Les craintes d’aggravation des tensions que connaissent la Tunisie et l’Egypte cette semaine risquent d’envenimer la situation dans ces deux pays qui vivent une transition délicate du règne autocratique de près d’un demi-siècle à une démocratie aussi soudaine qu’imprévisible dans ses contours.
Les affrontements qui se sont produits dimanche dernier, au Caire, entre Coptes (chrétiens d’Égypte) et forces de l’ordre ont fait de nouvelles victimes parmi la communauté copte. Le bilan officiel est de 25 morts. Depuis la révolution de la place Tahrir, l’Egypte a vécu des affrontements sanglants entre les deux communautés d’une part ; entre les forces de l’ordre et les Egyptiens de confession chrétienne, d’autre part. Trois mois après l’attentat meurtrier du 1er janvier 2011 qui a fait 21 morts et 79 blessés en grande majorité des chrétiens à la sortie d’une église copte après la messe du nouvel an à Alexandrie, des affrontements entre musulmans et coptes dans un quartier pauvre du Caire ont fait 13 victimes. Des chrétiens, estimés à un millier protestaient contre l’incendie d’une église quelques jours auparavant au sud de la capitale.
Ces affrontements intervenant au cœur de la capitale, le Caire, et de la deuxième ville du pays, Alexandrie, ont pour origine la profanation, destruction par incendie d’églises coptes et attaques contre les fidèles. Si les motifs de ces affrontements sont connus ainsi que les bilans des victimes ainsi que des blessés sont connus, les instigateurs en revanche restent, à ce jour, non identifiés. Sur le dernier affrontement de dimanche dernier entre les deux communautés, des versions aussi divergentes que troubles ont circulé : ils sont imputés tour à tour aux manifestants coptes qui constituent la majorité des personnes décédées, aux militaires qui ont tiré à balles réelles sur des manifestants et aux forces de l’ordre sur place ou encore à des provocations dont le seul but est de semer le chaos.
C’est l’avis du Conseil suprême des forces armées (CSFA) qui a dénoncé « les efforts de certains ( sans les nommer) pour détruire les piliers de l’Etat et semer le chaos« , exigeant une commission d’enquête pour identifier les instigateurs de ces troubles qui mettent à mal la transition démocratique. Pour sa part, le patriarche copte orthodoxe, Chénouda III, a mis ces récents affrontements, les plus meurtriers depuis la révolte de la place Tahrir qui a provoqué la chute de Hosni Moubarak le 11 février, sur le compte « d’inconnus infiltrés » et a rejeté toute implication des manifestants chrétiens dans ces violence. La crainte est que cette escalade de la violence bloque le pays, contraignent l’armée à rester aux commandes du pays alors même qu’elle s’apprête à remettre le pouvoir entre les mains des civils, freine la poursuite de la transition démocratique et empêche la tenue d’élections. D’autant que les premières législatives depuis le départ de M. Moubarak, dont les modalités sont parfois décriées doivent se tenir à partir du 28 novembre et que l’armée n’a pas encore fourni de calendrier précis pour la remise du pouvoir aux civils, promise après une élection présidentielle dont la date n’est pas encore formellement fixée.
La gravité de la situation est telle que le gouvernement du premier ministre Essam Charaf estime le pays est « en danger ». Il a exhorté chrétiens et musulmans « à la retenue » et à ne pas céder aux « appels à la sédition », qualifiant les ces affrontements sanglants de « complot pour éloigner l’Égypte des élections ». Laconiques ont été les propos d’Ahmed al-Tayyeb, grand imam d’al-Azhar qui a appelé de son côté musulmans et chrétiens au dialogue « afin de tenter de contenir la crise ». Si, d’aucuns voient à l’origine de ces heurts des discriminations religieuses vis-à-vis des coptes qui représentent de 6 à 10 % qui protestent régulièrement contre une législation contraignante sur la construction ou la rénovation d’églises – ce qui n’est pas le cas des mosquées – ; d’autres en revanche excluent tout fondement religieux et l’attribuent au ressentiment de la population contre la police et l’armée, d’anciennes forces répressives du président déchu. Si le caractère confessionnelle de ces violences entre la minorité copte et la majorité musulmane sunnite est, en tout cas, avéré dans les faits, il reste, néanmoins, à en expliquer l’origine. D’où vient l’étincelle de ces heurts ? Les réactions officielles, et celles des responsables du culte chrétien et musulman restent évasives, l’attribuant à des causes extérieures à la question religieuse.
En Tunisie, le problème est tout autre. Les origines des violences sont identifiées. Il s’agit clairement de la montée de la violence islamiste contre les libertés d’opinion et de création et une atteinte aux lois de la République. Le 9 octobre dernier, à Tunis, des islamistes ont été dispersés par la police alors qu’ils se dirigeaient vers les locaux de la télévision privée Nessma qui, après avoir diffusé le film franco-iranien Persepolis, de Marjane Satrapi, a suscité la colère des islamistes. Persepolis est un long métrage d’animation français de Vincent Paronnaud et Marjane Strapi sorti en France le 27 juin 2007. Le film s’inspire de Persepolis, la bande dessinée autobiographique de Marjane Satrapi. Sur la page de Wikipédia, on peut lire les mésaventures de ce film qui, présenté dans la sélection officielle du Festival de Cannes 2007, y a obtenu le prix du jury : « La république islamique d’Iran s’est inquiétée de la sélection de ce film présentant ce qu’elle estime être «un tableau irréel des conséquences et des réussites de la révolution islamique ». Persepolis fut également interdit de diffusion au Liban, fin mars 2008 durant un temps, avant que la polémique nationale ne permette la levée de cette interdiction ». Le synopsis de ce film : A Téhéran, en 1978, l’héroïne, Marjane, huit ans, se rêve en prophète sauvant le monde. Gâtée par des parents modernes et cultivés, elle suit avec exaltation les événements qui vont provoquer la chute du régime du Shah. Avec l’instauration de la « République islamique« , elle vit le temps des « commissaires de la révolution » censeurs des libertés. Marjane doit porter le voile. Ses parents décident alors de l’envoyer en Autriche pour la protéger. À Vienne, Marjane vit à quatorze ans et connaît une autre révolution : l’adolescence, la liberté et les vertiges de l’amour condamnés dans son pays. Ce bref descriptif du film prend alors toute son importance dans cette tentative d’incendier la chaine privée Nessma accusée de donner à voir une image fausse et tronquée du régime islamiste de Téhéran. Le ministre tunisien des Affaires religieuses, tout en condamnant lundi dernier les « troubles et actes de vandalisme » a exhorté les médias audiovisuels et la presse écrite qui ont vivement condamné cette agression « à respecter les croyances et la chose sacrée ». Comment comprendre ces propos ?
La veille, samedi 8 octobre, ce sont les mêmes activistes islamistes qui ont envahi l’université des lettres et sciences humaines de Sousse, à 140 km de Tunis, pour protester violemment contre le refus signifié par les autorités à une étudiante portant le niqab de s’y inscrire. Réagissant à ces agressions, le parti Ennahdha de Rached Ghennouchi se défend de toute implication dans ces pratiques de l’inquisition. Il marque ses distances et préfère mettre toute voile dehors pour les législatives à moins d’une semaine de leur échéance.
En Libye, enfin, hier, lundi, alors que les insurgés avancent dans la ville de Sysrthe, dernier bastion des pro-Kadhafi, une mosquée a été attaquée par des hommes armés. L’AFP qui a rapporté l’information précise que « des exemplaires du Coran et des livres ont été brûlés dans l’enceinte de la mosquée que jouxte une école coranique ». Les témoins oculaires affirment, selon l’Agence, que les assaillants « portaient tous la barbe et étaient vêtus de treillis militaires », n’écartant pas l’hypothèse que ce soit « des islamistes extrémistes qui veulent créer des troubles, ils veulent le pouvoir, ils veulent contrôler la Libye« , rapporte la même source. Deux cimetières musulmans, l’un à Gargarech à l’ouest de Tripoli et l’autre près de l’aéroport, auraient également été saccagés il y a une semaine. La Libye, qui traverse, elle aussi, une période de transition fragile, est dans l’attente d’un gouvernement qui met sur la défensive les tribus et en exacerbe les rivalités interethniques.
Et l’Algérie officielle dans ces troubles ? Le secrétaire général du FLN et ex-premier ministre, A. Belkhadem, se réjouit que, dans les programmes de l’ENTV, un tel film diffusé par Nessma, n’aurait aucune chance d’être diffusé. Bien plus, il s’est même permis de dénier aux insurgés libyens la paternité de la Révolution, l’attribuant avec ironie aux forces étrangères de l’OTAN, confortant les appels désespérés de Kadhafi déchu. Dans une récente déclaration rapportée par Maghreb Arabe Presse (MAP) le mardi 4 octobre, Khalid Chaoukat, directeur du centre de soutien à la démocratie dans le monde arabe, a accusé le régime algérien de regarder « d’un mauvais œil » l’avènement de la révolution en Tunisie. Il soutient que le régime algérien, qui dispose d’un important excédent budgétaire, tente d’exercer une influence sur la révolution tunisienne en orchestrant une propagande auprès de ses ressortissants selon laquelle la Tunisie est un pays qui ne jouit pas de la sécurité. Les événements se précipitent mais précipitent-ils ces révolutions arabes qui ont sonné le glas aux règnes des potentats L’exemple algérien servira-t-il de leçons ?
R.N et Agences
