n’a pas suffi de le délivrer de ses colonisateurs, il fallait aussi le délivrer de ses baillons.

Jeanson a eu le courage qui nous a manqué. Celui des brigadistes qui avaient transformé l’Espagne en arène universelle de l'ultime combat entre la haine et l'amour, ces cinquante mille volontaires venus mourir pour un autre peuple et qui avaient fait sangloter Dolorès Ibarruri: « Ils ont tout abandonné: tendresse, patrie, foyer, fortune, mère, épouse, frères, enfants et vinrent à nous pour nous dire: nous sommes là! »

Jeanson s’est battu contre sa propre patrie. Il ne cherchait pas à retenir ce que la France avait de meilleur. Il cherchait le meilleur dans l’indépendance.

Je n’ai pas connu Francis Jeanson. Mais j’ai connu Annie Steiner, moudjahida, belle et souveraine. Elle porte la grâce de ce courage-là. Contre les siens, elle avait surgi comme une fée d’amour, pour rappeler aux hommes qu’il était arrivé le jour où ils ne seront que des hommes, jamais plus les "ratons" des autres. Elle vivait les rêves de l’indigène algérien à l’intérieur d’un grand rêve ancien, un rêve planétaire, le rêve antique des hommes : devenir libres, enfin libres, asservis à personne, dans un monde sans maître, où les femmes ne regretteront plus d’être nées femmes.

Sans doute a-t-elle fini par redouter d’être seule. Etrangère à tous. Comme au temps où les Européens la voyaient en voleuse ou en putain des mauvais quartiers de Paris ; comme au temps où les pieds-noirs la traitaient de "salope de française qui excite les Arabes contre les Français "

Après ces hommes et ces femmes vinrent des hommes pieux qui redoutent de changer un monde où ils se considèrent un peu comme les préférés de Dieu, qui n’ont jamais voulu affronter l’improbabilité du bonheur…Nous les avons parfois vénérés, ces hommes qui préfèrent vivre dans l’ignorance de leur propre captivité ou qui s’en accommodent, supportant une existence faite d’arrangements et de petits larcins, de mutismes et d’intrigues, de renoncements et de frustrations.

Nous les avons écoutés, ces hommes qui ne partagent rien de l’obsession de leurs femmes, qui ne tiennent pas à passer de l’humiliation de servir à la grâce d’exister, sans doute parce que dans l’humiliation de servir, ils pensent aussi pouvoir se servir.

Oui, je dirai à ma ballerine qu’il nous a manqué de guerroyer contre notre temps, contre nos duce et nos puritains, contre les phalanges des uns et des autres.

J’avais de nouveau rencontré la vieille dame à la sortie de l’aéroport. Elle m’avait répété : « Je vais écrire ce livre ! Vous m’aiderez ? »

Je ne sais pas. Mais si je devais le faire, ce serait pour hurler aux oreilles des femmes de mon pays et celles du monde entier que je n’ai jamais autant eu besoin de la femme algérienne que depuis qu’elle est devenue fantôme sous les prêches… Elle est ma chair cicatrisée, ma propre chair, elle porte mes années de malheur mais aussi tout le secret de mon bonheur à venir. J’écrirai à la ballerine pour dire à la femme que moi aussi j’ai tout perdu le jour où le fanatisme et l’inquisition l’ont ensevelie dans l’oubli. Je ne sais plus où lire mes années de malheur et j’ai perdu plus que mon honneur, j’ai perdu le secret de mon bonheur à venir … Et puis, je l’avoue, ce serait aussi pour rappeler que, n’est-ce pas Jeanson, l’avenir appartient à Bach et à Chopin.

M.B.

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Commentaires (11) | Réagir ?

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HADJ - MESSAR _Canada _

"Francis Jeanson fut et restera dans la mémoire du peuple algérien un frère de combat et d'espoir dans l'élaboration d'une relation amicale entre les nations algérienne et française enfin débarrassée des scories du temps colonial", a encore dit le président Bouteflika.

"Les Algériens et tous les Français auront à c£ur d'honorer ensemble la mémoire de ce grand intellectuel et patriote français qui combattit aux côtés du peuple algérien pour son indépendance et l'honneur de la France qui, pour Francis Jeanson, représentaient les deux faces indissociables d'une même aventure existentielle, celle de la liberté et de la fraternité humaines", a ajouté le président de la République.

"Il est urgent, au moment où Francis Jeanson nous quitte, de reprendre, sur les deux rives de la Méditerranée, son message de lumière et de l'amplifier pour ouvrir plus grandes les portes d'un avenir convivial, dont il a démontré la possibilité", a souligné le chef de l'Etat.

([email protected] fr)

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Comité de Soutien en Allemagne pour la Liberté de la Presse en Algérie.

Les membres du Comité de Soutien en Allemagne pour la Liberté de la Presse en Algérie (et) Le Comitè pour la Liberté du patriote Mohamed Gharbi tiennent à rendre un vibrant hommage au regretté moudjahid Francis Jeanson. En cette occasion, nous présentons nos condoléances à sa famille et à l ensemble de ses compagnons et tous les moudjahidine sincères qui ont combattu pour la patrie pour l édification d une Algérie Libre et Démocratique, juste et fraternelle!

P/Le Comité,

B. Missoum, Berlin (Allemagne)

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