Le Matin d'Algérie

Charb remet le prix de la Laïcité à Djemila Benhabib !

Le Comité laïcité République a décerné à Paris le Prix International de la Laïcité 2012 à l’Algérienne Djemila Benhabib, à un moment de grande polémique autour de la question du blasphème et de la liberté d’expression, et dont Charb le directeur de Charlie Hebdo, auteur des caricatures controversées, a été désigné président du jury. Toute une symbolique !

Djemila Benhabib a été choisie pour ses deux essais Ma vie à contre Coran et Les soldats d’Allah à l’assaut de l’Occident ainsi que pour son engagement dans le combat pour l’idéal laïque. Telles ont été les motivations avancées par le jury pour sa désignation comme Lauréate. La cérémonie de remise du prix a eu lieu le lundi 8 octobre dans la salle des Fêtes de l’Hôtel de Ville de Paris devant près de 400 personnalités politiques, intellectuelles et associatives, dont certaines sont venues de plusieurs pays.

Le Comité Laïcité République présidé par Patrick Kessel a été créé, il y a quelques années sur l’initiative de plusieurs intellectuels français en majorité d’appartenance idéologique de gauche, pour la promotion d’une citoyenneté républicaine fondée sur l’idéal laïque. Parmi eux on peut citer Élisabeth Badinter, Régis Debray, Alain Finkielkraut, Catherine Kintzler, Elisabeth de Fontenay, Gisèle Halimi, Yvette Roudy et Albert Memmi. C’est tous les ans que ce Comité décerne ce prix à un lauréat choisi par un jury indépendant du Comité, composé de trois membres et un président. Pour l’édition 2012, le jury a été présidé par Charb, directeur du journal Charlie Hebdo et auteur des caricatures controversées qui ont, à la suite du film Innocence of Muslims, provoqué des manifestations parfois très violentes, partout dans le monde à dominante musulmane. Les précédents prix ont été attribués successivement à Maurizio Turco, député radical italien, pour son action au Parlement européen contre les pressions du Vatican sur les libertés fondamentales, Chahdortt Djavan, écrivaine franco-iranienne, Nadia al-Fani, réalisatrice franco-tunisienne du film Laïcité inch’allah, l’essayiste et journaliste Caroline Fourest, Nasser Khader, député danois d’origine syrienne ayant été menacé par les islamistes pour avoir défendu Charlie Hebdo dans l’affaire des caricatures.

Le mérite de ce Comité, qui a été rappelé par tous les membres du jury et en premier par le président du Comité Patrick Kessel, est la vigilance pour la préservation des valeurs républicaines laïques, qui seraient selon eux menacées par une offensive du Vatican et par les idéologies de la droite conservatrice au sein de l’Europe. Notamment en France, où le recul de la laïcité est fortement ressenti, surtout depuis les tentatives des réformes proposées par Nicolas Sarkozy, l’ancien président de la République durant son mandat. Les intervenants n’ont pas épargné également Marine le Pen et son parti le Front National pour son instrumentalisation de la laïcité pour stigmatiser les communautés musulmanes établies en France. Ils n’ont pas non plus caché à cette occasion un but important poursuivi depuis toujours par les socialistes et par toutes les idéologies de la gauche française, qui est l’abolition du Concordat, toujours en vigueur dans trois départements français.

Dans un premier temps, c’est Frédéric Gilbert, un journaliste français, qui a été retenu pour recevoir le prix. Il a été choisi au préalable à cause de sa dénonciation d’un vice de procédure dans l’acte de mariage avec une musulmane, où il devrait présenter un certificat de coutume du pays d’origine de sa future épouse mentionnant qu’elle était célibataire. Or, l’état civil du pays d’origine de son épouse, en l’occurrence le Maroc, lui avait imposé de se convertir à l’islam pour se voir délivrer ledit certificat, ce qu’il a refusé en affirmant qu’il était athée. Par cet acte, il a influencé l’état civil français, représenté par un maire socialiste, qui l’a marié le 14 janvier à Aubervilliers (Seine Saint-Denis), en passant outre l’exigence de ce document. Une victoire somme toute aussi importante pour la promotion des valeurs laïques, qui aurait mérité ce prix. Il en a été autrement, et c’est Djemila Benhabib qui a été choisie.

Le choix porté sur Djemila Benhabib, peut a priori être justifié par le combat courageux qu’elle mène pour la laïcité dans le monde à dominante musulmane, notamment à travers son livre Ma vie à contre Coran. D’autant plus que son combat s’inscrit dans une démarche à caractère international, surtout à travers son livre Les soldats d’Allah à l’assaut de l’Occident et son militantisme politique au Québec où elle réside et où elle s’est présentée à la députation pour promouvoir les valeurs laïques. Bien que ! plusieurs facteurs non avoués peuvent expliquer sa désignation pour ce prix. D’abord, la polémique autour de la liberté d’expression déclenchée par les caricatures blasphématoires proférées par Charb, qui a tourné à son désavantage, mettant en péril le droit à critiquer la religion, notamment en ce qui concerne la question du blasphème, qui porte un coup sévère aux valeurs laïques. Ceci explique les motivations à sa nomination en tant que président du jury, pour lui venir en aide et renforcer sa position, afin de préserver la liberté critique de la religion. Surtout, au moment où les États à dominante musulmane ont initié un projet pour criminaliser le blasphème à l’échelle internationale, comme l’a souligné un des membres du jury, qui avait pointé du doigt ce projet, en précisant qu’il porterait un coup rude à la laïcité dans le monde entier, s’il venait à aboutir. Le choix de Charb paraît donc directement lié à ce projet de criminalisation internationale du blasphème et de la tournure du débat sur la liberté d’expression liée au droit du blasphème dans la République, qui viennent menacer les acquis des valeurs laïques. Par ce choix, le Comité Laïcité République affirme son soutien inconditionnel à Charb, en voulant faire pencher la balance du débat du côté de la défense du principe de la liberté intégrale de blasphémer, pour renforcer la défense des valeurs laïques dans la République, qui avaient été malmenées à cette occasion. À croire, si ce n’est pas Charb plutôt qui a été récompensé dans cette affaire et à travers lui la défense des valeurs laïques dans la République.

Le choix de Djemila Benhabib ne pouvait que réconforter cette option, d’autant que les caricatures s’attaquaient en particulier à la religion musulmane. Il n’y a aucun doute, que l’un et l’autre semblent avoir été choisis certainement et prioritairement pour peser sur le débat autour de la question de la liberté d’expression et la liberté de blasphème menacés au sein de la République. Leur association est fort symbolique à partir du moment où la polémique en question a été déclenchée par l’un et la caution de sa cause défendu par l’autre. Mais ce sont les valeurs de la laïcité dans la République exclusivement qui sont visées dans cette association et ni l’un, ni l’autre des acteurs de ce scénario idéal n’est concerné en priorité, même s’ils ont un certain mérite à soulever un problème qui est défendable. C’est valable pour Charlie Hebdo, dont l’opération passe pour une affaire commerciale exécrable, et qui ne présente aucun caractère d’expression libre. Il aurait gagné en faisant avancer la liberté d’expression, par la défense de la laïcité en France ou dans le monde arabe, en s’attaquant à ceux qui lui portent atteinte comme les conservateurs dans les deux camps.

C’est valable aussi pour la complicité aveugle et improductive dans cette affaire de Djemila Benhabib, par l’acceptation de ce prix, qui ne fait que servir les intérêts égoïstes des défenseurs des valeurs laïques en Occident et particulièrement en France. Rappelé explicitement en cette occasion par un membre du jury en précisant qu’il ne peut y avoir de moments particuliers ou de conditions conjoncturelles à pouvoir blasphémer, et d’autres non. Car, dans la situation de transition démocratique que connaît le monde arabe, leur position semble malvenue. Parce que improductive, du fait qu’elle pousse les masses musulmanes vers le repli sur soi, qui fait le lit à l’islamisme politique au détriment des valeurs laïques, déjà très fragiles. Cette association ne peut bénéficier qu’aux défenseurs des valeurs laïques en Occident et particulièrement en France où le débat a été le plus intense. En refusant ce prix, elle aurait dénoncé l’opportunisme de l’opération improductive de Charlie Hebdo, et son discours sur la laïcité aurait plus gagné en crédibilité aux regards des populations du sud de la Méditerranée, et elle aurait plus servi la laïcité de cette façon que de la desservir, comme c’est le cas.

Si pour les autres militants d’origine musulmane au profit de la laïcité, qui ont été primés auparavant, et dont la récompense par ce prix ne présentait aucun doute d’instrumentalisation dans leur choix, il semble aller autrement pour le choix de Djamila Benhabib, étant donné les éléments avancés. Car, dans ce cas, il s’agit bel et bien d’un choix de circonstance, qui laisse entrevoir une instrumentalisation certaine. Autant le discours des blasphémophiles est sans concessions à l’encontre de l’islam politique obscurantiste et irrationnel, tout autant, leur aveuglement devant l’inefficacité de son expression les confine dans une déraison autiste exaltée à la limite du pathologique. Un membre du jury avait même affirmé, contre ceux qui accusent le blasphémateur en ce lieu et par ce temps de jeter de l’huile sur le feu, que le problème n’est pas l’huile mais le feu, entendre par là ! que ce qui importe n’est pas l’embrasement où doit être déversé l’huile, mais de s’en débarrasser…

Youcef Benzatat

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