Lettre ouverte à Jean-Pierre Lledo, par Brahim Senouci

 Lettre ouverte à Jean-Pierre Lledo, par  Brahim Senouci

Mon cher Jean-Pierre,

Ce mardi 11 mars, j’ai enfin pu assister à la projection de ton dernier film « Algérie, histoires à ne pas dire », au cinéma Reflets Médicis, à Paris. Un débat devait suivre la projection, en ta présence et celle de Jacques Leyris, fils de Raymond Leyris, musicien juif constantinois assassiné en juin 1961. Les courriers que j’avais reçus annonçaient la participation d’Enrico Macias, finalement absent.

Je ne suis pas venu avec un regard complètement neuf. En effet, ce film a suscité des débats très chauds en Algérie. Ces débats ont très largement dépassé l’opposition convenue, attendue, entre les tenants du pouvoir, gardiens d’une version « officielle » de l’Histoire, et l’intellectuel, l’artiste, qui en présente une vision beaucoup plus dérangeante. De ce point de vue, j’aurais naturellement tendance à me ranger dans le camp du second.

Ce n’est pas si simple, malheureusement. Mon inquiétude s’est nourrie du fait que de très nombreux intellectuels, insoupçonnables de faiblesse ou de complaisance envers le pouvoir, ont pris leurs distances par rapport à une œuvre qu’ils estiment biaisée. Cela a engendré des échanges qu’on aurait réellement voulu éviter. Je pense en particulier à ta réponse à Benchicou. Certes, l’article qu’il a publié dans le Soir d’Algérie était une charge d’une rare violence. Je n’ai pas trouvé toutefois qu’il dépassait les limites de l’honnêteté. En revanche, un élément de ta réponse m’a plongé dans un abîme de perplexité. Il s’agit de celui où tu évoques à mots à peine couverts les liens entre Benchicou et la Sécurité Militaire. Etait-il absolument nécessaire de lancer une telle accusation à un journaliste venant de purger une peine de deux années de prison ?

Le trouble a traversé même l’équipe qui a fait le film. La presse s’est faite l’écho d’un échange assez rude entre toi et Aziz Mouats, un des acteurs du film. Ce dernier, sans remettre en cause son témoignage, estime en effet que l’utilisation tronquée qui en a été faite conduit à le dénaturer…

Bref, je me sentais troublé d’aller voir un film sur lequel j’avais lu bien trop de choses. En fait, je comptais sur le débat qui devait suivre la projection pour m’éclairer.

J’ai jeté un coup d’œil dans la salle avant de m’installer. Très peu de visages basanés dans le public, probablement constitué en majorité de Français désireux d’en savoir plus sur l’Algérie. Mon inquiétude s’est ravivée. La présentation qui va être faite va-t-elle les éclairer ?

Plus de deux heures plus tard, les lampions se rallument dans la salle et les applaudissements fusent. Je ne me joins pas à l’ovation. Je baigne dans un océan de tristesse et de malaise. Je quitte le cinéma, sans attendre le débat. Qu’aurais-je pu dire en quelques minutes qui aurait pu amener cet auditoire à modérer son enthousiasme ?

Bien sûr, je me reconnais dans les personnages de Kheireddine, de Aziz et Katiba. Ils tiennent somme toute les propos que tiennent tous les Algériens.

D'où vient le trouble alors?

Il y a d'abord la référence, plusieurs fois reprise, à une "communauté fraternelle", une sorte de paradis perdu, où musulmans, juifs et chrétiens vivaient ensemble dans une joyeuse insouciance. Cette communauté n'a jamais existé. La ségrégation entre juifs, chrétiens d'une part, musulmans d'autre part a été la règle d'airain de l'administration coloniale. Quelques chiffres pour démonter cette assertion dont j'aimerais croire qu'elle n’est que naïve: En 1954, près de 90 % des musulmans sont analphabètes; ils ont 25 ans de moins d'espérance de vie que les autres communautés. Tous les documents de l'époque s'accordent pour souligner leur immense misère. C'est cette société, abrutie par 132 ans de colonisation, de massacres et d'humiliation, que tu accuses d'avoir poussé pieds-noirs et juifs à l'exode...

Tu as parfaitement le droit de pointer les souffrances, bien réelles, des pieds-noirs et des juifs et la douleur de leur exil. Tu as le droit de mettre en lumière les exactions dont ils ont été l'objet. Cependant, en te limitant exclusivement à cela et en ignorant l'immensité de la tragédie vécue depuis plus d'un siècle par la population musulmane, tu n’offres aucune grille de lecture à l’irruption de la violence. Tu condamnes cette violence dont tu estimes qu'elle était moralement injustifiée. Il aurait fallu, pour être tout à fait en règle avec le devoir de vérité, dire que, pendant des décennies, les musulmans, avec notamment Ferhat Abbas, se sont battus avec les armes de la politique et du droit pour accéder à... la citoyenneté française! On leur a répondu par le code de l'Indigénat puis par l'octroi d'une citoyenneté de seconde zone qui s'est traduite par l'introduction des deux collèges électoraux, par lesquels la voix d'un musulman valait le dixième de celle d'un non musulman. Il aurait fallu dire que c'est parce que les voies pacifiques se sont toutes heurtées au mépris des autorités coloniales que le recours à la violence a été décidé, recours auquel même le sage et paisible Ferhat Abbas a fini par se rallier.

Et puis, comment diable as-tu pu, après avoir raconté l’assassinat des dizaines d’Européens à Skikda le 20 août 1955, faire silence sur les 12.000 morts musulmans de la terrible répression conduite par Aussaresses ?

Une autre source de malaise est la suggestion forte d'un lien entre l'Armée de Libération nationale et le terrorisme intégriste qui a sévi en Algérie durant la décennie noire. Voilà un procédé extrêmement contestable, voire haïssable dès lors qu'il établit implicitement la violence comme une sorte de caractère sui generis de l'Algérie. Tu rappelles, à juste titre, que 17 religieux chrétiens ont été assassinés par les terroristes islamistes. Pourquoi n'as-tu pas pris la peine d'ajouter que plusieurs dizaines de milliers d'Algériens musulmans ont subi le même sort? As-tu conscience que l'honnête spectateur qui ignore ce "détail" peut penser que, somme toute, massacrer des chrétiens ou des juifs fait partie des loisirs favoris de ces musulmans barbares?

Un grand sujet d’étonnement est la quasi absence de référence à la colonisation. Je sais, elle est évoquée, mais si rapidement que cela ressemble presque à l'acquittement d'une obligation qu'à une réelle volonté d'éclaircissement. Il n'y a pas un mot sur les massacres, les enfumades, les emmurements, pas un mot sur les millions de morts qui ont rythmé les 132 ans d'asservissement, d'acculturation, de destruction du peuple algérien. Comme rien, ou presque, n'est dit sur cette violence originelle, la violence des maquisards apparaît comme un déferlement sauvage, sans cause précise, une violence qui n'aurait bientôt pas d'autre finalité qu'elle-même. Non seulement tu ne manifestes pas de compassion pour les souffrances de ton peuple, mais encore tu le mets en accusation pour son refus supposé de l'Autre, du juif, du chrétien. Et que dire de l'absence extrêmement curieuse de référence à l'OAS ? Ainsi, cette organisation n’aurait eu aucun rôle dans le départ des non musulmans ? Ce serait l'assassinat de Raymond Leyris qui aurait précipité le départ des juifs, le massacre des colons de Skikda qui aurait conduit à l'exode des pieds-noirs? Fais-tu bon marché du refus, largement répandu dans les communautés non musulmanes, d'abdiquer la position dominante et les privilèges exorbitants dont ils jouissaient dans l'Algérie coloniale? Crois-tu que ces communautés envisageaient d'un coeur léger un avenir où leurs enfants côtoieraient les Arabes dans les mêmes écoles, où ils n'auraient plus la faculté de "griller" les queues, un avenir où l'Arabe cesserait d'être un élément du décor mais un citoyen et un égal? Si cela avait été le cas, auraient-ils cédé aux sirènes de l'OAS et au slogan "La valise ou le cercueil"? C'est bien l'OAS qui a préparé l'épuration ethnique du pays!

Dernière chose. A la fin de la séquence sur Skikda, Aziz se lance dans une diatribe contre l'Algérie, l'indépendance, le 5 juillet... Tous les Algériens, et l'Algérien que tu es le sait parfaitement, insultent au moins une fois par jour leur pays. Du moins, ils font mine de l'insulter. C'est ainsi qu'ils expriment tout à la fois l'amour de leur terre et leur frustration de constater que l'état de leur pays n'est pas à la hauteur de leurs rêves. Il est courant d'entendre, dans des groupes de discussion, une sorte de concours sur le thème "qui dira le plus de mal de l'Algérie".

Il ne viendrait pourtant à l'idée de personne de prendre l'interlocuteur au mot, ni de croire vraiment que ce qu'il exprime est sincère. A titre d'exemple, les spectacles de Fellag, extrêmement corrosifs, sont compris par son public comme une manifestation d’amour pour l'Algérie, et l'humour qu'il manie est celui de l'écorché vif qui partage l'univers de ceux qu'il moque. Ce n'est pas le cas de ton film, Jean-Pierre. Seuls, les Algériens musulmans, extrêmement rares, qui ont approché les non musulmans, qui savent chanter en espagnol, qui dansent le boléro, t'intéressent. Les autres, les paysans sans terre des mechtas brûlées, les femmes de ménage d'Alger, tous ceux qui font tache dans l'univers judéo-chrétien, sont invisibles, pas regardables, rayés d'un revers de caméra. Plus grave, les spectateurs non avertis de ce caractère des Algériens pourraient prendre au pied de la lettre la sortie d’Aziz. Ils pourraient croire, ils croiront sûrement que celui-ci regrette vraiment la fin d’un système qui a assassiné 23 membres de sa famille. Ils seraient d’autant plus fondés à le faire que cette diatribe clôt l’intervention d’Aziz, comme si elle en était la conclusion logique.

Cher Jean-Pierre, il y a quelque chose de malsain dans l’air du temps. Ce quelque chose s’est traduit par le débat en France sur les « bienfaits de la colonisation », par la sortie d’ouvrages, y compris d’auteurs algériens, qui tendent à remettre en cause le principe même de la décolonisation. Pour être honnête, ce débat court en Algérie même. Dans ce dernier cas, la situation dans le pays, la désespérance de la jeunesse, mais aussi l’acculturation née de la période coloniale expliquent comment une frange déclassée de notre peuple rejette l’idée même de sa propre liberté. Les intellectuels ne doivent pas céder à cette facilité. Ils ne doivent pas se contenter de traduire les tendances morbides de leur société mais l’éclairer pour qu’elle fasse taire ces pulsions et renouer avec l’estime d’elle-même.

Il y a fort à craindre que ton œuvre, sans intention maligne, procède du maintien et de l’approfondissement de la haine de soi des Algériens.

Elle risque d’avoir un autre effet, celui de rassurer la population franco-française sur le bien-fondé de la colonisation.

Question : As-tu envisagé, Jean-Pierre, que ton film soit projeté et applaudi par des assistances d’extrême droite qui y verront la confirmation de leurs fantasmes ?

Brahim Senouci

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Commentaires (11) | Réagir ?

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Sonia

Je n'ai vu qu'un extrait de ce film, bien tardivement comme le lecteur pourra s'en rendre compte; Cependant, l'extrait que j'ai pu visionner ne me choque pas. ça n'est pas l'"Histoire". Ce sont des chroniques, quelques passages de la vie de quelques algériens semblables à des centaine de milliers d'autres algériens. Pourquoi renier les liens humains qui ont pu se tisser ente les populations, au profit d'une vision conflictuelle linéaire et sans espoir? Pourquoi cette vision manichéiste? L'indépendance est un fait, une chance, il n'est pas question de la renier. Mais n'a t-on pas le droit d'avoir des regrets ou de s'émouvoir en voyant des pans entiers de la mémoire d'un peuple livrés aux buldozer!? N'a t-on pas atteint la maturité nécessaire pour parler " des choses qui fâchent", pour faire le bilan? Il est temps qu'un citoyen algérien fièr et critique s'éveille, agisse. Chacun a droit a sa vérité, à la parole, c'est l'enseignement republicain. L'extrait que j'ai vu n'avait rien de mensonger.... Ouvrons-nous et discutons! Des documentaires comme celui de M. J-P Liedo, il devrait y en avoir des dizaines, certains pour parler du quotidien, de la souffrance, de la déchirure, et même des petits bonheurs, du bal du dimanche. Il est temps que la guerre s'arrête et que l'Algérie avance.

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Belcourois

je n'ai pas vu le film, mais je fais mienne la réaction de M. SENOUCI. Nous avons souffert, et nous ne réclamons que la reconnaissance de ces souffrances.

Post Scriptum à l'adresse de Samira, la nationalité algérienne n'a pas été accordée à J. P. LLEDO, il est algérien.

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