La pomme de terre : pilier de la sécurité alimentaire (I)

L'Algérie n'arrive toujours pas à réaliser de bonnes performances dans la production de la pomme de terre
L'Algérie n'arrive toujours pas à réaliser de bonnes performances dans la production de la pomme de terre

C’est suite à une émission TV que s’est imposé en moi, en tant qu’agronome, la nécessité de contribuer à apporter sans toute prétention, aux Algériens quelques éléments de réflexion sur l’importance de l’enjeu que présente la pomme de terre pour notre société.

Sachant que c’est le deuxième aliment en Algérie après le blé, leurs consommations respectives, sont de 130 et 200 kg/an/personne. Sa culture constitue 30% de toute la production agricole nationale. La crise de l’automne 2014 n’est pas la première, tant que le problème reste sans réelle prise en charge, les crises suivantes auront un caractère de plus en plus fâcheux.

Dans ce qui suit, nous tenterons de comprendre d’où vient l’importance de la pomme de terre dans l’alimentation humaine et en l’occurrence algérienne, puisque nous en sommes parmi les plus consommateurs du monde.

Comprendre aussi en quoi les conséquences de la valse des prix et de la production peuvent être catastrophiques dans le cas de la pomme de terre et non pas pour d’autres aliments, tel l’ail, l’oignon,…, par ce que nettement moins consommés (quelques kg/hab/an). Et s’expliquer sa répercussion immédiate sur la hausse des prix des autres légumes. C’est le seul légume dont le surcoût obère dangereusement le budget des ménages. Cet aliment économique peut menacer notre sécurité alimentaire. Il s’est imposé dans notre assiette place qu’il occupe le rend désormais irremplaçable. Une grave erreur aura été de ne pas en tenir compte.

Ce petit exposé est loin d’être exhaustif, c’est tout juste une approche qui se veut contribuer à caractériser ce légume ou tubercule. Pour mieux le comprendre il est nécessaire de dire quelques mots sur son histoire, car il en a une, bien singulière.

S’il est cultivé depuis 8 000 ans dans les Andes, il est arrivé en Europe vers la fin du XVIème siècle. C’est en 1573, les Espagnoles le ramènent pour nourrir des malades, il y prit le nom de papa qui évolua en battata. On peut considérer que la pomme de terre y est cultivée à grande échelle depuis 1770, pour devenir aujourd’hui la quatrième production agricole dans le Monde (19 millions ha, 130 pays) après le maïs, le blé, et le riz. Au point où pour sensibiliser l’opinion public, l’année 2008 fut déclarée Année Internationale de la Pomme de Terre (1) par les Nations Unies.

Pour comprendre son impact sur l’alimentation dans notre pays il est utile de savoir comment et pourquoi cette expansion n’est pas due au hasard. Le cheminement qu’a fait cette espèce revient à ce qu’elle se soit imposée par ses qualités nutritionnelles indéniables. Elle offre une bonne densité nutritionnelle. Elle a aussi un effet rassasiant. Enfin, ses glucides sont lents ou rapides selon la préparation et c’est aussi de loin le légume qui produit le plus de matière nutritive par jour d’occupation des sols, donc de travail, et surtout par jour de consommation d'eau.

La pomme de terre a conquis le monde occidental au moment où les famines faisaient des ravages sur la majeure partie du continent européen. Les céréales occupaient une place primordiale dans l’alimentation populaire. Les crises alimentaires à caractère récursif étaient dues aux mauvaises récoltes. Sachant que pour les céréales il n’y avait qu’une seule récolte par an, une mauvaise année était souvent synonyme de famine. En pleine explosion démographique l’Europe peine à nourrir sa population (2). Les autorités de plus en plus conscientes du problème que pose le pain recherchent donc désespérément des aliments de substitution. En absence de progrès scientifique substantiels qui puissent augmenter les rendements la situation devient vite invivable. Mais il faudra attendre le milieu du XIXème siècle pour qu’elle s’impose comme aliment à part entière. L’exemple de l’Irlande est édifiant, en 1780 la consommation y a atteint 125 kg (d’où Irish potato) pour une famille de 6 personnes. Partout en Europe la situation est identique quoi que moins grave. Sa propagation s’est faite par à-coups, chaque mauvaise récolte sur céréales est un espace gagné par la pomme de terre. On peut considérer aussi qu’elle est arrivée à refléter les changements fondamentaux de l'économie occidentale.

Depuis que les Céréales ont été domestiqués il y a près de 10 000 ans, c’est-à-dire depuis un temps immémorial, aucune plante n’a exercé une influence aussi marquante sur les hommes que la pomme de terre. Son expansion dans le monde occidentale est étroitement liée à la révolution industrielle qui, elle-même est corrélative à l’explosion démographique Tab (a), et de la demande alimentaire croissante de l’urbanisation.

-a-

Evolution de la consommation en kg/hab/an en fonction du temps.

Europe Algérie
20/1800 25/1967
40/1840 40/1980
160/1910 50/2005
95/1968 130/2013
45+25*/1990  

*-Sous formes de dérivés.

Dans tous les cas l’extension de la culture de la pomme de terre a gagné du terrain, utilisée par les hommes dans la lutte contre la famine. Elle est devenue le principal soutien du développement, et elle offre la stabilité alimentaire qui a permis aux empires coloniaux de s'étendre. En effet à par une biomasse produite exceptionnelle (7 à 8 fois les céréales), elle cumule plusieurs atouts nutritionnels : un féculent, qui contient des sucres lents ; des protéines de bonne qualité (2%) ….

Il parait logique que dans les rapports que l’homme entretient avec la nature, qu’au moment de crises, les besoins alimentaires humains réduisent la part accordée à l’élevage. Entré en compétition avec le bétail la paupérisation impute la consommation de viande et de protéine aux classes démunies. A cette diminution de l’apport protéique se substitue en guise de compensation la surconsommation de glucides. On constate aussi que l’inverse est vrai puisque l'aisance financière (Diag) fait diminuer la consommation de glucide, comme le pain, pour augmenter celles des protéines.

Nous remarquons au passage qu’en fonction des richesses existantes l’homme peut quitter sa position naturelle de consommateur secondaire dans la chaîne trophique pour atteindre celle du consommateur primaire.

Plus grave les couches sociales défavorisées, pour qui le pain reste la base alimentaire (d’où ; Naâma : l’aliment), la farine blanche accentue les carences d’un mode alimentaire déjà passablement déséquilibré. Car le blé débarrassé d’une partie du son (l’enveloppe du grain), n’étant presque plus désormais constitué que d’amidon change donc radicalement la nature de la farine dépourvue de sa valeur nutritionnelle (3).

Ici nous ne pouvons-nous empêcher de faire l’analogie avec le nouveau rapport alimentaire que l’algérien a établi avec le blé et la farine blanche et bien entendu son effet pervers sur la santé. Nous avons tenté de montrer comment la consommation de la pomme de terre évolue en fonction des conditions sociales des sociétés. Et comment elle a toujours été la baguette économique des classes démunies. En Algérie, la consommation de ce tubercule est en phase ascendante depuis plusieurs années sans réelle prise en charge, l’alerte est justifiée pour que la maîtrise de la filière soit quasi parfaite.

(1)- Elle porte depuis la fin du XVIe siècle le nom scientifique de Solanum tuberosum que lui a conservé Linné.

(2)- La population européenne est de 90 millions au XIVème, 125 millions du XVIIème, En 1750, 150 millions, près de 200 millions au tout début du XIXème.

(3)- La découverte en 1870 du moulin à cylindre, permet de mettre à la disposition des populations un blé bluté (raffiné).

Qu’en est-il pour nous ?

S’il s’avère que l’expansion mondiale de la pomme de terre est lié à ses performances agroalimentaires incontestables. Elle se serait imposée en répondant aux besoins vitaux de nutrition de la révolution industrielle, elle aurait été l’un des soutiens à la croissance économique fulgurante de l’histoire de l’humanité de ces derniers siècles.

On aurait tendance à croire que la pomme de terre est récente dans le Maghreb, et qu’elle aurait était introduite durant l’occupation française. Mais il semblerait qu’elle y soit connue comme plante cultivée en Algérie avant 1830, probablement introduite par les Espagnoles par les Iles Canaries, ou les Andalous.

Pour mieux comprendre le rapport de l’Algérie à l’agriculture, il est toujours bon de faire des rapprochements avec des pays avec lesquels on partage certaines similitudes ; alimentaires, écosystèmes, capacités financières…

Actuellement, notre consommation par habitant est quasiment le double de la moyenne mondiale (deuxième aliment après les céréales), nous serions parmi les plus gros consommateurs de ce tubercule. Sa place dans l’alimentation correspond à celle des sociétés qui couvent une crise alimentaire. Aujourd’hui elle seule occupe une surface équivalente à toutes les autres cultures légumières. Sa production a augmenté comme dans tous les pays en voie de développement (1). A l’échelle africaine, l’Algérie se classe deuxième en matière de superficie et dernière de la rive Sud méditerranéenne en terme de rendement c'est-à-dire proche des 200qt/ha. Pendant ce temps nos voisins de la méditerranée arrivent à faire les 780qt/ha. Nous pouvons dire aussi que nous sommes et de très loin les plus gros consommateurs (Maroc, 42 kg/hab/an) qui ont les plus faibles rendements. L’implication directe serait que nos prix de revient se retrouvent vite les plus élevés.

(1)- En 20 ans, la part des pays en développement est passée de 20 à 50% pour représenter 52% de la production mondiale en 2005.

A titre illustratif nous avons estimé les coûts de revient dans quelques régions et aussi par rapport à la période coloniale. Dans notre cas il faudrait emblaver, ou mettre en culture 200 milles ha pour satisfaire les besoins du pays à un kilogramme coûtant 25 da, alors qu’en zone méditerranéenne il faudrait le quart de la surface pour produire la même quantité à 6.7 da le kilog ! Tab (-2-). Cette maigre performance explique pourquoi un produit importé est souvent moins cher que celui produit localement.

  Surface necessaire / ha Coût DA/KG
ALGERIE* 204 400,00 25
AFRIQUE DU SUD 126 247,06 15,44
PERIODE COLONIALE 94 964,60 11,62
ZONE SUD MEDIT 55030,7692 6,73

*- Prix de référence 25 da/kg ; coût de revient.

L’exemple du blé subventionné par l’Etat à 4500 da, illustre bien le caractère économique absurde de la production agricole. Car il a fait que du blé soit importé au prix de revient de 1500 da pour être ensuite revendu à cet Etat à 4500da !! Ceci exclue bien sûr toute viabilité du système de production. Parallèlement la plus part des autres pays de la rive Sud méditerranéenne ont doublé leurs rendements ces dernières années.

Il en est malheureusement de même pour pratiquement toutes les autres cultures puisque l’Algérie se trouve parmi les trois pays d’Afrique ayant réalisé les moins bonnes performances au cours des deux dernières décennies. Le pays est devenu le plus grand importateur de produits alimentaires du continent.

Pour savoir s’il y a des moyens de s’en sortir, il est utile de se demander s’il en a été toujours ainsi. Des plongeons rétrospectifs dans la période coloniale, avec les mêmes outils du biotope nous révèleront bien des surprises.

Très vite les pouvoirs coloniaux s’étaient rendu compte que la culture de la pomme de terre en Algérie présente cette caractéristique très particulière de pouvoir fournir des produits frais douze mois par an. A l‘instabilité des prix des céréales s’oppose de tout temps la stabilité des prix de la pomme de terre. Notons par exemple que le blé sur le marché international a vu son prix augmenter de 180% en trois ans, et ce n’est pas pour rien que les EU détiennent 50% du marché mondial des céréales. Il faut souligner que ce facteur de stabilité a fortement contribué à l’expansion de la pomme de terre sur la planète. L’avantage d’avoir des conditions agrométéorologiques particulièrement favorables (2) est un acquis qui est sensé nous prémunir des pénuries et des crises récurrentes que nous subissons. Mais il n’en est rien, on est amené à se dire, si ce n’est pas le biotope qui provoque ces crises, ce doit être le facteur humain qui ne maîtrise pas les paramètres de production.

(2)- Zones littorales, d’altitude intermédiaires et les Hauts Plateaux

Dans des journées d’Etudes, les Secrétariats Sociaux de l’administration coloniale reconnaissent en 1954, qu’il était nécessaire de constater que les algériens avaient des besoins alimentaires qui excèdent les ressources de l’Algérie, et la nécessité de donner à tous la sécurité du pain quotidien. Pour dire que la question de sécurité alimentaire s’est posée bien avant l’indépendance. Il fallait orienter une agriculture coloniale à caractère rentier vers sa toute première mission à laquelle elle n’était pas destinée au départ de l’occupation, à savoir nourrir la population.

Pour répondre à la demande alimentaire sans cesse croissante, l’Algérie est partie de 25 400 ha en 1962, produisant 200 000 tonnes, dont le tiers partait vers l’exportation, à près 90 000 ha actuellement qui doivent augmenter de plus 6 000 ha/an. Elle occupe l’équivalent de la surface de toutes les autres cultures maraîchères. A noter qu’avec quasiment la moitié de la surface cultivée, l’Afrique du Sud (climat Méditerranéen), produit tout autant. De plus ce pays a développé une industrie semencière en amont et une industrie agroalimentaire en aval.

Chaque jour nous en consommons dans les 14 000 tonnes, soit l’équivalent de près de 600 ha. Cette production au départ localisée à l’Ouest s’est en partie déplacée sur les Hauts-Plateaux, et à Oued Souf.

-3-

Zones

El Oued

Ain Defla

Mostaganem

Mascara

Nbr Jours de Conso / récolte

83,57

52,14

26,43

10,71

Ces seules zones sont sensées assurer (par cycle de production) la moitié de la consommation annuelle. Les plantations s’étalent dans le temps, la synchronisation des périodes de production même si elle est aisée doit être minutieuse pour assurer une stabilité du marché. Ce ci sous entend la maîtrise de toute la filière à commencer par le capital humain, la semence, jusqu’aux dérivés agroalimentaires en passant par le stockage et la distribution.

Il est nécessaire de tenter un passage en revue des différentes phases de production pour comprendre de quoi il s’agit.

Cette culture n’échappe pas à l’épineux problème du foncier qui mine tout le secteur agricole, indivision, morcellement, urbanisation…. Il se pose avec plus d’acuité au Nord du pays, où parfois la quasi-totalité des producteurs sont des locataires. Hormis le fait que la location à elle seule double dans certains cas les coûts de production (3). Si la majorité des producteurs n’est pas propriétaire, ceux-ci sont déstabilisés par le statut juridique des terres, qui pose directement la question de la professionnalisation de la filière. N’étant propriétaire, on peut imaginer en toute logique le type d’exploitation minière des sols, leur dégradation, et les chutes de rendements engendrés. Sachant qu’un sol peut être dégradé en quelques années, mais il lui faudra des dizaines d’années pour être récupéré, bien sûr en fonction…

Sofiane Benadjila

Ingénieur agronome et militant des droits de l’homme

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