Aucun pouvoir a fortiori autocratique n’est capable de se réformer, encore moins de se juger ou de se déjuger.
Or, le régime incarné aujourd’hui par Abdelaziz Bouteflika veut nous faire croire que l’Algérie serait, par la volonté de ses dirigeants, « en train d’apprendre la démocratie » et qu’elle serait en passe de se « réformer« . Enquête sur une supercherie et décryptage :
D’abord, soyons clairs : la démocratie ne saurait se résumer à un processus électoral, fusse-t-il propre et loyal. Il est question avant tout d’un corpus idéologique enrobé d’ouverture sur le monde, d’universalité, de liberté de conscience, de respect de l’opinion, de justice indépendante, de droit syndical, de contre-pouvoirs, d’indépendance du système judiciaire, de respect des droits de l’Homme, d’égalité entre les sexes, d’ouverture médiatique, etc.
La première des supercherie consiste donc à faire croire au peuple algérien et aux partenaires étrangers que le pays serait en train d’entamer sa démocratisation par le simple fait d’organiser des élections surveillées et contrôlées par des observateurs internationaux. Il faut savoir que la décision de faire appel à une surveillance internationale massive et qualifiée est intervenue au moment où les Ben Ali, Moubarak et Kadhafi tombaient les uns après les autres sous l’ire de leurs populations respectives. L’Algérie de Bouteflika et celle du général Mohamed Mediène, le patron du DRS, a décidé, à ce moment-là, d’engager une course contre la montre pour essayer de faire croire aux observateurs nationaux et étrangers que le pouvoir allait se réformer, espérant ainsi s’éviter les ondes de choc provoquées par le « printemps arabe« . En effet, c’est en mai 2011, qu’Amar Bendjemaa, l’ambassadeur d’Algérie à Bruxelles, a approché, pour la première fois, « l’unité d’observation des élections » de l’Union européenne pour sonder ses interlocuteurs et leur expliquer que l’Algérie qui a toujours refusé la présence massive d’observateurs européens étaient enfin prête à les accueillir à l’occasion des élections législatives prévues pour le premier semestre 2012.
Cette « approche » a été ponctuée par l’officialisation de la décision en décembre 2011 lorsque le pouvoir, à l’issue d’un Conseil des ministres, a fait savoir qu’il fera appel à des observateurs de la Ligue arabe, ceux de l’Union africaine et à ceux de l’Union européenne. Si cette intention d’organiser des élections correctes est sincères, les dites élections le seront-elles pour autant ? La réponse est non, car le pouvoir est déjà en train de composer en coulisse la prochaine assemblée en faisant notamment la promotion de partis ou de candidats qu’il contrôle allègrement.
Essayons, en effet, de comprendre ce qui va se passer lors des élections à venir. Pour parer à toute mauvaise surprise, le pouvoir a fait passer devant une Assemblée constituée majoritairement de béni oui-oui et qui n’est autre chose qu’une chambre d’enregistrement, une série de lois visant à empêcher les anciennes figures charismatiques du FIS de revenir sur les devants de la scène. Les mêmes lois visent, par ailleurs, à préparer la légalisation d’une quinzaine de nouveaux partis qui vont s’engouffrer dans un jeu politique où les dès sont joués d’avance.
La magouille du duo Bouteflika-Toufik est la suivante : il s’agit d’atomiser l’ensemble des courants politiques en une multitude de partis afin de pouvoir composer un nouvel échiquier à leur guise. Le président et son patron de la police politique qui s’entendent à merveille, contrairement aux rumeurs, sont, en réalité, prêts et disposés à livrer le pays au projet islamiste ou, à tout le moins, à un projet de société fait de bigoterie et de conservatisme, le tout enrobé de discours nationalistes et démagogiques ronronnant visant à anesthésier une société civile déjà largement laminée sinon clientélisée.
L’un et l’autre, le président et le général, considèrent que la société, qu’ils ont eux-mêmes façonnés, serait inapte au projet démocratique et pensent qu’il serait préférable de laisser, cette fois, les élections se tenir normalement et d’arriver à un résultat similaire à celui obtenu en Tunisie, en Égypte ou au Maroc, mais en permettant à des islamistes contrôlables et gérables de prendre le pouvoir. En d’autres termes, ce n’est pas le projet islamiste qui gêne les décideurs algériens, bien au contraire. Tant que celui-ci ne remet pas en cause leur légitimité et le système qu’ils ont conçu, ils sont, à l’évidence, prêts à s’accommoder des Belkhadem, Soltani, Menasra, Merzag, Mohamed Saïd ou Djaballah. Il est fort à parier qu’une nouvelle coalition islamo-nationaliste verra le jour à l’issue des élections législatives à venir. Le pouvoir qui n’a jamais hésité à instrumentaliser l’islam politique va poursuivre cette aventure, car, il sait qu’une réelle démocratisation du pays est un danger pour le système qu’il entretient depuis un demi-siècle.
Là où le bat blesse, c’est de voir cette Algérie qui a tant souffert des affres de l’islam politique revenir, vingt ans après l’arrêt du processus électoral, à la case départ. Le pouvoir et singulièrement Mohamed Mediène, le patron du DRS, qui a longtemps claironné que l’arrêt du processus électoral de janvier 1992 devait rétablir la démocratie a, en réalité, menti à la classe politique algérienne, aux élites démocratiques et à l’opinion internationale. Nous pouvons aujourd’hui affirmer, sans craindre de nous tromper, que l’interruption des élections en 1992 était motivée, non pas par un quelconque attachement pour la République ou pour les principes démocratiques, encore moins pour les valeurs universelles, complètement étrangères à ce type de régime. Il est aujourd’hui évident que si une telle décision a été prise et si le FIS a été dissous, ce n’est guère pour « sauver la démocratie« , mais bel et bien pour sauver le régime et ce système illégitime rentier et corrompu.
L’Algérie, la République et les démocratiques ont été bel et bien trahis. D’ailleurs, et selon nos sources, c’est ce qui a engendré une sourde lutte entre les différents clans du régime. L’une des premières conséquences de cette guerre intestine a eu pour effet le limogeage, la semaine dernière, d’Abdelkader Kherfi alias Ahmed et son remplacement par Othmane Tartag alias Bachir. Le premier est désigné, y compris par certains de ses pairs, comme un « affairiste notoire« , adepte de la « réconciliation nationale » et le second est décrit comme un « boucher » proche de ceux qu’on appelait jadis les « janviéristes« .
À quelques mois de la célébration du cinquantième anniversaire de l’indépendance, le pays d’Abbane Ramdane, de Larbi Ben M’hidi et de Didouche Mourad offre une piètre image. Cette gérontocratie, gérée par un mégalomane, malade et usé et par un général magouilleur, lâche et instrumentalisant à sa guise toute une nation fait vraiment peine à voir. Décidemment, feu Mohamed Boudiaf avait bien raison de se poser, de façon prémonitoire la question : Où va l’Algérie ?
Mohamed Sifaoui
