Si Amar est comme cette fleur qui a poussé sur du fumier. Dans la plus grande solitude.
Les cochons qui ne savent pas ce que signifie la beauté d’une fleur, ont décidé de la briser, de l’anéantir en la triturant avec leurs sabots. Apres tout, le fumier est le territoire naturel des cochons ; la fleur n’avait qu’à pousser ailleurs, dans un autre périmètre. Le fumier, c’est le propre des cochons.
Si Amar, bientôt la cinquantaine, est un chômeur peu ordinaire. Il est éminemment intelligent. De plus, il porte naturellement tous les signes qui font si peur au régime. Sollicité de partout, aussi bien par les élites politiques, intellectuelles qu’administratives, il rédigera des textes à tout le monde, aux hommes politiques, aux généraux, aux ministres, aux sénateurs, aux députés, à la police, à la gendarmerie, aux chefs de daira, aux juges, aux procureurs… De même, il a écrit de nombreux articles de presse que les directeurs de journaux ont signés avec leurs propres noms. Le plus souvent pour rien, pour un salaire de misère.
Si Amar est un f’hel. Il n’est ni délateur ni un « kouad de chifane« . Sans le moindre sou dans la poche durant des semaines et des mois, il donne cependant l’impression d’être un archi-milliardaire. Il adore la lecture, le savoir et la science. C’est son dada. Il lit d’ailleurs sans arrêt.
En dépit de ses qualités nombreuses et de ses aptitudes reconnues, de son patriotisme toujours pointilleux et de sa sincérité que seules les âmes candides et farouches peuvent atteindre, non seulement il ne trouve pas d’emploi stable, mais il est tout le temps persécuté et calomnié par un tas de rabatteurs accessoirement journalistes et militants des droits de l’homme et généralement escrocs, pédophiles et repris de justice. A la presse, il a presque tout donné en participant activement à la création de plusieurs hebdomadaires et quotidiens. Mais la presse l’a répudié.
En toute sincerité, il pense que ces pseudo-militants, ces pseudo opposants et ces journalistes parvenus qui se sont autoproclamés directeurs de conscience, sont des victimes, des ignorants qui sont beaucoup plus à plaindre qu’à blâmer.
Si Amar sait que dans un pays qui repose sur la terreur de masse, sur la soumission collective de la société ; dans un pays ou le mensonge est structuré puis institutionnalisé, la vérité ne peut être perçue que comme une menace aux effets destructeurs et ravageurs. Depuis plus d’un demi-siècle, on ne cesse de ritualiser la ruse, les faux-semblants, les connivences, la trahison, la complaisance et le mensonge qu’aujourd’hui on a accoutumé toute une société à la lâcheté et à la complicité avec un régime pervers et illégitime pour construire l’ordre social, pour accéder à une vie plaisante et facile. L’Algérie a définitivement sombré dans un asservissement multidimensionnel. Il n’y a plus aucune morale, aucune logique, aucune conscience nationale, aucune identité politique… L’adhésion au régime est totale et massive. Pour les récalcitrants qui refusent encore de se soumettre, de se rendre, il y a l’arme de dernier recours qui dépasse la menace de la peur : le terrorisme administratif.
Le régime est riche et fort des complicités à l’intérieur et à l’extérieur. Outre ses rabatteurs déguisés en militants des droits de l’homme, de ses attrapes nigauds chargés d’étouffer dans l’œuf toute action de résistance collective et d’accroitre le doute et la perte de tout espoir de changement , le régime à d’autres atouts en main : le chômage pour détruire, pour rendre vulnérable, pour démoraliser, pour démobiliser , pour déstructurer et pour humilier ses adversaires.
Si Amar va-t-il faire semblant comme tout le monde pour nourrir sa petite famille, ou bien têtu comme il est, va-t-il rester authentique et sincère dans ses engagements ? Va-t-il se suicider ou devenir harag ? Va-t-il accepter de servir de « négre » pour retrouver un emploi ? Aura-t-il suffisamment d’audace pour renoncer à sa fierté et céder en fin au chantage odieux ? Ou est la dignité humaine dans tous les choix qui s’offrent à lui aujourd’hui ? Mais là, c’est un autre sujet….
Saïd Radjef
