Le Matin d'Algérie

Samir Bouakouir : les élections législatives, et après ?

Nous reproduisons intégralement la communication faite par Samir Bouakouir (candidat FFS) à l’occasion du séminaire organisé par le collectif ACDA le 28 avril 2012.

Au préalable, je voudrais m’élever contre les atteintes répétées au droit de manifester pacifiquement et à l’arrestation arbitraire de militants associatifs et des droits de l’homme. Je demande au nom du FFS leur libération et la cessation des intimidations et de la répression. Tout comme, je demande que le droit des citoyens à mener une campagne par des moyens pacifiques pour le boycott soit respecté.

Dans le même registre, je m’étonne que certains partisans du boycott, se réclament de la démocratie, ne dénoncent pas et se réjouissent de l’usage de la violence pour empêcher la tenue de meetings électoraux. Je voudrais maintenant remercier ACDA pour l’organisation de cette rencontre qui va, j’en suis sûr, contribuer à apporter un certain éclairage sur la situation de l’Algérie et indiquer quelles sont les voies et moyens de nature à remettre notre pays sur le chemin de la démocratisation. Agir pour le changement pour le changement démocratique en Algérie, c’est identifier en amont les obstacles, nombreux et pas forcément là où on pense les avoir situés, et tenter de les surmonter.

A commencer par la nécessité stratégique de développer le débat démocratique entre, et c’est l’objet de cette rencontre, les partisans du boycott et de la participation. Par delà les slogans, le débat démocratique, en opposant l’argument à l’invective et de l’insulte, est l’anti-thèse d’un système fondé sur la négation de la discussion libre et pluraliste. La démocratie, le pire des régimes à l’exception de tous les autres pour paraphraser Churchill, est ce qui permet une gestion pacifique des conflits. La thématique de la rupture avec l’ordre autoritaire est ce qui a animé l’action des militants de la démocratie durant des décennies. Je vais tenter modestement d’apporter ma contribution et identifier certains obstacles qui freinent la construction de l’alternative démocratique. La rupture avec le système est avant tout une rupture avec une conception autoritaire du pouvoir, du rapport entre le commandement et l’obéissance, entre gouvernants et gouvernés. La rupture n’est pas simplement politique, elle est sociale et culturelle. Le mythe de l’homme providentiel, qu’il se décline en mode traditionnel ou conservateur en la notion de chef de clan ou de tribu ou en version moderniste du « despote éclairé » a largement imprégné la culture politique des élites dirigeantes, y compris de l’opposition, et plus largement de larges secteurs de société algérienne.

Un observateur extérieur et attentif ne manquera pas de relever que l’autoritarisme, et par voie de conséquence la violence, est ce qui structure, ou plus exactement déstructure, les rapports non seulement entre pouvoir et société mais à l’intérieur du pouvoir et entre groupe et individu au sein même de la société. La question des rapports Hommes/Femmes, du statut des femmes en particulier, est un indicateur du degré de régression politique, culturel et social.

Le système n’est pas simplement un type de régime, avec ses partis, sa propagande et son appareil répressif. Ce qui fait sa force, et par conséquent sa longévité, est qu’il plonge ses racines dans ce qu’il y a d’essentiel en l’individu pour les aliéner : la liberté, la responsabilité et la dignité.

Le processus de rupture avec le système est d’abord un processus de désaliénation individuel et collectif, une prise conscience de la Crise Ethique de notre société provoquée par l’action d’un pouvoir qui détruit les ressorts de la vie sociale et l’engagement individuel. L’exigence d’une rupture radicale et pacifique se moque du radicalisme de façade, des envolées lyriques, des mouvements de mentons idéologiques et des slogans de style « pouvoir dégage !« . Car suffit-il aujourd’hui de remplacer le pouvoir actuel par un autre, plus conforme avec une perspective démocratique et progressiste, pour que cette rupture voie le jour ? Ceux qui, dans la foulée des bouleversements dit du « printemps arabe« , ont cherché à appliquer le scénario tunisien à l’Algérie ont-il pris la mesure des réalités nationales, de la faiblesse de la conscience politique ? La réponse est évidemment non. Et l’on ne peut reprocher à tous ceux qui sont demeurés sceptique devant cette démarche « faussement révolutionnaire » de s’être interrogés sur les motivations non avoués d’un tel retournement stratégique.

Le changement démocratique est une tache bien plus exigeante, au plan individuel et collectif, pour laisser croire que le pouvoir est à portée de main et qu’il suffisait de secouer le « système » comme on secoue les branches d’un arbre pour faire tomber un fruit mûr.

Au FFS, nous considérons que le changement radical et pacifique passe par la promotion d’une culture démocratique, fondatrice d’un nouveau rapport entre pouvoir et société, entre individus et groupes sociaux. Notre action ne projette pas simplement un changement du pouvoir mais une transformation progressive de la société. La réhabilitation du politique et de la politique est l’axe stratégique de l’alternative démocratique. Le politique ne se réduit pas à la seule compétition pour le pouvoir, à une simple circulation des élites que résume le sociologue italien du 19ème siècle, Vilfédo Pareto lorsqu’il dit que l’«Histoire est un cimetière d’aristocratie». C’est le peuple qui est le moteur de l’Histoire.

Au risque que de paraître comme un doux rêveur, je préfère cette définition que donnait Vaclav Havel du politique comme « l’art de l’impossible qui consiste à nous rendre meilleurs« . Car le politique est une activité sociale et ne se réduit pas à la sphère institutionnelle, il est un principe constitutif de la société. Le « royal tisserand » selon la belle image de Platon.

Si le FFS a décidé de prendre part aux élections législatives, c’est parce que nous avons considéré que c’est le moyen de lutte pacifique le plus efficace pour redonner sa primauté au politique et contribuer à faire émerger des espaces publics autonomes et des institutions où se structurent et se confrontent librement les opinions et les projets dans le respect des convictions idéologiques de chacun et de chacune.

Le boycott des élections, qui n’est autre qu’un appel à l’abstention, ne milite pas de mon point de vue en faveur la re-mobilisation citoyenne et risque de faire le jeu des cercles archaïques et conservateurs au sein pouvoir et de ces nouvelles couches parasitaires de nouveaux riches, au comportement antinational, secrétées par le système rentier et bureaucratique.

Le climat pseudo-insurrectionnel qu’un certain microcosme politico-médiatique entretient, les manipulations qui entourent les arrestations arbitraires, la multiplication des partis sans ancrage ainsi que la promotion de candidatures farfelus accentuent la dépolitisation de la société et des jeunes en particulier. Ces élections ne sont pas une finalité mais une opportunité politique pour poser la première pierre de la construction démocratique de l’Etat et de la nation.

Ma conviction est qu’en libérant des dynamiques politiques et sociales, elles transcenderont les cadres législatifs et juridiques répressifs, les rendront du coup caducs et imposeront aux détenteurs du pouvoir la nécessité d’engager la Nation dans de profondes réformes politiques conformes aux exigences d’un système démocratique avec pour objectif l’élection d’une Assemblée constituante. Au risque de me répéter, le changement démocratique est un combat permanent, je dirai quasiment une ascèse qui libère et permet de transcender nos ego et nos petits calculs sans lendemain. Une ascèse politique qui aide à ne pas laisser distraire par les contingences, quelque fois burlesque, du moment au risque d’altérer notre jugement sur la situation du pays.

Penser le changement démocratique, le rendre possible, c’est s’engager et agir au sein des partis, d’associations, de clubs de réflexion, de forums citoyens et autres réseaux solidaires. C’est porter le débat citoyen et l’enraciner dans la société. C’est la condition pour la constitution d’une authentique société civile. La transition d’un système post totalitaire qui a usé jusqu’à l’épuisement de la légitimité historique vers un système démocratique présuppose un processus d’autonomisation du politique et l’émergence de nouvelles classes dirigeantes, politiques et économiques.

Les instruments de domination politique et de reproduction sociale, – ce qu’on appelle les « partis du système » (Alliance présidentielle) -, sont devenus obsolètes. Leurs personnels dirigeants offrent le spectacle indécent d’une course effrénée aux privilèges qui écœurent nos concitoyens. Les décideurs doivent se rendre aujourd’hui à cette évidence : Le système de cooptation et de clientélisation des élites politique, syndicale, médiatique est à bout de souffle.

La rente pétrolière ne pourra servir indéfiniment à acheter la « paix sociale » et la docilité inconditionnelle des élites. Persister dans l’impasse, s’entêter à gérer le statu quo, ne fera que saper davantage « le vouloir-vivre ensemble« . Une Nation qui n’a plus conscience de défendre un bien commun perd du coup toute cohésion interne et se retrouve à plus ou moins longue échéances à subir la loi extérieure. L’enjeu aujourd’hui, si l’on veut contrer les stratégies impériales de reconfiguration géopolitiques au profit des puissances de la finance mondiale, dépasse les petits jeux d’équilibres au sein du pouvoir.

Si l’Algérie est à présent la cible idéale de forces interne et externes, si l’ingérence étrangère se précise selon le schémas libyen dont on a pas finit de mesurer les conséquences dramatiques, c’est en premier lieu en raison de l’irresponsabilité et de l’incompétence de ceux qui ont géré le pays en refusant aux Algériennes et aux Algériens le droit d’ingérence dans leurs propres affaires !

Je voudrais terminer cette intervention en soulignant que notre engagement pour construire une Algérie démocratique Algérie est indissociable des luttes politiques et sociales menés par d’autres peuples pour la démocratie politique, sociale et culturelle, contre la dictature des marchés. La pertinence et la portée du combat pacifique pour la démocratie dans notre pays s’inscrit dans cette longue et inexorable marche des peuples vers la construction d’un nouvel ordre mondial plus juste où l’homme, sa liberté et son épanouissement, est la finalité de toute politique.

Agir pour que le peuple algérien reprenne ses droits, c’est se solidariser avec tous exclus, ces précarisés et ces laissés-pour-compte de l’ordre néolibéral désastreux pour les peuples et la planète. C’est faire corps avec ces multitudes dont parle le philosophe et homme politique italien Antonio Negri.

Samir Bouakouir, candidat du FFS à aux législatives en France

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