S’exprimant, hier, lors d’un débat retransmis en direct à la télévision nationale tunisienne de 21h à 00h, le co-fondateur d’Ennahdha, Ali Laârayedh et le Président du CPR, Moncef Merzouki, leader de l’opposition tunisienne, ont été invités à s’exprimer sur les lignes politiques de leur parti respectif. Réagissant sur la déclaration du Président du CNT libyen sur l’adoption de la chari’a, le bras droit de Rached Ghannouchia déclaré : « Ce n’est pas à nous d’en décider, il appartient au peuple tunisien de le faire ». Le Président du CPR s’est dit favorable à « un islam positif ».
Après l’annonce des résultats partiels des élections de l’assemblée constituante, hier en fin de soirée, la télévision nationale tunisienne a consacré une émission – débat de 21h à 00h. L’ouverture du débat mené par l’animateur et une universitaire qui a plus versé dans le commentaire que posé des questions s’est faite avec deux représentants des partis favoris de cette élection : Ali Laârayedh co-fondateur d’Ennahda qui a raflé la mise et Moncef Merzouki, président du CPR (Congrès pour la République). La question brûlante que tous les spectateurs attendaient a été reléguée à la fin du débat et n’a eu droit qu’à quelques minutes tandis que celles ayant trait à des considérations purement techniques à savoir les échéances et les urgences que se fixe l’assemblée constituante pour élire le président qui devra former son gouvernement de transition ont occupé l’essentiel du premier round de l’émission. Invité à réagir sur les dernières déclarations du président du CNT libyien, Moustapha Abdeljalil sur l’adoption de la chari’a, la légalisation de la polygamie, Ali Laârayedh est sorti de sa réserve et du ton relativement posé et calme avec lesquels il répondait aux questions relatives au volet social et économique. Après avoir salué le peuple libyen de sa victoire, le co-fondateur d’Ennahda a pris le soin de préciser que son parti ne s’immisce pas dans la souveraineté du peuple libyen. Comme pour lever le doute, il a retourné la question à l’animateur en lui demandant s’il ne voulait pas tout simplement dire si le parti Ennahdha portait le même projet à savoir l’instauration de la chari’a en Tunisie. Sa réponse a été ambigüe. Pour lui, la chari’a doit être interprétée à deux niveaux. « Je ne veux pas d’une chari’a islamiya made in Tunisia dans la vie sociale, économique et culturelle. Par contre, si l’on entend chari’a comme vecteur de la religion, je dis oui ». Comment séparer les deux entités. Jouant sur ces tableaux, il n’a pas manqué d’affirmer l’appartenance de son parti à l’idéologie de la chari’a comme fondement de la religion musulmane avant de conclure en impliquant le peuple tunisien sur cette question : « Ce n’est pas nous d’en décider (le choix ou non de la chari’a), ce sont les Tunisiens qui le feront« . Quant à la légalisation de la polygamie annoncée par le Président du CNT libyen, Ali Laârayedh s’est contenté de dire en ces termes que « la famille tunisienne est composée d’un époux et d’une épouse » ajoutant que son parti Ennahda n’imposera pas le khimar aux femmes « ferdh el khimar ».
Sur le même sujet, brûlant, le Président du parti Congrès pour la République (CPR), Moncef Merzouk, a mis en avant l’impératif des droits de l’Homme en précisant que la chari’a ne peut être reconduite à la lettre ( naql el harfi) et que la Tunisie se reconnaît dans un « Islam positif ». Dans le même ordre d’idée, invité à réagir sur le remède à apporter au « matraquage des mentalités » dont a été victime la jeunesse tunisienne durant ces dix dernières années, le représentant d’Ennahdha s’est référé à la Révolution tunisienne qui a jeté les bases, a-t-il dit, « à une morale, une éthique d’une vision culturelle que nous allons renforcer dans tous les domaines » se référant volontiers aux domaines des arts. Pour le Président du CPR, la « Révolution du jasmin » est un « impératif de liberté » et non « une morale (qiyam) ». « La culture ne peut être un décor, un simple département ministériel, mais une exigence fondamentale pour pérenniser les revendications citoyennes pour la République et la liberté; Cela ne se décrète pas par des directives » a-t-il conclu.
Des divergences de fond opposent donc les deux partis aux premières loges de l’assemblée constituante sur le projet de société du futur Etat tunisien. Sur le volet technique qui s’est éternisé lors du débat au détriment des vrais enjeux politiques et idéologiques, alors que le bras droit de Rached Ghannouchi s’est étalé sur les procédures internes de l’Assemblée constituante et les échéances pour choisir son président en vue de la formation d’un gouvernement de transition « pour cela, il faut prendre le temps qu’il faut », le Président du CPR a, quant à lui souligné que l’Assemblée constituante devra faire vite. L’urgence, a-t-il souligné, réside dans la lutte contre les problèmes socioéconomiques, le chômage des jeunes, notamment. Selon Moncef Merzouk, « les statistiques sur ce problème endémique qui touche les jeunes sont perverties et il n’y a aucune donnée fiable. Il faut recourir à une audit, mener des enquêtes sur le terrain pour estimer l’importance et l’urgence des problèmes ». L’impératif pour lui est que l’assemblée constituante nomme son président dans l’intervalle d’un mois pour « retrousser les manches au plus vite et aller au devant des revendications citoyennes. »
Rétorquant au numéro 2 d’Ennahda qui attribue à l’assemblée constituante le rôle de « développer une philosophie de soutien aux plus démunis » et de vigile pour « qui veillera à ce que le soutien profite à ceux qui en ont besoin », Moncef Merzouki a précisé que ce n’était pas là le rôle d’une assemblée constituante. Se reprenant, le repentant d’Ennahdha a repris à son compte les propos du CPR sur les urgences du volet social et économique. A la question de savoir si les deux partis accepteraient la nomination d’un Président qui ne seraient pas issu des formations politiques représentées dans l’assemblée constituante, les deux intervenants ont insisté sur les dangers qu’il y a à réduire la Révolution tunisienne à des « considérations électoralistes » au « comptage des voix pour tel ou tel parti » car « ce ne sont pas les partis qui ont gagné mais la peuple tunisien.«
Synthèse par R. M.
