Le Matin d'Algérie

Plaidoyer pour une nouvelle république

Par Larbi Chelabi

Nous avons souvent, et à juste titre, déversé notre fiel sur ce régime qui nous maintient dans un état de sous-développement chronique. Nous avons également été souvent et injustement pris à partie par une opinion publique mal informée qui voyait dans nos propos quelquefois enflammés l’expression d’un pur exercice de style quand ce n’est pas de la jalousie tout court.

Il nous a donc paru utile de faire parler quelques statistiques officielles que l’organisation mondiale de la santé (OMS) et l’Unesco produisent sur une base régulière, histoire d’éclairer le citoyen lambda et de l’amener à faire preuve de jugement quand viendra l’heure des grands choix. Ces statistiques portent sur le système de santé public et sur le système éducatif qui sont deux critères majeurs d’appréciation de la bonne santé d’une nation, non seulement pour le présent mais aussi pour l’avenir.

Cependant, pour que les statistiques aient un sens, il leur faut un comparable. Ce que les anglo-saxons appellent le ‘’benchmarking’’. Alors, allons y pour un ‘’benchmark’’ somme toute modeste. Ne cherchons pas à comparer l’Algérie, ni avec la Norvège, ni avec la Suède. Ce serait en effet incongru! Mais nous comparer à un pays voisin comme la Tunisie est en principe à notre portée. N’est-ce pas?

D’abord, qu’y a t-il de commun entre la Tunisie et l’Algérie? Il y a bien sûr l’histoire et la géographie. Ensuite, les deux régimes politiques sont, comme chacun le sait, liberticides : Ben Ali a violé la constitution tunisienne qui limitait à deux le mandat présidentiel. Tout le monde se rappelle qu’en 2002 il changea la constitution qu’il a lui même conçue en 1987 quand il débarqua en douce feu le président Bourguiba, s’ouvrant ainsi une voie royale pour une présidence à vie! Bouteflika s’apprêterait, si l’on en croit les voix autorisées, à reproduire exactement le même scénario. Comme quoi la corde dictatoriale vibre avec la même amplitude quel que soit le lieu d’où fusent les chants des ténèbres.

Cependant, la Tunisie ne se limite pas à la personnalité de Ben Ali. Loin s’en faut! Elle est beaucoup plus que cela. Elle est mieux que cela! Ce petit pays ‘’insignifiant’’ de 163,610km2, pour lequel une bonne partie des algériens éprouve un dédain presque atavique nous démontre que malgré le peu de richesses naturelles qu’il possède, malgré un régime oppresseur qui castre littéralement une bonne partie du capital énergie de ce pays, il nous bat à plate couture dans bien des domaines et nous fait apparaitre comme de vulgaires hommes de Cro-Magnon, incapables de nous inscrire dans une perspective d’avenir.

En voici quelques illustrations

Informations générales

Algérie

Tunisie

Population totale

32,854,000

10,102,000

Revenu national brut par habitant :

6,770$

7,900$

Espérance de vie à la naissance h/f (années):

70/72

70/75

Quotient de mortalité infanto-juvénile (pour 1000 naissances vivantes):

39

24

Dépenses totales consacrées à la santé par habitant(en 2004):

167$

502$

Dépenses totales consacrées à la santé en % du PIB (2004):

3.6

6.2

Source https://www.who.int/countries/dza/fr/ et https://www.who.int/countries/tun/fr/

Que peut-on déduire de ces données, à part le fait que les tunisiens font largement mieux que nous à tout point de vue? Si on y va un peu plus loin et qu’on analyse de près la composition du PIB tunisien, on s’aperçoit que les secteurs industriel et agricole occupent une part importante dans la richesse du pays et représentent respectivement 28% et 16% du PIB (source https://www.tunisie.com). Le tourisme et le secteur bancaire arrivent juste derrière alors même que le pays ne possède que très peu de pétrole et un peu de phosphates dans les régions du Sud. Si on regarde maintenant de près le PIB algérien qui est, à la base, inférieur de 18% au PIB tunisien selon ce que montre ce tableau, il provient à 98% du pétrole et du gaz. Si on soustrayait les parts de pétrole et de gaz, le PIB algérien serait seulement de 134$ par habitant. Autrement dit, l’Algérie serait bon dernier des peuples de la planète et le niveau de vie du tunisien moyen serait alors 59 fois supérieur à celui de l’algérien moyen. Autre enseignement : la dette de la Tunisie est de 13 milliards de dollars et ses réserves de change sont quasi inexistantes. La dette algérienne est quant à elle de 4 milliards de dollars (principalement détenue par l’Allemagne) et nos réserves de change avoisinent les 100 milliards de dollars. Malgré cet énorme écart entre les moyens financiers des deux pays, la Tunisie injecte deux fois plus d’investissements per capita dans la santé que l’Algérie. La corrélation entre santé et richesse coule de source et nul ne peut contester cette réalité, sauf si à l’incompétence on y ajoutait la mauvaise foi!

Éducation (statistiques 2005)

Algérie

Tunisie

Enfants scolarisés dans le cycle primaire (M-F)

98%-95%

98%-97%

Enfants scolarisés dans le cycle secondaire M/F:

64%

67%

Enfants scolarisés dans le cycle supérieur M/F

21%

30%

Taux d’’alphabétisme (Adultes-Jeunes)

70%-90%

74%-94%

Dépenses en pourcentage du PIB:

5.1%

7.3%

source

Ce qui vaut pour le système de santé vaut également pour le système éducatif en ce sens que la Tunisie fait mieux que nous à tout point de vue. Malgré ses faibles ressources financières, elle y consacre plus de moyens et obtient plus de résultats que nous. Chacun comprendra que l’investissement dans les compétences d’aujourd’hui et de demain est le meilleur garant de la survie d’une nation. La Tunisie l’a compris. L’Algérie pas encore.

Recherche et développement :

Total (personnel)

Gouvernement

Enseignement supérieur

Algérie

16,895

1,225

6,106

Tunisie

27,943

3,428

12,861

https://stats.uis.unesco.org/unesco/tableviewer/document.aspx?FileId=76

Bien que la Tunisie représente le tiers de l’Algérie en pourcentage de la population (10, 102,000 versus 32, 854,000), elle possède 65% plus de chercheurs et collaborateurs de recherche que l’Algérie.

Ces données statistiques sont reçues et analysées de façon régulière par nos ministres concernés et par notre président mais ils n’en ont cure. Bien au contraire, ils transforment, grâce aux partis croupions de l’alliance et à cause d’une opposition moribonde et opportuniste, des échecs patents en succès légendaires que le mal nommé El Moudjahid et l’Unique se chargent de colporter aux quatre coins du pays en usant et en abusant de leurs caisses de résonnance à quatre sous.

Alors que dire de plus maintenant que les statistiques ont parlé? Doit-on encore faire confiance aux hâbleurs de tous bords qui veulent nous faire prendre des vessies pour des lanternes ou sommes-nous prêt à nous prendre en main pour décider en adultes de notre avenir commun?

Pourquoi un troisième mandat et qui peut soutenir ou défendre un tel bilan? Mais me direz-vous Bouteflika ne peut rien tout seul. Son entourage est mauvais. Le peuple est fainéant. La lune est en verseau et tutti quanti. Tout cela est en partie vrai (sauf pour la lune et le verseau évidemment) mais n’absous d’aucune manière un chef d’état qui, au mieux, a fait acte de négligence en laissant le pays dériver vers des rivages incertains. Bouteflika a ignoré l’essentiel de sa mission pour se concentrer sur des platitudes, des lieux communs, des artifices et une rhétorique qui date. Sa présidence ne passera pas à l’histoire, sauf pour dire aux futurs prétendants ce qu’il ne faut pas faire en la matière. Par exemple s’auto proclamer rédacteur en chef de l’APS, sermonner ses ministres devant les caméras de télévision pour les faire paraître menteurs et incompétents (ce qu’ils sont), traiter les cadres locaux d’incompétents (ce qu’ils ne sont pas toujours), donner en direct des directives à son ministre de l’éducation pour changer le règlement scolaire et faire en sorte que ceux qui ne réussissent pas leur brevet d’enseignement moyen ne soient pas empêchés de passer en seconde des lycées, décider contre toutes les lois de l’économie de thésauriser plus de 100 milliards de dollars dans les banques américaines moyennant quoi les américains les transforment en bombes qui viennent brûler dans leur sommeil nos frères palestiniens et Irakiens.

Bouteflika devra partir pour méditer tout le mal qu’il a fait à son peuple et implorer la clémence du Seigneur car le jour du jugement dernier, il n’y aura que ses actes qui parleront pour lui. Il devra laisser quelqu’un d’autre prendre le gouvernail et ce quelqu’un d’autre ne devra en aucun cas appartenir au sérail politique qui a mené le pays à la ruine. Ce monsieur ou cette dame (pourquoi pas?) devra mesurer la gravité de la situation et de sa mission et devra recréer avec le peuple une nouvelle arche d’alliance qui sera le pilier de la nouvelle république naissante. Une république qui ouvre des perspectives à tous ses enfants. Une république qui valorise le travail et l’intelligence et bannit à jamais le recours à l’État providence. Une république qui est garante de la justice, de l’ordre et de la sécurité pour tous ses citoyens. Une république qui récuse le régionalisme, le corporatisme, le népotisme, l’intégrisme et tous les mots en ‘’isme’’ qui ont fait le malheur de ce pays.

Le nouveau président devra :

  1. suspendre la constitution et les libertés publiques pour un délai n’excédant pas un an, le temps de doter le pays d’institutions solides qui ‘’survivront aux hommes’’ selon la formule consacrée.
  2. dissoudre tous les partis politiques et remiser au placard le FLN et ses appendices surannés : UGTA, UNJA, UNPA et UECAD (union des enfants de chouhadas et des ayants droits). Le peuple est excédé par les pesanteurs qu’exercent ses structures inutiles et budgétivores sur l’économie nationale. Arguant d’une légitimité historique qu’on ne leur reconnaît plus, elles s’accrochent mordicus comme des sangsues à la mamelle de l’État et dictent la marche à suivre. Je sens ces salonnards bedonnants rougir de colère à l’idée que des citoyens ordinaires remettent en cause leurs indus privilèges parce qu’ils se sont toujours considéré comme étant les meilleurs fils de l’Algérie. Je leur dis que les meilleurs fils de l’Algérie sont morts ou sont en train de mourir et pour beaucoup à cause d’eux. Je leur dit également avec un calme olympien que leurs organisations sont des repaires de malfrats en col blanc et que nous éprouvons à leur égard un dédain à la mesure de leur cupidité. J’ai un message particulier pour l’UECAD : Les chouhadas sont morts en faisant leur devoir. Paix à leurs âmes! Leurs épouses, pour celles qui sont encore vivantes, méritent le respect et la protection de la nation éternellement reconnaissante. Par contre, il est indécent, près d’un demi-siècle après l’indépendance, que vous enfants de ces chouhadas, aujourd’hui grands pères pour beaucoup d’entre vous, réclamiez, chaque jour un peu plus, un tribut que même de leur vivant vos pères auraient été gênés de réclamer. Eux qui ont donné à la patrie le meilleur d’eux mêmes: leurs vies! La révolution est un devoir. Ce n’est pas un fonds de commerce! Et il anormal que quelqu’un de normalement constitué bâtisse sa vie uniquement sur les cendres de son père!
  3. renvoyer l’armée dans les casernes et mettre à la retraite d’office tous ceux qui ont grade de général et plus. Les jeunes officiers sont mieux formés et peuvent assumer la relève avec plus d’engagement et plus d’efficacité. En outre, ils bénéficient de la présomption d’innocence, contrairement à leurs ainés qui se sont fourvoyés et ont mis ce pays à genoux. L’armée devra être soumise à la volonté politique et sa mission devra être circonscrite à la défense du territoire national et à la défense du caractère républicain de l’État algérien.
  4. décapiter ce cabinet noir créé autour du DRS qui semble être le pouvoir réel. Cette arlésienne qui est en même temps partout et nulle part doit rendre gorge une bonne fois pour toutes, quel que soit le prix à payer.
  5. créer un comité de juristes et de constitutionnalistes pour rédiger en quelques points une charte des droits et des libertés, à l’image de celle qui existe au Canada ou aux nations unis. Cette charte devra servir de balise au texte constitutionnel qui s’ensuivra.
  6. rédiger une constitution moderne puisant sa légitimité dans la charte des droits et des libertés et consacrant la séparation des pouvoirs exécutif, législatif et juridique. La constitution devra être l’œuvre d’une assemblée constituante. Elle devra instituer l’alternance du pouvoir en limitant à deux les mandats du président de la république et en rendant inéligible ce dernier à tout mandat électif à l’image de ce que prévoit le 22ème amendement de la constitution américaine. La constitution devra en outre consacrer le multipartisme et permettre aux islamistes qui le souhaitent d’activer au sein d’un parti politique à la condition expresse qu’ils respectent les canons universels du militantisme pacifique et s’engagent à faire de la non-violence un acte de foi envers Dieu et envers le peuple. Certains parmi mes amis démocrates ne seront pas chauds à l’idée d’accorder aux islamistes un espace de liberté dans lequel ils peuvent exercer leurs droits politiques mais je suis d’avis qu’il faut le faire quoiqu’il nous en coûte car on ne peut être démocrate à moitié. La charte des droits et des libertés ne le permettrait pas en les circonstances. Par ailleurs, l’expérience de la Turquie montre qu’on peut facilement vivre avec un parti islamiste qui adhère aux règles du jeu démocratique et les ingrédients qui font en sorte que cela marche ailleurs doivent être utilisés dans notre cas.
  7. agréer les partis politiques qui se conforment à la loi et qui ont une base militante connue et reconnue. Les charlatans qui émargent à la veille d’une élection pour se servir des subsides de l’État et hiberner ensuite pendant toute une législature devraient être déclarés hors jeu.
  8. procéder à l’élection de la chambre des députés et supprimer le Sénat qui apporte peu de valeur ajoutée dans la conception et dans l’amendement. des lois de la république.
  9. établir de façon claire les responsabilités et les limites de responsabilités des institutions de la république. En voici quelques exemples:
  • Créer les conditions idoines pour l’expression plurielle et multiformes de la société civile. Un pays qui se respecte ne peut faire l’économie d’une démocratie participative et citoyenne.
  • Lorsque ces institutions seront mises en place, le gouvernement qui sera l’émanation de la majorité parlementaire engagera les chantiers majeurs dont le pays a grandement besoin. Il aura la responsabilité d’énoncer et de conduire des politiques clairvoyantes qui s’inscrivent dans un projet de société moderne et lisible. Entre autres, il devra :

    Il s’agit d’un programme certes ambitieux car à l’évidence il appelle à une république nouvelle débarrassée des stigmates du passé et complètement orientée vers l’avenir. Cette république nouvelle se fera avec une nouvelle génération d’hommes politiques qui veulent servir et non se servir. Nous avons passé un demi-siècle à vouloir construire l’avenir en regardant dans le rétroviseur. Il est temps que des jeunes dirigent un pays constitué principalement de jeunes qui ont principalement des préoccupations de jeunes.

    À tous ceux qui polluent nos écrans de télévision, nous disons Basta! Du vent messieurs! On n’en veut plus de votre expérience. On sait où elle mène. On veut aller ailleurs. Exactement à l’opposé. Entendez-vous ce cri du peuple? Partez et on ne viendra pas vous chercher pour vos malversations. Promis, juré! C’est la seule chose que je partage avec Mr Hamrouche.

    Larbi Chelabi

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