Dans son essai « Nous, décolonisés » (édition Arléa, 2008) Hele Beji dresse le portrait en noir et blanc de l’ex-colonisé, victime de son autosatisfaction, pris au piège du seul satisfecit d’être « libre sans trop savoir à quelles fins ».
L’auteur par le truchement du « je » de l’ex-colonisé, illustre ses propos à partir d’une définition de la décolonisation comme « La victoire de la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes« . Que sont devenus cette liberté et ses corollaires de démocratie, de justice ? Bien que se situant au coeur des grandes questions de l’heure sur le couple Révolution/indépendance, l’essayiste semble axer davantage ses propos sur la culpabilité de l’ex-colonisé. Incapable d’être à la hauteur des exigences de la décolonisation, victime de son autosatisfaction, de l’apologie d’un soi surfait, vision narcissique de ses propres échecs.
Tel apparaît cet être écartelé entre les sacrifices consentis pour arracher l’indépendance et son « butin de guerre » resté infructueux. Pour illustrer ce paradoxe, l’auteur n’a pas recours à l’histoire du protectorat (en Tunisie et au Maroc) et à la colonisation de peuplement en Algérie dont les effets traumatiques à long terme expliquent ou justifient bien des attitudes négatives de l’ex-colonisé pour bâtir une démocratie à l’image de celle de 1789 sous laquelle et au nom de laquelle il a été sous le joug colonial. Certes, l’auteur évoque en quelques lignes cette contradiction historique, mais elle privilégie une critique des comportements du « décolonisé » qui n’est pas saisi en tant qu’être historique.
De fait, le long processus de décolonisation devient dans le « je » affaibli du décolonisé une somme de défaites comme si la victoire sur le conquérant était une fin en soi, le miracle de la construction d’une démocratie. L’auteur dresse un tableau noirci de l’ère de la post-indépendance sans se situer dans une zone géographique précise du Maghreb. Le citoyen est décrit comme un sujet incapable d’efforts, de production, d’inventions et toutes les strates sociales et économiques décolonisées se prennent au piège du seul satisfecit d’être « libres sans trop savoir à quelles fins ». Pour l’auteur « la décolonisation a été un génocide culturel. Elle a tué sa propre richesse anthropologique, défait l’urbanité de ses vieilles villes, nivelé ses forces créatrices, brimé ses personnalités originales, pourchassé ses esprits libres. La fermeture des esprits a atteint un degré inconnu même aux pires heures de la colonisation ».
Si, donc, la décolonisation est décrite comme un no man’s land, dans une complète absence de repères, la colonisation, elle, avait une « vocation pédagogique ». D’où ces propos discutables sur le retour au fameux concept « la colonisation positive » vivement critiqué par le chantre de la francophonie, Aimé Césaire, qui a qualifié le colonialisme de « le plus haut tas de cadavres de l’histoire » (cité par l’auteur) : « Il n’empêche que les nationalismes ont été formés à l’école coloniale. Ils ont reçu les armes subtiles de l’instruction, qui devaient rendre un jour la colonisation caduque. Et je ne vois pas qu’il y ait ici matière à scandale quand on évoque cet aspect « positif » de la colonisation. Toute la singularité du colonialisme tient dans ce paradoxe qu’au-delà de son racisme, il portait aussi une vocation pédagogique… » L’intellectuel « décolonisé » sans principe est vu comme un spécialiste de la marche arrière, serviteur du chant des sirènes, « intellectuel organique ». L’auteur se garde bien d’accuser quiconque si ce n’est le président Bourguiba: « Un grand politique comme Bourguiba qui a gouverné en despote éclairé s’est méfié de la religion en politique, car elle annulait l’identité nationale sous les prérogatives intouchables du croyant. Si aimé qu’il fût par le peuple, Bourguiba considérait que le peuple n’était pas républicain par nature. Il a mis en oeuvre les grandes réformes d’émancipation de la femme sans consultation populaire… »
Sur le chapitre de la religion, l’auteur opère sur des généralités qui, souvent, font l’amalgame entre « religion et islamisme », « tradition et archaïsme », « identité et enfermement »: « Mais tout ce qui semblait beau et grand sur le plan culturel, l’idéologie des racines, du territoire, du village, de la tribu, de la tradition, de la croyance, des coutumes, des origines, de la religion, de l’appartenance, tout cela a produit, en politique, des résultats désastreux ». Malgré ces assertions sur le niveau de décrépitude atteint par les sociétés ex-colonisées, Hélé Béji n’excuse pourtant pas l’Occident de ses méfaits et de ses nouvelles politiques néo-coloniales, s’appuyant sur l’occupation de l’Irak et la chute de Saddam Hussein. Dans le préambule ainsi que dans les dernières pages de l’essai, l’auteur accuse l’Occident de ses méfaits d’hier et d’aujourd’hui. C’est, pensons-nous, dans cette complexité du rapport Révolution/ décolonisation que cet essai a le mérite de relancer des débats qui sont les pulsions de l’heure des sociétés maghrébines. Elle écrit, à juste titre, que « Notre principal défaut, à nous, décolonisés, c’est d’avoir confondu l’idée de l’Etat avec l’instinct du pouvoir ».
Rachid Mokhtari
Bio-express de Héle Beji :
Agrégée de lettres modernes, Hele Beji a enseigné la littérature à l’université de Tunis et travaille à l’Unesco en tant que fonctionnaire internationale. En 1998, elle fonde le Collège international de Tunis qu’elle préside actuellement. En 1983, elle reçoit en le prix de l’Afrique méditerranéenne de l’Association des écrivains de langue française. Elle a écrit de nombreux ouvrages. dont Islam pride. Derrière le voile (Ed. Gallimard, 2011).
