2e sommet du FPEG : quel est l’intérêt de l’Algérie ?

La vraie question : à quand un prix mondial du gaz naturel et sa transformation en prix directeur de l’énergie ?
La vraie question : à quand un prix mondial du gaz naturel et sa transformation en prix directeur de l’énergie ?

Les principaux pays exportateurs de gaz ((Forum des pays Exportateurs de Gaz, FPEG) se sont réunis lundi 1er juillet 2013 à Moscou pour réaffirmer leur attachement à des prix déterminés par les contrats à long terme et feront "tout" pour s’opposer à leur deconnexion des prix du pétrole et des produits pétroliers.

Pour eux, ce lien assure un échange "juste" d’une ressource vitale pour le développement de leur économie. A l’issue de la réunions,le président Poutine dans sa conférence de presse a insisté sur "la sensibilité du marché gazier" et appelle à l’établissement des règles basées sur un "jeu prévisible et compréhensible". Pour assurer tout cela, l’organisation qui représente 13 pays confirme les résolutions du sommet de Doha qui s’est tenu le 15 et le 16 novembre 2011 et qui consiste dans leur détermination indéfectible de soutenir les contrats à long terme à même de garantir un développement stable des ressources du gaz naturel. C’est le seul moyen, en lisant leur déclaration finale, pour financer les projets gaziers de grande échelle et pour fournir des solutions acceptables afin de sécuriser l’offre et la demande. C`est aussi le moyen d’arriver à l’équilibre des risques entre les acteurs et, partant créer les conditions de nature à attirer les investissements massifs et la technologie nécessaire à l’exploitation des nouveaux gisements. Il est clair que Vladimir Poutine qui a pris cette fois-ci la tête de file en tant pays organisateur, n’a pas raté l’occasion de sortir son artillerie contre l’Union européenne (UE) qualifiant de "discriminatoires" ses projets d’accroître la concurrence pour l’exploitation des gazoducs. Rappelons que cette décision de l’UE affecte directement la Russie qui fournit un peu plus du quart du gaz consommé en Europe. Il menace même de limiter les investissements des projets en cours, estimés à plusieurs milliards d’euros.

Le plus surprenant c’est que l’Algérie représentée par le président du sénat n’a pas dit mot et donc consent au moment même où José Manuel Barroso s’apprêtait à se rendre en Algérie le week-end d’après pour signer un accord de développement dans lequel le chapitre énergie en tire une part prépondérante. Ce mémorandum a été effectivement paraphé le dimanche 6 juillet à Alger et qui pourrait garantir des parts de marché à Sonatrach et voire même lui permettre à travers ses succursales en Europe de commercialiser directement son gaz sur le long terme bien entendu. Après avoir passé son message à travers ce Forum, Poutine refroidit l’audience en rappelant ses objectifs qui consistent en un échange d’information uniquement mais en aucun cas un cartel sous la forme d’une OPEP gaz. Il avoue par la même occasion l’impuissance de ce Forum d’agir ou d’influencer d’une manière quelconque sur les prix du gaz.

Contrairement au marché pétrolier, très mondialisé, le marché du gaz présente d’importantes disparités régionales liées en particulier à des contraintes de transport de cette source d’énergie, d’où la difficulté pour les pays producteurs de parler d’une seule voix. En définitive, aucune proposition des chefs d’Etats présents n’a brillé durant cette session, à part celle du président vénézuélien qui consistait en la création d’une banque commune destinée à financer les projets gaziers les plus coûteux. Ce qui est au stade actuel très peu probable d’être prise en considération. Il faut souligner par ailleurs que ce sommet intervient à un moment où le marché du gaz est bouleversé par la révolution du gaz de schiste en Amérique du Nord et le développement du marché du gaz naturel liquéfié (GNL). Cette nouvelle offre pousse les pays consommateurs, en premier lieu en Europe, à contester les contrats à long terme indexés sur les cours du pétrole traditionnellement conclus avec les pays exportateurs. L’Agence internationale de l’Energie (AIE), qui représente les intérêts des pays consommateurs, estime que le gaz, abondant propre et peu polluant, connaît actuellement un essor considérable. Dans ce cadre justement, elle prévoit que la demande va croître de 2,4% par an en moyenne dans les cinq ans qui viennent pour atteindre près de 4.000 milliards en 2018. Face donc à cette mutation en cours du marché gazier, la conférence de Moscou semble être considérée comme un non événement. Les marchés ont réagit à ce qui se passe en Egypte mais pas à ce qui se dit en Russie. Donc penser influencer les prix du gaz serait se leurrer. Quel est le poids et les contraintes de chacun des meneurs de cette organisation ? Quelles sont les perspectives des contrats longs termes dans cette nouvelle configuration du marché ? Quel est l’intérêt de la présence de l’Algérie dans ce forum ?

1- Du partage des parts du marché du gaz

Les 13 membres permanents et les deux observateurs du forum ont tous privilégié leurs intérêts économiques et aucun compromis n’apparaît clairement sinon les fondamentaux de la commercialisation du gaz à savoir : le contrat à long terme et l’indexation du prix du gaz à celui des autres produits pétroliers concurrents. Or ces deux paramètres commerciaux sont plus en faveur des gros producteurs que le reste des membres. Le tableau ci-après donne les réserves/ production et la durée de vie :

Pays

Réserves

Production

R/P

Consommation

Oman

900

29

31

18,3

Algérie

4500

81,5

55

30,9

Bolivie

300

18,1

17

21

Egypte

2000

60,9

33

52,6

Guinée Equatoriale

400

30

13

14

Iran

33600

160,5

Sup.

156,1

Libye

1500

12,2

Sup.

24

Nigeria

5200

43,2

Sup.

27

Qatar

25100

157

Sup.

26,2

Russie

32900

592,3

56

416,1

Trinité et Tobago

400

42,2

9

21,7

Vénuzuela

5600

32,8

Sup.

34,9

Kazakhstan

1300

19,7

66

31

Norvège

2100

63,8

33

36,6

Pays Bas

1000

114,9

9

43,4

Total

116800

1458,1

80

902,2

En milliards de m3

Source: Statistical Review of BP edition 2013

Sup. : Chiffre supérieur à 100

Nous constatons que le Qatar, la Russie et l’Iran représentent à eux seuls plus 78,42% des réserves de l’ensemble des pays du forum les 12 restant y compris les observateurs ne pèsent à peine qu’un peu moins de 22%. Ce chiffre peut être porté à 53,2% comparé aux réserves prouvées dans le monde. Les réserves de tous ces pays réunis pèsent plus de 70% des réserves mondiales, ils assurent 40% de la production et prés de 60% des exportations. L’objectif donc de ces gros producteurs est la recherche des débouchés garantis pour placer leur gaz quitte à casser le prix comme l’a déjà fait la Russie. Les Russes ont des difficultés de s’imposer face au scepticisme de nombreux pays Européens et commencent donc à perdre du terrain et à travers ce forum, ils cherchent un moyen de pression. Ainsi, le gaz russe qui arrive en Europe a perdu près de 4% en 2012 pour se stabiliser autour de 701,5 milliards de m3, à cause du ralentissement des activités dans les principales zones de consommation européennes et dans la Communauté des Etats indépendants (CEI) qui concentrent ensemble la plus grande partie des flux gaziers internationaux. L’Iran qui vient d’élire un nouveau président dit modéré fait face à des sanctions qui ont mis son économie à terre. Comment peut-il donc peser sur l’échiquier international ? le Qatar quant à lui entretien des relations au contour trouble avec presque tous les pays qu’il fréquente. Sa crédibilité est remise en cause et les derniers événements dans son palais (abdication) ont confirmé l’influence des Etats-Unis dans la démarche politique qu’il mène. Or les Etats-Unis n’ont aucun intérêt pour le moment de voir les prix du gaz augmenter pour poursuivre leur offensive de compétitivité à l’exportation. En ce qui concerne l’Algérie dont le gaz représente en volume des parts importantes de ses exportations, la`situation semble s’empirer de plus en plus. En effet, la section parisienne de l’association Cedigaz n’a pas mis les gants pour présenter dans son rapport une analyse pessimiste du marché du gaz. Il est indolent à cause de la crise de l’euro, conséquence directe de la fragilité de l’économie mondiale, d’une faible croissance y compris dans les pays asiatiques et surtout d’un stock jugé très élevé. Or l’OPEP ne semble pas s’inquiéter outre mesure puisqu’elle a décidé de reproduire son quota au détriment de ses recettes et de la perspective d’une croissance fictive. Donc, chacun des membres actifs traîne un caillou dans son soulier, comment peut-on concevoir qu’il contribue à réorienter la tendance actuelle du marché gazier ?

2- De la genèse des contrats long terme

Au début des échanges gaziers sur de longues distances en particulier aux Etats-Unis et en Europe, un réseau s’était développé pour permettre les importations en provenance de l’Algérie, la Russie, la Norvège et les pays bas. Dans le même temps des échanges par Gaz Naturel Liquéfié (GNL) vont se mettre en place en Asie pour alimenter les anciennes centrales électriques au pétrole du Japon. Le Canada a alimenté les USA. La pérennité de ces échanges nécessitait de gros investissements de transport très lourd avec des unités de référence : le milliard de dollars de cette époque. Donc il fallait trouver un cadre rassurant aussi bien pour l’acheteur que pour le vendeur. La solution est sans doute le contrat long termes. Ses principales caractéristiques sont d’abord un engagement sur une durée allant de 20 à 25 ans,des obligations d’enlèvement minimal et de payement de la part de l’acheteur suivant une clause dite (take or pay), de fourniture de la part du vendeur et un prix indexé sur les énergies concurrentes. En Europe par exemple, cette indexation se faisait essentiellement sur les fiouls lourds et domestiques dans la mesure où le gaz naturel est en concurrence principalement dans le secteur industriel et commercial. En Asie par contre, le choix est porté sur le pétrole brut qui était l’énergie largement utilisée dans les centrales électriques dans les années 70.

3- l’abandon des contrats long terme est imposée par les forces du marché

 La dérégulation du marché gazier initiée aux Etats-Unis puis au Royaume-Uni et maintenant en Europe a largement remis en cause ce système car elle vise deux objectifs : 

- Maintenir un opérateur unique pour la gestion du transport et de la distribution de façon à ne pas dupliquer les réseaux.

- Ouvrir l’achat et la vente du gaz à la concurrence.

Il en résulte tout d’abord une moins bonne visibilité sur le long terme par rapport à l’existence d’un opérateur unique par région ou par pays .En effet, la concurrence ne permet plus de savoir avec précision ce que sera pour chacun des opérateurs la demande dans 5 ans et encore moins dans 10 ans. L’idée de s’engager dans les contrats long termes devient ainsi plus risquée. Donc la première conséquence de la dérégulation est la réduction des contrats de 10 et moins contre celui de 20 et plus qui se faisait auparavant. La deuxième conséquence de ce processus et l’émergence d’un marché «spot» du gaz naturel qui permet des échanges ponctuels au jour le jour dans les principaux nœuds, qu’on qualifie couramment de "hub".

On peut citer le Henry hub aux Etats-Unis, le National Balancing Point (NBP) en Angleterre, Zeebrugge en Belgique et le Title Transfert facility (TTF) aux pays Bas. Donc la pratique des contrats à long terme est indépendante de la volonté des acteurs surtout en ces périodes de crise où la moindre économie est vitale pour la compétitivité et l’allégement de la rigueur budgétaire.

4- Les vraies questions utiles au débat

Le marché Européen qui intéresse plus particulièrement l’Algérie se trouve dans une situation duale. Avec d’un côté les prix spot sur le marché Britannique et de l’autre côté les prix influencés par les produits pétroliers dans le continent. Le gazoduc reliant la Belgique à l’Angleterre joue désormais d’arbitre entre les deux prix. La tendance est donc vers des nouveaux délais contractuels sur le marché du gaz ne dépassant pas les dix ans et la clause "take or pay" laissera la place au "take or release" avec la possibilité justement de vendre les excédents sur le marché spot dont le prix de référence dépend de l’équilibre de l’offre et de la demande. 

La vraie question que le forum aurait pu examiner est : à quand un prix mondial du gaz naturel et sa transformation en prix directeur de l’énergie. N’a-t-on pas reconnu que le gaz est l’énergie du troisième millénaire ? Il aurait pu aussi accentuer sur la problématique de la prééminence du gaz naturel sur le pétrole comme énergie directrice.

5- Et l’Algérie dans tout cela !

L’Algérie investit depuis 1963 dans des infrastructures diverses : recherche, extraction, transport, liquéfaction et traitement divers. Son objectif est la valorisation de son gaz et ne trouve nullement son compte dans ces assises. Elle maîtrise les quatre procédés de liquéfaction et en dispose des unités pour cela. Tout le pôle Oranais est dédié à ce genre d’activité dont la première unité de liquéfaction (Camel) a été lancée en 1964. Elle s’est fortement expérimentée dans les différents modes de transport et en dispose de filiales spécialisées pour cela. Des sommes considérables ont été investies dans des infrastructures portuaires. Ces efforts ont fait d’elle et à travers, sa société nationale Sonatrach la première compagnie en Afrique, classée 12éme dans le monde. Elle est le 4e exportateur mondial de GNL, 3e en GPL et 5éme en gaz naturel. Ce palmarès devra l’encourager et l’inciter à fréquenter des forums à la recherche des voies et des moyens pour :

- Monter des partenariats pour vendre son savoir faire et lancer les jalons de l’après pétrole ;

- Transformer son gaz pour créer de la valeur ajoutée ;

- Tenter de s’intégrer dans la distribution du gaz en Europe ;

- Vendre là où le prix est le plus haut pour valoriser son gaz et non le brader quitte à le laisser dans le sous sol

Il faut souligner par ailleurs que de nombreuses études ont annoncé le pic-oil dans les dix années à venir. Il pourrait avoir pour effet de favoriser une utilisation de plus en plus concentrée du pétrole brut dans son débouché naturel c'est-à-dire le secteur de transport. Le gaz naturel au contraire "s’épanouit" dans l’ensemble des secteurs domestiques, industriel, production d’électricité et de façon certes plus modérée : le transport (Gas- to- liquid par la filière Fischer Tropsch), et ceci sans compter bien entendu sa rareté puisque les réserves vont en diminuant si l’on croit Hubbert. (1)

Le gaz naturel aura ainsi une certaine légitimité pour devenir la référence du marché. L’Algérie devra donc éviter de perdre son temps dans des réunions ambiguës de ce genre et tenir compte de ces nouvelles données pour asseoir une stratégie à même de lui permettre de garantir un avenir pour les générations futures et surtout de ne pas s’écarter de ses fondamentaux. Elle doit tout faire pour concrétiser l’accord avec l’UE en faisant valoir son atout de proximité.

Rabah Reguis, Consultant et Economiste Pétrolier

Renvoi

(1) : Marion King Hubbert : géophysicien qui a suggéré en 1940 que les réserves du pétrole arrive à un pic puis commence à diminuer

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Commentaires (1) | Réagir ?

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Bey Mustapha BEBBOUCHE

L’Algérie doit consolider les rangs des producteurs et fournisseurs de GAZ. Les pays consommateurs, particulièrement certains pays d’Europe, comme la France, l’Italie, l’Espagne etc.., cherchent à diviser les membres de ce forum dans le but d’imposer un prix plus bas pour le GAZ. L’Algérie doit maintenir le cap avec un prix de son gaz indexé à celui du pétrole. C’est la seule solution pour pouvoir investir davantage dans la recherche et le développement des futurs gisements gaziers ; et cela c’est aussi dans l’intérêt des pays consommateurs. La fermeture du nucléaire impose une consommation accrue du gaz ; et son prix va augmenter comme celui du pétrole d’ailleurs. L’Algérie n’a pas à avoir peur de certains clients récalcitrants qui ne cherchent d’ailleurs que leurs intérêts mesquins et étroits car ils sont en crise. Quand l’Algérie était en crise économique, aucun état européen ne l’avait soutenu.