Alain Ruscio : "L'esprit colonial que nous croyions chassé par la porte est revenu par la fenêtre"

Alain Ruscio : "L'esprit colonial que nous croyions chassé par la porte est revenu par la fenêtre"

L'hommage à l'OAS est-il fortuit ? Une interview pour avoir quelques réponses.
Histoire de la colonisation* , sous la direction d’Alain Ruscio et Sébastien Jahan, est un ouvrage collectif qui rassemble les réflexions, les recherches et les enquêtes de terrain réalisées par dix-sept contributeurs d’horizons différents. Un cri d’alerte. Un droit de riposte aux tentatives de réécriture de l’histoire que les réhabilitateurs de la bonne conscience coloniale tentent d’imposer en France aujourd’hui. L’ouvrage identifie et analyse les enjeux mettant en garde contre les dérives négationnistes et leurs conséquences sur le devenir de la société. C’est un appel à la vigilance des citoyens pour qu’ils prennent en main leur destin. Alain Ruscio répond à nos questions.

Le soir d’Algérie : Votre Histoire de la colonisation, réhabilitations, falsifications et instrumentalisations, est un ouvrage collectif regroupant les réflexions de différents contributeurs, universitaires, journalistes, acteurs de terrain, militants associatifs. Si, comme vous l’affirmez, l’Histoire n’est pas la propriété des historiens, à qui appartient-elle et comment s’écrit-elle ?
Alain Ruscio :
Une précision préalable : nous sommes effectivement 17 co-auteurs ; notre collectif a vu son travail coordonné par mon jeune collègue Sébastien Jahan et moi. Alors, même si nous sommes démocrates, je n’ai pas la possibilité de soumettre mes réponses à chacun. Je n’engage donc ici que moi. Je vois deux aspects à votre question : à qui l’histoire appartient- elle ? comment s’écrit-elle ? A la première, nous avons répondu par la composition même de notre équipe. Nous avons, certes, des historiens «professionnels » – et de renom – mais également des observateurs du très contemporain, sociologues, militants et/ou journalistes. Je dirai que, pas plus que la politique n’appartient aux politicien(ne)s, l’histoire n’est la propriété des spécialistes. C’est une question qui dépasse de loin un quelconque corporatisme : il s’agit de la pluralité des opinions et des apports, il s’agit ni plus ni moins de la démocratie ! La multiplication des angles d’observation de la réalité est, à mon avis, une garantie de l’approche de la vérité. Mais – et c’est la réponse à la seconde partie de votre question – je ne souhaite pas non plus tomber dans le relativisme. Il y a bel et bien une spécificité de la science historique. La recherche des sources «de première main», la critique de toutes sortes de documents, toutes, en y incluant des genres «nobles» et «populaires», «majeurs» et «mineurs», la confrontation de tous les témoignages, tous, y compris ceux qui pourraient déranger une thèse préétablie, sont l’ABC du métier. Disant cela, je suis conscient qu’il y a des historiens renommés qui n’appliquent pas ces règles, et des citoyens, non universitaires, qui sont d’excellents historiens !

On assiste en France à certaines formes de réhabilitation de l’idéologie coloniale. Qui sont ces réhabilitateurs ? Quels sont leurs objectifs ?
Dans les années 1960, au moment de la grande vague de décolonisation, il a semblé à beaucoup que «l’Histoire avait tranché», que les valeurs véhiculées par le colonialisme avaient définitivement été balayées par les peuples vainqueurs et par leurs alliés dans les métropoles. Pure illusion ! C’était une grave sous-estimation de l’impact qu’avaient pu avoir dans les esprits des femmes et des hommes d’Occident des siècles de racisme, de mépris ou, dans le meilleur des cas, de paternalisme. L’esprit colonial, que nous croyions chassé par la porte, est revenu par la fenêtre. Ajoutons-y un aspect : beaucoup, de par le monde, ont cru, à tort, que la décolonisation ouvrait l’ère des libérations totales et définitives des pays anciennement dominés. Or, le moins que l’on puisse dire est que l’enthousiasme de cette époque a subi des chocs en nombre ! Les piétinements économiques et les errements politiques de certains pays d’Afrique et d’Asie ont sonné, au-delà des malheurs des peuples concernés, le glas d’un certain tiers-mondisme en Occident. Aussi certains sont-ils passés du triomphalisme à l’abattement. Bien à tort, à mon avis, la position juste se situant probablement à mi-chemin des deux : la reconstruction nationale et sociale des pays nouvellement libérés est un processus long, qui se fait, ne l’oublions jamais, dans un environnement hostile, dominé par l’impérialisme, ce mot que tant d’intellectuels aujourd’hui hésitent à employer ! Il est bien évident qu’une frange du monde politique et des opinions, en Occident, a profité de ce désarroi pour tenter de prendre sa revanche, au moins idéologique. Les Anciens d’Indo, les partisans, naguère, de l’Algérie française, les racistes rentrés, la frange non négligeable de la droite qui a des tendresses pour l’extrême-droite, ont instrumentalisé cette situation.

Quand l’histoire est écrite par les acteurs, et c’est souvent le cas concernant les rapports algéro-français, il y a un risque de partialité que seule l’objectivité de l’historien peut dépasser. L’écriture de l’Histoire par ces acteurs ne risque-t-elle pas de répondre à des enjeux politiques du présent ?
Je vous l’ai dit : l’Histoire n’appartient pas à l’historien. Il est normal, il est sain que les acteurs écrivent. Je dirais même : il est indispensable. D’abord parce que c’est pour nous une source, ensuite parce que l’évolution même des conceptions des auteurs-témoins est en soi intéressante. Car, bien sûr, nous ne sommes pas dupes : aucun auteur n’est neutre… encore moins lorsqu’il met à nu sa vie. Aussi l’historien doit-il être constamment sur ses gardes, avoir une lecture encore plus critique lorsqu’il s’agit d’ouvrages de Mémoires. Un peu comme lorsqu’un policier interroge un témoin : il ne le croit pas sur parole… et il a bien raison ! Mais, là encore, le pluralisme est une bénédiction pour la connaissance. Imaginez qu’un historien de la guerre d’Algérie, puisque vous prenez cet exemple majeur, a à sa disposition plusieurs centaines d’ouvrages de Mémoires d’acteurs-témoins des deux pays !

Pourquoi, selon vous, cinquante ans après la fin de la guerre d’Algérie, cette réhabilitation de la mémoire coloniale ?
Je vous ai déjà répondu en partie : parce que les enjeux sont actuels, parce que les vérités opposées s’affrontent dans la même logique qu’en 1954-1962. J’y ajoute un phénomène générationnel : les plus jeunes des acteurs-témoins de la guerre d’Algérie avaient entre 20 et 30 ans à cette époque. Ils sont donc largement dans leur âge mûr. Le temps des bilans est venu, et ils éprouvent le besoin naturel de faire le point, pour eux, pour leurs proches, pour l’opinion.

Votre ouvrage est une riposte aux glorificateurs de la colonisation. Vous précisez qu’il ne s’agit nullement de repentance. En quoi ce terme et ce qu’il recouvre est-il contestable ?
Ce surgissement du thème de la repentance est, je pèse mes mots, une grave légèreté de la part de certains – je pense à des collègues universitaires – une véritable escroquerie de la part d’autres – et là, j’ai en tête des intellectuels qui courent de plateau télé en studio radio – . Lors d’un débat, à la radio, j’ai dit à l’un d’eux : «Vous enfoncez des portes ouvertes…». J’aurais pu, et même dû, ajouter : «Ne vous étonnez pas de vous casser la figure, intellectuellement parlant». On assiste à ce phénomène vraiment extraordinaire : aucun chercheur ou politique critique sur l’histoire du colonialisme ne se réclame de la repentance (Christiane Taubira, par exemple, ne cesse de dénoncer, comme nous, ce thème)… et l’on continue à nous la jeter à la figure. Ici, deux solutions : soit nous sommes accusés de mensonge, de dissimulation, soit nous sommes taxés de naïveté. Eh bien, nous récusons les deux ! En quoi la repentance est-elle étrangère à nos conceptions, à nos demandes ? Elle est un thème moral, voire moralisateur, religieux, absolument pas une catégorie politique, historique. Demander la repentance signifierait que nous pensons qu’une demande de pardon effacerait l’Histoire ! Or, on n’efface pas le passé, on l’analyse, on le critique, afin de mieux comprendre le présent. Mais nous demandons, oui, que l’homo occidentalis perde de sa morgue, qu’il cesse de se draper dans sa bonne conscience dégoulinante de formules creuses, type «France pays des Droits de l’Homme», démenties par la réalité du passé et du présent. La France n’est ni le pays des Droits de l’Homme, ni le pays des crimes de masse incessants. Elle est un pays comme les autres, avec une histoire faite de zones d’ombre et de lumière. Que l’on cesse de se gargariser ! Et que l’on réfléchisse aux «effets collatéraux» de cette idéologie. Nous demandons que les défenseurs des «aspects positifs de la colonisation» s’interrogent sur les effets catastrophiques des thèmes qu’ils défendent sur l’état d’esprit de plusieurs millions de Français, de nos compatriotes, qui s’appellent Ali, Mourad, Diallo, Nguyen… En ce sens, le livre que nous avons fait est une contribution au maintien de la cohésion de notre société, un appel à la définition d’une nouvelle… identité française, celle du XXIe siècle !

Propos recueillis par Meriem Nour

* Histoire de la colonisation, Réhabilitations, Falsifications et Instrumentalisations, sous la direction de Sébastien Jahan et Alain Ruscio, Les Indes savantes, novembre 2007

Bibliographie :
Alain Ruscio, historien, Dr ès Lettres, chercheur indépendant, consacre depuis des années ses travaux à l’histoire de l’Indochine coloniale. Il a dirigé une équipe internationale qui a publié une somme bibliographique, La guerre française d’Indochine : les sources de la connaissance. Mais il travaille également, dans un esprit comparatiste, sur la colonisation française dans d’autres parties du monde. Il a particulièrement porté son attention sur la notion de regard colonial : Le Credo de l’Homme blanc ; Que la France était belle au temps des colonies. Anthologie de la chanson coloniale française. Il dirige un Centre d’Information et de Documentation sur le Vietnam contemporain (CID Vietnam)

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Commentaires (1) | Réagir ?

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smail enlive

le probléme le l'histoire d'algérie n'est pas d'acuser seulement la france de mensonge ou de dissimulation car méme l'algérie est complice de cette falsification dans le but de défendre leurs intérets en détriments celles des autres.