Que sont l’indépendance et la liberté sans la solidarité ?

Le Printemps noir et l'assassinat de 127 jeunes par des gendarmes a été un point de rupture ressenti en Kabylie.
Le Printemps noir et l'assassinat de 127 jeunes par des gendarmes a été un point de rupture ressenti en Kabylie.

Commentant une de mes contributions précédentes (Lettre ouverte aux Trop-tardistes, http://www.lematindz.net/news/24222-lettre-ouverte-aux-trop-tardistes.html), un lecteur, signant Zwen, écrit : "Pour que la Kabylie accède à son indépendance", et conclut : “Tu comprends combien c'est sacré pour nous l’indépendance et la liberté ?"

Étant né durant la criminelle époque coloniale, et ayant grandi pendant celle non moins criminelle de la dictature, il me semble comprendre ce que sont l’indépendance et la liberté. Pas seulement pour moi, mais pour tout être humain sur terre. Même les fauves, à constater leur comportement instinctif, aiment l’indépendance et la liberté.

Cependant, qu’est-ce que la liberté sans la solidarité ?… La première ne serait-elle pas, alors, uniquement la voie ouverte aux plus rusés, plus puissants, plus riches, plus méchants de dominer et d’exploiter les plus honnêtes, les plus faibles, les plus pauvres, les plus gentils ?

Venons au cas de la Kabylie, comme de n’importe quelle région d’Algérie ou d’un autre pays. Quelle que soit la spécificité d’une région, le raisonnement me parait identique dans l’essentiel.

D’abord, supposons que cette région est riche en matières premières, en force de travail, en capital financier et en capital intellectuel. Bref, que cette région possède tous les atouts pour vivre de manière indépendante et libre.

Dans ce cas, cette indépendance n’est-elle pas synonyme d’égoïsme, parce qu’elle ignore les régions voisines, moins dotées ? Et la liberté qui y régnera, en absence de solidarité, ne serait-elle pas uniquement la liberté du fort d’exploiter et de dominer le faible ?

En réalité, si une région est pauvre en matières premières et en capital financier, où la mènerait l’indépendance ?… Elle n’a pas d’autre solution que de se soumettre à une puissance assez riche pour, sous prétexte de l’"aider" à se développer, l’exploite et la domine pour en tirer le profit possible, selon la règle capitaliste : "Presser le citron jusqu’à en tirer le maximum de jus". Ne sommes-nous pas dans un monde, capitaliste, où "aider" consiste uniquement à exploiter et dominer d’une autre manière ?… Les cas de la Banque mondiale et du Fonds Monétaire International, ainsi que l’"aide" des pays riches envers les nations pauvres, ne suffisent-ils pas à le comprendre ?

De ce qui vient d’être dit, ne faut-il pas avoir la sagesse et le réalisme de comprendre que l’indépendance et la liberté, certes, sont des exigences précieuses. Mais si on possède suffisamment de sens de l’équité, il faut savoir dans quelles conditions cette indépendance et cette liberté sont opératoires. Autrement, on est, en cas de bonne foi, dans la démagogie et l’irresponsabilité face au peuple, en l’occurrence kabyle, sinon, en cas de mauvaise foi, dans la complicité avec un futur agent étranger, prétendant fournir son "aide" (par exemple, États-Unis, Europe, Israël, Arabie saoudite, Émirats arabes).

Raisonnons sérieusement et honnêtement, en ayant en vue non pas les castes "élitaires", quelle que soit leur spécificité "ethnique", mais le peuple laborieux, celui contraint à vendre sa force de travail à des patrons qui en tirent profit et richesse, ou à cette autre partie du peuple, les chômeurs.

Dans ce cas précis, que gagnerait le peuple laborieux de Kabylie à être indépendant ? Si la région est suffisamment riche en matières premières, en capital financier et en capital intellectuel, cette indépendance est, je l’ai dit, égoïsme envers les autres régions.

Si, au contraire, cette région aspirant à l’indépendance est pauvre dans les domaines mentionnés ci-dessus, elle tombera certainement sous la domination-exploitation d’une autre région ou pays. Et que serait ce dernier sinon capitaliste impérialiste ?… Qui aurait la naïveté de croire qu’une région, la Kabylie dans ce cas, serait "aidée" sans une contre-partie qui s’appelle domination-exploitation étrangère ?

On objectera : "Mais la Kabylie est, déjà, victime de la domination de l’État central, agissant envers elle comme un agent étranger, dominateur-exploiteur." Soit. Toutefois, d’autres régions du pays, également, subissent la domination de l’État central.

Dès lors, comme pour toute autre région, la solution valable pour la Kabylie, - je répète que j’entends par là le peuple laborieux kabyle, et non les castes qui y existent -, ne réside-t-elle pas dans une autonomie lui accordant l’auto-gestion de son territoire, tout en créant une solidarité entre les diverses régions du pays, elles, aussi, disposant d’une autonomie d’autogestion ?

N’est-ce pas ainsi que l’indépendance et la liberté se conjugueront et compléteront par l’indispensable solidarité ?… Autrement, ne tomberons-nous pas dans l’horrible jungle où domine le plus fort et le plus méchant au détriment du faible et du pacifique ?

Rappelons l’exemple que tout le monde connaît sinon devrait connaître. La lutte armée de libération nationale a été conduite à la victoire par l’intermédiaire de wilayas disposant de leur autonomie d’action. Et ce fut un groupe de personnes (représenté par le colonel Boumediène et Ben Bella) qui, vers la fin, écrasa militairement les combattants des wilayas qui s’opposaient à la création d’un État centralisé autocrate.

Actuellement, nous en sommes à cette situation. Par conséquent, l’action réellement bénéfique au peuple algérien, celui laborieux ou chômeur, quelque soit la région où il vit, n’est-elle pas dans le rétablissement de cette autonomie des régions, autonomie solidaire, je le souligne, qui permettra finalement aux diverses composantes du peuple de vivre en harmonie, dans le respect réciproque ? A savoir unité dans la diversité, liberté dans la solidarité.

On pourrait objecter : "Quand nous, Kabyles, nous combattions pour nos droits, en étant réprimés et massacrés par les institutions de l’État, nos compatriotes des autres régions sont restés indifférents sinon ont montré de l’hostilité contre nos actions émancipatrices. Alors, pourquoi, à présent, leur manifester de la solidarité et croire à une union avec eux ?"

Si le reste des citoyens a eu, en effet, ces comportements déplorables, ne faut-il pas comprendre que leur réaction était due uniquement à leur conditionnement idéologique par ceux qui les dominaient ? Que, par conséquent, à présent, il est nécessaire de leur manifester une solidarité, laquelle est l’unique manière de leur faire prendre conscience de leur aliénation passée, d’une part, et, d’autre part, de la nécessité d’une action unie de tous les asservis contre leurs dominateurs communs, quelle que soit la région (ou l’"ethnie") considérée ?

Que l’on médite sur un cas significatif.

Le peuple vietnamien a affronté des décennies de lutte, successivement contre l’envahisseur colonial français puis états-unien, avec ce mot d’ordre précis : "Rien n’est plus précieux que l’indépendance et la liberté".

Une fois vaincus tour à tour l’armée d’agression coloniale française, puis impérialiste états-unienne, par la suite le peuple fut soumis à une domination-exploitation telle, par une caste nouvelle, que le principal artisan de la victoire militaire, le général Vo Nguyen Giap lui-même, s’est élevé contre cette injustice, en vain. Et, par la suite, à quel pays le Viet Nam indépendant demande de l’"aide" ?… aux États-Unis ! Dans les deux pays, dominent les adorateurs du dieu Dollar, au détriment de ceux qui en sont démunis.

Leçon à tirer : quand on parle d’indépendance et de liberté, il faut absolument veiller à ce que celles-ci ne servent pas à l’instauration d’une nouvelle caste autochtone, à son tour dominant et exploitant le peuple.

Comment l’éviter ?… L’histoire mondiale montre une seule solution : la solidarité du peuple laborieux, toutes composantes unies, au-delà de leurs diversités ethniques ou autres.

Concluons. Indépendance et liberté signifient autogestion ; et celle-ci est efficace uniquement quand elle s’exerce de manière solidaire. Encore une fois, l’histoire l’enseigne, depuis toujours et partout dans le monde.

Retournons au lecteur Zwen. Je comprends très bien ses constatations :

"Moi personnellement (...) , la seule option que j'ai trouvé depuis que j'ai compris l'usage du mépris, de la dictature, du racisme du dénie, en Algérie envers les Kabyles. je ne me vois plus, Algérien à part entière. je me sens étranger un sous citoyen dans mon propre pays. je ne suis pas fataliste, je suis ami avec plusieurs personnes des autres régions d’Algérie."

Posons la question : "L'usage du mépris, de la dictature, du racisme, du déni, en Algérie" existent-ils uniquement envers les Kabyles ?… Et les travailleurs manuels, les employés subalternes, ajoutons aussi les femmes, de tout le pays, sans distinction de région, sont-ils mieux traités ?

Deuxième question : les mal-traitements dont parle Zwen visent-ils les Kabyles en tant que tels, ou, plutôt, en tant que citoyens du bas de l’échelle sociale ?… En effet, n’y a-t-il pas des Kabyles au sein de l’État et de ses institutions, sans souffrir de mal-traitements ?

Dès lors, les Kabyles sont-ils victimes de ségrégation parce que Kabyles, ou, plus exactement, parce que appartenant au peuple laborieux ou chômeur, tout comme dans les autres régions du pays ?

Zwen se sent-il "sous-citoyen" parce que Kabyle ou, plus exactement et d’abord, parce que ne faisant pas partie de la caste dominante en Kabylie ?

Les ségrégations sociales, basées apparemment sur l’ethnie (ou la religion), sont, en réalité produites par la condition socio-économique du sujet. Si Zwen était un patron disposant d’un gros capital, lui permettant d’exploiter des centaines de travailleurs, ou s’il était un notable bénéficiant d’appréciables privilèges dans le pays, ne se sentirait-il pas « Algérien » à part entière, bien que kabyle ?… N’est-il pas, comme il dit, "étranger un sous citoyen dans mon propre pays" précisément parce qu’il fait partie de ce peuple exclu de la gestion des richesses naturelles du pays ? Est-ce que l’habitant d’une autre région d’Algérie ne se sent pas dans la même situation, bien que n’étant pas kabyle ?

Dès lors, qu’est-ce qui donnera au peuple kabyle, qui se considère "étranger dans son propre pays", la pleine et libre citoyenneté ?… L’indépendance et la liberté de la région kabyle, ou, au contraire, la liberté solidaire entre tous les citoyens algériens qui se sentent "sous-citoyens dans leur propre pays" ?

Par conséquent, cher Zwen, fais attention à ne pas vouloir sortir d’une domination pour te retrouver dans une autre, plus autochtone mais identique. Veilles à ne pas être manipulé à ton insu. Demandes-toi où sont les authentiques indépendance et liberté. Pour le savoir, apprends ce que l’histoire de l’humanité nous enseigne. Et saches qu’il y a, en Algérie, des travailleurs conscients de leur nécessaire solidarité, quelle que soit leur région de résidence (voir article http://www.elwatan.com//une/demonstration-de-force-des-syndicats-autonomes).

Kaddour Naïmi

kad-n@email.com

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lila laoubi

tant né durant la criminelle époque coloniale, et ayant grandi pendant celle non moins criminelle de la dictature, il me semble comprendre ce que sont l’indépendance et la liberté. Pas seulement pour moi, mais pour tout être humain sur terre. Même les fauves, à constater leur comportement instinctif, aiment l’indépendance et la liberté.

Cependant, qu’est-ce que la liberté sans la solidarité ?… La première ne serait-elle pas, alors, uniquement la voie ouverte aux plus rusés, plus puissants, plus riches, plus méchants de dominer et d’exploiter les plus honnêtes, les plus faibles, les plus pauvres, les plus gentils ?

Venons au cas de la Kabylie, comme de n’importe quelle région d’Algérie ou d’un autre pays. Quelle que soit la spécificité d’une région, le raisonnement me parait identique dans l’essentiel.

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gestion

merci bien pour le site

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