Pas d’implosion sociale à court terme en Algérie si ...

Pas d’implosion sociale à court terme en Algérie si ...

A court terme, bien que la situation soit difficile avec les tensions budgétaires, contrairement aux supputations de certains méconnaissant la morphologie sociale, ou de certains autres faisant peur avec le calcul de préserver le statu quo en différant les réformes nécessaires, sans proposer de solutions réalistes, il n’y aura pas d’implosion sociale durant cette rentrée sociale 2017. Mais attention, en cas du maintien de l’actuelle politique socio-économique, les tensions sont inévitables horizon 2018/2020. Il suffit d’aller enquêter dans les quartiers d’Algérie et de recueillir les sentiments des citoyens, loin des bureaux climatisés de nos bureaucrates, pour constater qu’existe une véritable crise morale, un sentiment d’injustice sociale et de révolte latente surtout d’une jeunesse désespérée de son avenir.

I- Il n’y aura pas d’implosion sociale à court terme

Il n’y aura pas d’implosion lors de la prochaine rentrée sociale pour cinq raisons principales :

Premièrement, l’Algérie n’est pas dans la situation de 1986, où les réserves de change étaient presque inexistantes avec un endettement qui commençait à devenir pesant. Avec 112 milliards de dollars de réserves en juillet 2017, et une dette extérieure inférieure à 4/5 milliards de dollars, ces réserves de change, richesses virtuelles qu'il s'agit de transformer en richesses réelles, si elles sont bien utilisées, peuvent à la fois servir de tampon social.

Deuxièmement, vu la crise du logement, le regroupement de la cellule familiale concerne une grande fraction de la population et les charges sont payées grâce au revenu familial global (même marmite, paiement des charges). Mais il faut faire attention : résoudre la crise du logement sans relancer la machine économique prépare à terme l’explosion sociale. Comment voulez-vous qu’un ménage vivant seul avec moins de 50.000 dinars/mois net puisse subvenir à ses besoins ?

Troisièmement, grâce à leur travail mais également aux mesures populistes bon nombre de bas revenus ont bénéficié de logements sociaux presque gratuits, pénalisant les couches moyennes honnêtes qui ont mis des décennies de travail pour se permettre un logement décent, permettant aux familles algériennes une accumulation sous différentes formes. Cependant, il suffit de visiter les endroits officiels de vente de bijoux pour voir qu’il y a "déthésaurisation" et que cette épargne est, malheureusement, en train d’être dépensée face à la détérioration de leur pouvoir d’achat. Cela peut tenir encore deux à trois ans. A la fin de cette période tout peut arriver.

Quatrièmement, l’Etat, malgré des tensions budgétaires qui iront en s’accroissant, les dispositions de la loi de finances 2017, certainement celle de 2018, continue à subventionner les principaux produits de première nécessité : il n’est pas question de toucher à deux produits essentiels pour les plus pauvres à savoir le pain et le lait. En revanche, à terme il s’agira de cibler les subventions qui généralisées sont insoutenables pour le budget. Pour rappel, en 2016 sur les 28 milliards de dollars de subventions - sans compter les transferts sociaux - les carburants accaparent plus de 10 milliards de dollars.

Cinquièmement la sphère informelle, produit de la bureaucratie, des dysfonctionnements des appareils de l’Etat, du manque de visibilité de la politique socio-économique (gouvernance locale et centrale) contrôlant 40% de la masse monétaire en circulation, contrôlant 65% des produits de première nécessité et employant plus du tiers de la population active joue le rôle de tampon social. C’est la rente des hydrocarbures qui joue la fonction de vases communicants entre les différentes sphères économiques et sociales, devant être au centre ou directement à la périphérie pour pouvoir capter cette rente, ce qui explique que la réforme du système financier, enjeu important du pouvoir et des rapports de forces, lieu de distribution de la rente, malgré bon nombre de promesses tarde à se réaliser .

II.- L’Algérie a un répit de trois ans

L’Algérie a un répit seulement de trois ans pour changer de cap et éviter de vives tensions sociales 2019/2020. Certes, à court terme, cette situation peut être maîtrisable, sous réserve d’une plus grande rigueur budgétaire et d’une lutte contre les surcoûts, le gaspillage et la corruption renvoyant au mode de gouvernance. Avec la baisse des recettes de Sonatrach de 45%, il est indispensable d’accroître la fiscalité ordinaire : c’est là un exercice difficile sans pénaliser les activités productives et les couches les plus défavorisées. Mais à moyen terne, en cas de faiblesse de la production interne, d’un dérapage accéléré de la valeur du dinar corrélé à la baisse des réserves de change, nous devrions assister à un processus inflationniste accéléré. En effet, il faut être aussi conscient que sans réformes structurelles, évitant les replâtrages, le retour au FMI inévitable horizon 2019/2020, avec d’inévitables tensions sociales. Les mesures populistes qui datent depuis l’indépendance politique, ont du peuple algérien un peuple d’assistés dont la majorité veulent tout gratuitement. L’inflation joue toujours comme facteur de redistribution des revenus au profit des revenus variables et il appartient à l’Etat de concilier l’efficacité économique et une profonde justice sociale, laquelle n’est pas antinomique avec l’efficacité. Tous les appareils de l’Etat doivent donner l’exemple. La population algérienne dépasse 41 millions d’habitants au 1er janvier 2017 et sera d’environ 50 millions en 2030 avec une la demande d’emplois additionnelle qui varierait entre 300.000 à 400.000 personnes par an. Ce nombre est d’ailleurs sous estimé puisque le calcul de l’ONS applique un taux largement inférieur pour les taux d’activité à la population féminine, représentant pourtant la moitié de la population active et dont la scolarisation est en forte hausse, qui s’ajouteront au stock de chômage. En projection, horizon 2030, avec la très forte consommation intérieure, le risque est que l’Algérie aura épuisé des réserves d’hydrocarbures traditionnels, entendu en termes de rentabilité financière, Et 2030 c’est demain et l’Algérie depuis l’indépendance politique a toujours fonctionné sur la rente des hydrocarbures malgré des promesses sans lendemain.

III.-Statut quo ou réformes

Il existe deux scénarios pour l’Algérie et pas trois : réussir les réformes ou aller vers le FMI horizon 2019/2020. Le premier scénario serait le statu quo, vivant de l’illusion d’un retour à un cours du pétrole supérieur à 80/90 dollars et des discours d’autosatisfaction, source de névrose collective, déconnectés des réalités tant locales que mondiales. Entre-temps la jeunesse aura pour exigences, un emploi, un logement, se marier et avoir des enfants, et donc une demande sociale croissante. Ceux qui travaillent actuellement, auront plus de 60 ans et seront en retraite.

De ce fait, il est à prévoir que sans hydrocarbures, et c’est une forte probabilité, il y aura forcément suppression du ministère des hydrocarbures et celui de la Solidarité nationale avec le risque d’implosion de la Caisse de retraite, et sans devises pas d’attrait de l’investissement. Il s’ensuivra un chômage croissant, des tensions sociales et une instabilité politique à l’instar des pays les plus pauvres de l’Afrique subsaharienne, et le risque d’intervention de puissances étrangères. Le second scénario se base sur les conditions favorables de développement de l’Algérie où l’on aura préparé l’après-pétrole. L’on aura révisé profondément la politique socio-économique en misant sur des segments de savoir en évitant l’instabilité juridique, le manque de cohérence et de visibilité. La corruption qui devient dramatique généralisable à tous les secteurs, source d’une démobilisation générale, serait alors combattue par de véritables contrepoids démocratiques et non par des organes techniques, aux ordres, de peu d’efficacité, dans les faits et non par des textes.

Dès lors la sphère informelle intimement liée à la logique rentière, produit de la bureaucratie et des dysfonctionnements des appareils de l’Etat qui favorise cette corruption, serait intégrée progressivement au sein de la sphère réelle. Le développement se fonderait alors sur les piliers du développement du XXIe siècle, tels que la revalorisation du savoir, de l’Etat de droit et une nouvelle gouvernance par la réhabilitation du management stratégique de l’entreprise et des institutions, et par une libéralisation maîtrisée grâce au rôle central de l’Etat régulateur. Le dialogue politique, économique et social évitant la concentration excessive du revenu national au profit de rentes spéculatives destructrices de richesses aurait remplacé les décisions autoritaires. L’on aurait mis fin au gaspillage de la rente des hydrocarbures, de ces dépenses monétaires sans se préoccuper des impacts pour une paix sociale fictive. L’on aurait préparé un nouveau modèle de consommation énergétique reposant sur un Mix dont les énergies renouvelables. L’on aurait réhabilité l’entreprise publique et privée, loin de tout monopole, seule source de création de richesses permanente. Et l’on aurait misé sur l’investissement immatériel qui manque aujourd’hui cruellement à l’Algérie privilégiant la qualité et non la quantité , évitant des universités à fabriquer des chômeurs, non imputable uniquement à l’enseignement supérieur qui hérite du fonctionnement de l’école du primaire en passant par le secondaire et la formation professionnelle.

En résumé, nous pouvons investir autant de milliards de dollars dans les infrastructures ou dans les Mines, comme actuellement, sans connaître de développement véritable, voire régresser, car s’annonce la quatrième révolution économique dont le couple investissement dans l’immatériel (renvoyant à l’économie de la connaissance) et protection de l’environnement, avec une transition énergétique et un nouveau pouvoir énergétique mondial horizon 2030, étant une erreur politique de raisonner sur l’ancien modèle de consommation linéaire. Par ailleurs, la structure des sociétés modernes et puissantes qui dominent le monde, s’est bâtie d’abord sur des valeurs et une morale comme nous l’ont enseigné les grands penseurs dont le grand sociologue Ibn Khaldoun qui, dans son cycle des civilisations, montre clairement que lorsque l’immoralité atteint la société du sommet à la base c’est sa décadence. Ce qui renvoie à l’Etat de droit et à une démocratie dynamique. Il s’agit de rétablir la confiance entre les citoyens et les institutions de la république, de préserver les libertés individuelles et consolider la cohésion sociale. C’est alors seulement que les algériens vivront dans leur différence, accepteront le dialogue productif, auront l’envie de construire ensemble leur pays et d’y vivre dignement.

Dr Abderrahmane Mebtoul, Professeur des universités, expert international

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gtu gtu

Merci pour cet article

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